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Koweït. La police de la pensée renforce son contrôle

Alors que se déroule le salon du livre du Koweït (14-24 novembre), l’émirat connaît une vague de censure sans précédent, qui vise non seulement les essais, mais aussi les romans. On est loin de l’image libérale dont l’émirat se prévalait. Pour nombre de Koweïtiens qui ont décidé de contre-attaquer sur Twitter, cette censure évoque le cauchemar dépeint par Ray Bradbury dans Fahrenheit 451.

D’après une image de la bande-annonce de « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury.
Adaptation de la chaîne américaine HBO

En 2016, lors d’une conférence culturelle, le romancier koweïtien Saoud Al-Sanoussi faisait part d’une désagréable découverte : les autodafés orchestrés par le ministère de l’information, qui avait brûlé une quantité considérable de « livres interdits », et parmi eux des milliers d’exemplaires de son propre roman, Les souris de Mama Hessa. Le public fut horrifié par l’ampleur de cette destruction, menée avec la bénédiction des autorités du pays.

Le ministère de l’information a en effet adopté une politique à mi-chemin entre les « pompiers » de Ray Bradbury et la « police de la pensée » de George Orwell, convaincu que c’est son rôle de surveiller les pensées et de décider ce qui peut être lu ou non, déterminant ainsi par ricochet ce que les écrivains peuvent écrire ou non. Les écrivains koweïtiens doivent maintenant y réfléchir à deux fois lorsqu’ils écrivent, et se demander constamment si telle ou telle tournure de phrase pourrait être interprétée comme dangereuse et les exposer à la censure dans leur propre pays.

Massacre littéraire

Saoud Al-Sanoussi et Bouthaïna Al-Issa sont deux auteurs koweïtiens parmi d’autres dont les œuvres ont été censurées alors même qu’elles ont été vendues à des milliers d’exemplaires à l’étranger, y compris dans les pays voisins. Les Cartes de l’errance d’Al-Issa et Les souris de Mama Hessa ont tous deux été des best-sellers. Al-Sanoussi a remporté le Prix international de la fiction arabe en 2013 pour son roman La tige de bambou, traduit en anglais. Une version arabe abrégée pour débutants a également été publiée par Georgetown University Press.

Les premiers cas de censure remontent aux années 1990, lorsque des députés islamistes ont interpellé le ministre de l’information de l’époque, Saoud Al-Nasser, pour avoir autorisé la mise en vente des lettres d’amour de l’écrivain Ghassan Kanafani à Ghada Samman, en raison d’un passage (« Ma chère Ghada... maudissez votre religion »), vu comme un blasphème.

Au milieu des années 2000, certains livres, sans être interdits, étaient caviardés par la censure, qui supprimait ce qu’elle considérait comme trop romantiquement suggestif ou politiquement provocateur. Les CD de musique ne bénéficiaient pas de cette « mansuétude » : en février 2012, Virgin Megastore annonçait devoir fermer son magasin koweïtien en raison de l’interdiction de 60 % de ses produits par le ministère de l’information, y compris des albums musicaux de Lady Gaga, Britney Spears et Eminem, ce qui l’empêchait d’être rentable.

Si cette censure n’est pas nouvelle, elle a connu un essor ces cinq dernières années. C’est d’autant plus regrettable que nous avons dans le même temps assisté à la montée en puissance de jeunes auteurs koweïtiens prometteurs et talentueux. Nombre de leurs écrits réagissent à l’exacerbation des tensions et à l’étouffement de l’expression politique. Ainsi, Les souris de Mama Hessa d’Al-Sanoussi est un roman dystopique dépeignant le Koweït de 2020 comme un pays déchiré par des conflits confessionnels. Il a été interdit et vu comme une menace pour l’unité nationale plutôt que comme un appel à l’introspection et à une réflexion identitaire. Ironiquement, ce roman est en vente libre en Arabie saoudite et au Bahreïn. Les Cartes de l’errance d’Al-Issa relate l’histoire d’un enfant koweïtien accompagnant ses parents en pèlerinage à La Mecque, qui y est enlevé par des trafiquants d’organes et violé. Les paragraphes décrivant la scène du viol ont été considérés comme sexuellement provocateurs et insultants envers l’Arabie saoudite. Pourtant, le roman y est vendu librement. Enfin, un roman d’Abdallah Al-Boussaïs a été considéré comme ternissant l’image du ministère de l’intérieur pour avoir décrit la vie dans le Koweït des années 1980 de deux enfants amis, l’un koweïtien et l’autre bidoun (apatride), et la manière dont leurs parcours de vie divergent une fois parvenus à l’âge adulte, le Koweïtien devenant un employé sadique d’une unité de renseignement du ministère de l’intérieur et le Bidoun un escroc.

La création entravée

Les livres cités ont été interdits en 2015 et 2016. À plusieurs reprises, pour le roman d’Al-Sanoussi ou Les Splendeurs du Tango de Dalaa Moufti, les auteurs se sont pourvus devant des tribunaux qui se sont prononcés en leur faveur et ont annulé les décisions du ministère de l’information. De plus, aucun membre du gouvernement ne s’intéresse vraiment à la scène culturelle, l’actuel ministre de l’information étant peut-être le moins qualifié de tous : ancien député, Mohamed Al-Jabri s’était fait bruyamment remarquer en 2014 après avoir appris qu’un hôtel de Koweït City prévoyait d’accueillir un événement célébrant la poésie soufie de Jalal Ad-Dîn Ar-Roumî. Il avait alors appelé le ministre de l’intérieur à interdire l’entrée dans le pays dudit Jalal Ad-Dîn Ar-Roumî… mort depuis plus de sept siècles ! Il ne lui aurait pourtant suffi que quelques clics pour s’en apercevoir. Comment peut-on faire confiance à quelqu’un faisant part de jugements aussi impulsifs pour superviser un ministère dont le rôle est de parrainer et d’encourager les arts et la culture au Koweït et non de les censurer et de les réprimer ? C’est particulièrement décourageant pour les jeunes Koweïtiens passionnés de littérature, d’art, de musique et d’autres formes d’expression culturelle vers lesquelles beaucoup se sont tournés pour exprimer leurs frustrations, leurs espoirs et leurs désirs dans le contexte actuel de régression des libertés politiques.

Le ministère de l’information et le Parlement koweïtiens sont tous deux complices de cette situation. Au cours des deux dernières années, des groupes de la société civile ont essayé de convaincre les députés du besoin d’un texte de loi qui protégerait les libertés intellectuelles et mettrait fin à cette censure réprimant la créativité. En 2016, Bouthaïna Al-Issa a dénoncé dans un discours devant le Parlement les entraves gênant les écrivains koweïtiens. Mais les députés n’en ont cure. En fait, certaines actions du ministère de l’information pourraient même être interprétées comme préemptives : les députés peuvent interroger le ministère de l’information à propos de livres qui auraient la capacité d’ébranler les valeurs de la société, d’une danse qui s’est déroulée dans un espace public, ou bien encore d’un spectacle théâtral qu’ils désapprouvent. C’est ce que font les députés islamistes pour plaire à leur électorat.

Au cours des cinq dernières années seulement, 4 390 titres ont été interdits par le ministère de l’information. Cela va d’ouvrages écrits par des auteurs locaux à des écrivains arabes tels qu’Abderrahman Mounif, Ghassan Kanafani, Mourad Barghouthi et Ali Al-Ouardi, en passant par des traductions de la Divine Comédie de Dante, du Monde de Sophie de Jostein Gaarder ou encore d’Alexis Zorba (Zorba le Grec au cinéma) de Níkos Kazantzákis, la dernière victime en date étant Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Certaines de ces interdictions sont carrément insensées, la plus stupide de toutes étant celle de La Petite Sirène, dont le haut de bikini a été considéré comme provocateur… Même l’utilisation métaphorique du mot « ange » a été perçue comme une transgression de croyances sacrées.

Sur quelle base ces décisions sont-elles prises ? Existe-t-il même des critères clairs, ou s’agit-il d’un processus totalement aléatoire fondé sur un jugement personnel ? Le journal koweïtien Al-Jarida a enquêté sur ce qu’il qualifie de « massacre littéraire », perpétré par un comité formé sous l’égide du ministère de l’intérieur et composé de membres dont les formations ne relèvent en rien des sciences humaines ou sociales : ingénieurs, hommes d’affaires, spécialistes en droit islamique, etc. Ce comité impose des restrictions sans se préoccuper du contexte des œuvres : tout ce qui est romantiquement suggestif, politiquement provocateur ou religieusement offensant est interdit. Si un seul membre de ce comité se sent offensé par une ligne ou même un mot issu d’un livre, sans même que le comité ne se donne la peine de lire l’ouvrage en entier, de comprendre le contexte de ce mot ou de cette ligne ou d’en tenir compte dans l’économie générale de l’œuvre, son point de vue s’impose au pays tout entier et le livre est censuré.

« Protéger l’unité nationale » ?

Si la loi koweïtienne érige en infraction pénale la diffusion de propos haineux et de tout discours violant des valeurs sacrées du pays, le ministère de l’information semble en avoir adopté une interprétation très large. Ainsi, les mémoires d’Ahmed Al-Khatib1 ont été interdites au motif qu’elles décrivaient des événements historiques dont il avait été le témoin, mais que le gouvernement préférait ne pas voir évoqués. Devrions-nous alors supposer que la version de l’histoire du Koweït telle qu’approuvée par le gouvernement est sacrée, intouchable et incontestable ?

Sous le prétexte de « protéger l’unité nationale », le ministère de l’information censure toutes les œuvres à caractère idéologique, et refuse d’admettre que le pluralisme intellectuel, idéologique, religieux et philosophique doit être promu et protégé. Il préfère au contraire s’engager dans cette tentative de purification de ce qui lui semble acceptable et « sûr ». Or, ce n’est qu’en exposant notre esprit à différents modes de pensée que nous pouvons devenir plus tolérants, plus ouverts d’esprit, plus respectueux de ce qui est différent de ce que nous croyons.

Il est également important de reconnaître qu’à notre époque, la censure n’est plus opérante : les lecteurs koweïtiens n’ont que l’embarras du choix pour acheter des livres interdits. Certains éditeurs et libraires prennent le risque de vendre sous la table des livres interdits à des clients de confiance, ce qui les expose au risque d’une décision de fermeture par les fonctionnaires du ministère de l’information, qui les inspectent régulièrement. Les lecteurs assidus ont des « dealers de livres », qui introduisent clandestinement au Koweït des livres interdits et les vendent à un prix élevé. Avec la prolifération d’Internet et des réseaux sociaux, d’autres recourent aux versions PDF de ces livres, facilement accessibles en ligne. Cependant, la circulation de livres piratés pose un questionnement éthique : en réponse aux accusations selon lesquelles le gouvernement serait complice de la censure de livres et nivellerait ainsi par le bas le niveau du grand public, un haut fonctionnaire n’a pas hésité à en minimiser l’impact en faisant valoir publiquement que des versions PDF des livres interdits étaient accessibles en ligne. Le fait d’en être arrivé à un point où des représentants du gouvernement refusent d’admettre le dilemme moral posé par la censure pour promouvoir publiquement le piratage de livres est assez révélateur.

Au cours du mois de septembre, est apparu un compte Twitter recensant un large éventail de livres interdits, ainsi que des documents officiels du ministère de l’information citant les passages considérés comme censurables. En réponse, via le hashtag #ممنوع_في_الكويت (interdit au Koweït), des Koweïtiens ont commencé à diffuser sur Twitter des photos des livres proscrits qu’ils possédaient dans leurs bibliothèques personnelles.

Au-delà de l’émirat, les réactions vont de la solidarité à la surprise. Autrefois, le Koweït était loué comme étant « la perle du Golfe », renommé dans les années 1970 et au début des années 1980 pour son système politique relativement libéral, qui offrait un espace pour une certaine liberté d’expression ainsi qu’un certain dynamisme artistique et culturel. Le théâtre et la télévision koweïtiens, en particulier, n’hésitaient alors pas à traiter avec une certaine audace des sujets politiques que d’autres, dans la région, n’avaient pas la liberté de discuter. L’émirat était aussi un refuge pour de nombreux exilés politiques, tels que le poète irakien Ahmed Matar dans les années 1970, le satiriste égyptien Mahmoud Al-Saâdani, le caricaturiste palestinien Naji Ali et bien d’autres. Leurs expériences et les œuvres qu’ils ont produites au Koweït témoignent d’une presse florissante et d’une scène culturelle libérale.

Alors que la scène artistique et culturelle koweïtienne a connu des déconvenues après l’invasion irakienne de 1990, les dernières années ont été marquées par des coups et contrecoups entre les citoyens et l’État : d’une part un regain d’activité culturelle et artistique venu de la base et soutenu par les efforts du secteur privé est à la fois visible et perceptible ; de l’autre, une censure aussi stricte qu’ignorante prend place simultanément. Il est grand temps qu’elle cesse avant que l’incompétence ne détruise la scène artistique et culturelle koweïtienne.

# Cet article est le résultat d’une étude de terrain menée à l’été 2018 auprès d’écrivains, artistes, et autres acteurs de la scène culturelle du Koweït. Il a été d’abord publié par Arablit.org en septembre 2018, puis largement repris par la presse internationale ou nationale.

1Figure koweïtienne historique du nationalisme arabe.

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