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Liban. Moussa Sadr, la présence de l’absent

Quatre décennies après sa disparition mystérieuse en Libye, le leader chiite continue de servir les intérêts de sa communauté au Liban. Tout au moins de ses dirigeants d’Amal et du Hezbollah. Reportage à Baalbek, à l’occasion de la commémoration des quarante ans de la disparition du fondateur du Mouvement des déshérités et de sa branche armée, Amal.

30 août 2018. — Commémoration du 39e anniversaire de la disparition de Moussa Sadr.
© Emmanuel Haddad

La route entre Beyrouth et Baalbek est un long fil d’asphalte noir orné d’une mer de drapeaux verts, frappés de l’acronyme Amal, qui signifie « espoir ». Le premier détail qui saute aux yeux en cette matinée du vendredi 31 août 2018, quarante ans après la disparition de l’imam Moussa Sadr dans le désert libyen, c’est l’effort herculéen accompli par les partisans du mouvement Amal pour rendre hommage à leur père fondateur : pas un lampadaire où ne flotte un étendard vert bouteille. Sur chaque façade décatie, la figure apaisante du clerc chiite disparu à l’âge de cinquante ans côtoie le visage ridé de son successeur multimillionnaire Nabih Berri, à la tête d’Amal depuis 38 ans et du Parlement libanais depuis 26 ans. Le sourire énigmatique d’Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, surgit parfois pour briser ce duopole.

« Doctrine et constance », « Nabih Berri, leader de la résistance » (sous-entendu contre Israël), « Nabih Berri, héros de l’unité nationale » sont quelques-unes des légendes accompagnant les deux portraits. Sur certains, Nabih Berri et Moussa Sadr apparaissent en miroir ; sur d’autres, le visage de l’imam aux yeux verts est au second plan, dans une posture de figure paternelle, de modèle à suivre. Quarante ans après, l’aura de l’absent permet à son successeur Nabih Berri de justifier sa propre longévité, lui qui jure à chaque commémoration que Moussa Sadr est toujours en vie.

Mandat d’arrêt contre Kadhafi

Pour les chiites libanais, la disparition de ce leader d’origine libanaise, né en 1928 en Iran et venu s’installer au Sud-Liban en 1959 demeure une plaie non refermée. À l’instar des quelque 17 000 disparus de la guerre civile libanaise (1975-1990) dont les familles vivent dans un deuil gelé, les parents et les partisans de l’imam ignorent ce qu’il est devenu après avoir quitté son hôtel de Tripoli le 31 août 1978 pour rencontrer Mouammar Kadhafi, aux côtés d’un clerc et d’un journaliste également introuvables. Depuis quarante ans, l’enquête piétine. Au début, la Libye assure qu’il a pris un avion pour Rome. Mais les autorités libanaises doutent et, en 2008, lancent un mandat d’arrêt international contre Mouammar Kadhafi pour complicité d’enlèvement et assassinat. La chute du « roi des rois d’Afrique » en 2011 fait émerger de nouvelles théories sur la disparition de l’imam Sadr : certains le disent détenu dans la prison de Sebha, d’autres assurent qu’il a été assassiné après son entrevue avec Kadhafi.

Qui a ordonné la disparition de Moussa Sadr ? Le numéro deux du régime libyen Abdel Salam Jalloud selon Hannibal Kadhafi, fils de Mouammar Kadhafi, kidnappé par des miliciens d’Amal en décembre 2015 et jusqu’à ce jour poursuivi au Liban pour dissimulation d’informations dans l’affaire Sadr. Pour le journaliste américain Kai Bird, c’est l’imam iranien rival Mohammed Beheshti qui serait derrière l’enlèvement de Sadr à Tripoli. « Bien des auteurs se sont perdus en conjectures impliquant les services de renseignements de différents pays », estime Sabrina Mervin, auteure de l’article « Les yeux de Moussa Sadr »1. « Mais le mystère reste entier ». Seules deux certitudes ressortent. La première, issue des conclusions de la justice italienne en 2015, est qu’il n’a jamais mis les pieds en Italie. La seconde, résumée par la chercheuse, est que sa disparition prématurée a « contribué à sacraliser le personnage ». Et ceux qui réclament aujourd’hui son héritage.

Un long parcours de Najaf à Tyr

Avec sa casquette, son écharpe et son drapeau Amal, Ouissam n’ose pas se prononcer sur des questions aussi complexes. En revanche, la présence de cette quinquagénaire dans les rues de Baalbek à midi, plus de cinq heures avant le discours de Nabih Berri, tombe sous le sens pour elle : « Mes parents aimaient l’imam Sadr. Tout le monde l’admirait. Je me suis mariée avec un partisan d’Amal, et j’ai commencé à militer à ses côtés. Depuis je ne rate jamais une commémoration de sa disparition », dit-elle aux côtés de ses deux enfants vêtus de vert, ravie que l’événement ait lieu dans sa ville de Baalbek, après sept ans d’absence pour raisons sécuritaires. Autour d’elle, les rues de l’antique Heliopolis ressemblent à une fourmilière d’hommes armés de fusils ou équipés de talkie-walkie. Des dizaines de milliers de fidèles sont attendus pour participer à la messe annuelle autour de l’imam disparu, que certains comparent au Mahdi, le douzième imam chiite entré en occultation en 945.

Après des études économiques à Téhéran et religieuses à Najaf, Moussa Sadr s’installe en 1959 à Tyr, au Sud-Liban, prenant la place de son cousin défunt en tant que chef religieux local. Très vite, il prend conscience de la marginalisation socioéconomique dans laquelle la communauté chiite est reléguée, et entreprend d’y remédier. Il reprend les actions caritatives de son prédécesseur, construit orphelinats, mosquées et hôpitaux, jusqu’à obtenir en 1967 la création du Conseil supérieur chiite, qu’il préside dès 1969. Une étape décisive pour les chiites libanais, rappelle Aurélie Daher, auteure du livre Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, coll. Proche-Orient, 2014) : « Auparavant, les chiites dépendaient du mufti de la République, l’autorité sunnite du pays, qui mettait plus d’ardeur à défendre les droits des sunnites ». Sous son turban noir, l’homme au sourire audacieux et aux yeux verts pénétrants est à la fois la figure de la défense des droits des chiites et celle du dialogue entre les communautés. Proche de « l’évêque rouge » Grégoire Haddad, fondateur du Mouvement social, Moussa Sadr assiste à l’intronisation du pape Paul VI, prie aussi bien dans les mosquées que dans les églises et proclame l’unité des religions.

Pendant la décennie suivante, le réformiste et conciliateur Moussa Sadr devient un révolutionnaire intransigeant. En mai 1970, il lance une grève générale pour protester contre l’abandon du Sud-Liban, en proie aux bombardements israéliens en représailles aux attaques menées par les fedayins palestiniens, qui en ont fait leur base. Les chiites du Sud-Liban sont les premières victimes de ces affrontements et commencent alors leur exode vers la ceinture à pauvreté du sud de Beyrouth. « Si Al Sadr se positionne à son arrivée au Liban aux côtés de la résistance palestinienne, ses relations avec celle-ci se dégradent progressivement », écrit Aurélie Daher dans « Le Hezbollah ». Suivie dans tout le pays, cette protestation aboutit à la création du Conseil du sud, chargé de financer la reconstruction et le développement de la région. En 1974, Moussa Sadr soutient la grève lancée par les planteurs de tabac du Sud-Liban et son ton se fait plus martial. La chercheuse Sabrina Mervin raconte qu’en mars 1974 à Baalbek, il fait prêter serment à la foule de « combattre jusqu’à la dernière goutte de sang pour les droits de la communauté. »

À la fois la paix et la résistance armée

L’imam chiite fonde alors le Mouvement des déshérités, pour fédérer tous les Libanais du sud et de la Bekaa prêts à se battre pour défendre leurs droits. En janvier 1975, il révèle que les militants du Mouvement des déshérités s’entraînent au maniement des armes au sein des « Bataillons de la résistance libanaise », dont l’acronyme arabe forme le mot Amal, « espoir ». Pourtant, quand la guerre civile éclate en avril 1975, Moussa Sadr entame une grève de la faim dans une mosquée de Beyrouth pour protester contre les violences. Sabrina Mervin résume toute l’ambiguïté du leader « qui prônait à la fois la paix et la résistance armée » : « Pendant qu’il priait, à l’intérieur de la mosquée, des fidèles de son mouvement, en armes, avaient encerclé le bâtiment. »

Tandis que Moussa Sadr galvanise la communauté chiite au sud du pays, la banlieue sud de Beyrouth voit éclore l’organisation Ittihad (Union), groupe d’étudiants chiites ayant pour objectifs la réislamisation de la société par le bas. Lorsque l’imam Sadr disparaît, ils restent fidèles au Mouvement des déshérités, mais constituent ce qu’Aurélie Daher nomme le « milieu proto-Hezbollah de Beyrouth ». En parallèle, l’année 1978 est marquée par l’arrivée dans la vallée de la Bekaa des deux futurs fondateurs de la Révolution islamique au Liban (RIL), dont le Hezbollah est issu : Subhi Al-Tufayli et Abbas Al-Moussaoui. Ces derniers ne sont pas voués au fondateur d’Amal, rappelle Aurélie Daher : « Les personnalités qui vont former le Hezbollah quelques années plus tard n’ont pas de bonnes relations avec Moussa Sadr. Subhi al-Tufayli avait présenté sa propre liste à la tête du Conseil supérieur chiite contre celle de Sadr. Ce dernier a aussi fait de l’ombre à Muhammad Hussein Al-Fadlallah, autre soutien de la RIL. « 

Vers la création du Hezbollah

L’écart entre les milieux proto-Hezbollah et Amal se creuse lors de l’invasion israélienne de 1982, qui se solde par la mort de 20 000 Libanais et Palestiniens selon le bilan de l’Associated Press (AP) en 1991. Alors en déplacement à Téhéran, Al-Tufayli et Al-Moussaoui rentrent d’urgence au Liban pour combattre l’occupant, bientôt accompagnés de pasdaran (les gardiens de la révolution islamique iranienne) qui vont former les premiers combattants libanais de la RIL contre Israël. À l’inverse, Nabih Berri accepte de représenter les chiites au sein du Comité de salut national, créé par le président Elias Sarkis en juin 1982 pour négocier avec les États-Unis et Israël. Sa position provoque une scission au sein même d’Amal : son numéro deux Hussein Al-Moussaoui fait défection et se rend à Baalbek où il crée Amal islamique. Aux côtés de trois membres d’Ittihad et autant du Rassemblement des oulémas de la Bekaa, un trio d’Amal islamique complète le comité de neuf personnes nommées pour ériger une nouvelle organisation résistante libanaise, qui prendra en mai 1984 le nom de Hezbollah.

16 heures. Dans le parc de Ras El-Ain à Baalbek, les partisans de l’imam disparu affluent. Des milliers de chaises en plastique vertes les attendent. « Moussa Sadr, c’est le fondateur de la résistance », lance Ali, venu du village d’Hermel, pour justifier sa présence. Un autre Ali, venant lui aussi d’Hermel, tient peu ou prou le même discours. Plus âgé, il assure avoir côtoyé le clerc charismatique : « C’est moi qui le conduisais quand il faisait des tournées dans la région. J’étais le seul ici à avoir une voiture à l’époque ! ». Aujourd’hui, le plus jeune de ses six fils est à ses côtés. Son aîné est en Syrie, où il combat pour le Hezbollah. Au milieu de la mer de drapeaux verts distribués par des jeunes scouts venus du Sud-Liban, quelques drapeaux jaunes du Hezbollah, « le Parti de Dieu », réfléchissent la lumière. Un jeune militant du parti dirigé par Hassan Nasrallah justifie son code couleur : « Moussa Sadr n’appartient ni à Amal, ni au Hezbollah, mais à tout le monde : il est à la base de la résistance contre Israël. » Plus loin, des bras tendus agitent des drapeaux verts et jaunes portant les sigles d’Amal et du Hezbollah, symbole de l’alliance retrouvée entre les deux partis chiites du Liban, réunis autour de la mémoire de l’imam disparu.

Ces deux-là reviennent de loin. Fruit d’insurmontables divergences idéologiques, les deux mouvements se déchirent lors d’affrontements armés particulièrement cruels en 1988 dans la banlieue de Beyrouth et au Sud-Liban. Après la guerre, le rapprochement entre les frères ennemis est avant tout teinté de réalisme politique et d’intérêt communautaire. Côté Amal, après la libération de l’occupation israélienne du Sud-Liban par le Hezbollah le 25 mai 2000 et sa victoire contre Israël lors de la guerre de juillet 2006, il devient difficile de critiquer le Parti de Dieu : « Amal doit alors faire amende honorable, d’autant que plusieurs de ses membres se sont accommodés en 1982 de l’occupant israélien », éclaire Aurélie Daher. La figure de Moussa Sadr facilite le partenariat, poursuit-elle : « En revendiquant l’héritage de Moussa Sadr en tant que pionnier de la résistance, le Hezbollah accepte de ne garder que les bons côtés du passé d’Amal et d’oublier ses versants moins glorieux. »

Divergences sur la Syrie

Le Hezbollah tire donc aussi sa part de marché de l’image du clerc aux yeux verts. Revendiquer l’héritage de ce partisan de l’unité nationale permet de répondre aux critiques qui dénoncent la tutelle de l’Iran sur le Parti de Dieu, ainsi que son engagement armé en Syrie aux côtés du régime de Bachar Al-Assad depuis 2013. Une source d’Amal qui souhaite rester anonyme confirme son désaccord avec le Hezbollah sur cette question : « Nous avons toujours été du côté du peuple syrien et persuadés que la guerre en Syrie ne peut qu’entraîner le chaos dans la région. Amal a donc refusé d’envoyer des combattants participer aux combats en Syrie. » Une alliance de façade donc, avec sur la devanture l’image rassurante de Moussa Sadr, et en arrière-pensée des calculs électoraux. Lors des élections de mai 2018 où ils ont constitué des listes communes, Amal a obtenu 16 députés, le Hezbollah 13, permettant la réélection de Nabih Berri à la tête du Parlement pour la sixième fois d’affilée. Celui-ci peut donc continuer de bloquer à la chambre des députés toute décision allant à l’encontre des intérêts du Parti de Dieu.

À l’ombre du stand de l’université islamique du Liban fondée par l’imam Sadr, Mohssein s’agace du système confessionnel libanais et de ses représentants : « Quand tu nais chiite au Liban, tu dois obligatoirement choisir entre Amal ou le Hezbollah. Or ni l’un ni l’autre ne travaillent véritablement pour nous : ils ne cherchent qu’à se remplir les poches », dit le jeune étudiant en physiothérapie. Entre deux séances de distribution de jus de fruit et de sablés fourrés à la date, il s’insurge : « Ce genre de commémoration nous maintient la tête sous l’eau. Des manifestations étaient en train de se préparer à Baalbek contre la situation économique qui ne cesse de s’empirer. C’est désormais impossible », dit-il. À ses côtés, Mohammed partage sa frustration : « Ce qu’on veut, c’est du travail, afin de pouvoir se marier et fonder une famille. Or, impossible d’être embauché sans de bons pistons. Et nous, on n’en a pas ! » Sur ces mots, un membre d’Amal surgit devant le stand décoré du portrait de Nabih Berri et prend les jeunes à partie : « Ah, les étudiants de l’université islamique, nous comptons sur vous ! Il faut que vous deveniez avocats, comme ça, quand on aura des problèmes au tribunal, vous nous aiderez à sortir ! » Ainsi, la mémoire de l’imam Sadr semble mieux préservée par la fondation éponyme dirigée par sa sœur Rabab Sadr, qui déploie des programmes d’éducation et de santé au Liban, en partenariat avec l’Ordre de Malte. « Le Liban de demain est un pays de justice et d’opportunités égales « , dit l’imam regretté sur le site web de l’organisation, à mille lieues des sous-entendus clientélistes adressés aux jeunes étudiants.

17 h 30. Ça y est, le discours de Nabih Berri débute enfin. Le parc de Ras El-Ain est une marée de drapeaux et de casquettes verts. Entre deux prises de paroles, les militants scandent : « Nous sacrifierons notre esprit et notre sang pour toi, Nabih ! » Le leader d’Amal insiste sur les liens qui unissent les habitants du Sud-Liban et de la Bekaa, entre les partisans d’Amal et du Hezbollah. Décriant les tentatives de divisions opérées par l’ennemi, il clame la victoire de son camp autour des mots d’ordre de résistance, de citoyenneté et de l’amour de l’humanité… Cinq minutes à peine après le début de son oraison affectée, des centaines de ses partisans commencent à quitter les lieux. Certains ont beau avoir conduit cinq heures pour venir l’écouter, ils se précipitent vers la sortie sans écouter la suite. Déçus ? Non. Déjà vu ? Sûrement. Mais au-delà, ils veulent surtout échapper à l’un des pires fléaux du Liban en tant de paix, que ni drapeaux ni portraits bien-aimés ne parviennent à adoucir : ses embouteillages.

1Sabrina Mervin, « Les yeux de Moussa Sadr (1928-1978) », dans Catherine Mayeur-Jaouen (dir.), Saints et héros du Moyen-Orient contemporain, Maisonneuve et Larose, 2002 ; p. 285-300.

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