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Biographie

Un Algérien nommé Abdelaziz Bouteflika

Après vingt ans de règne, Abdelaziz Bouteflika a été contraint d’abandonner la présidence de l’Algérie. Retour sur un itinéraire qui se confond avec celui de son pays.

Paris, 26 juillet 1968. — Le jeune Abdelaziz Bouteflika alors ministre des affaires étrangères quitte l’hôtel Matignon.
Keystone

Difficile d’imaginer, derrière le masque inerte et boursouflé du vieillard impotent entr’aperçu ces dernières années, Abdelaziz Bouteflika à ses débuts. Son principal atout était alors la séduction, la capacité à convaincre ses interlocuteurs. Charmeur, brillant, bavard, la conquête de son auditoire semblait le premier de ses soucis ; il faisait rire ses amis et fascinait ses admirateurs et admiratrices avec ses yeux bleus et son sourire de star américaine.

Aux côtés de Boumediene

La chance a servi plus que de raison ce jeune Algérien né à Oujda au Maroc en 1937. À 19 ans, vingt mois après le déclenchement de la lutte armée, il est mobilisé en juin 1956 comme tous les Algériens du royaume chérifien par le patron de la wilaya 5, le redoutable Abdelhafid Boussouf. L’instructeur militaire, un certain Houari Boumediene, l’exclut à cause de sa petite taille. On l’envoie faire un stage pour être « contrôleur » des maquis d’Oranie de l’autre côté de la frontière et renseigner les chefs sur ce qui se passe sur le terrain. Il y reste moins d’un trimestre et s’en sort mieux que son compagnon qui est tué. En août 1957, le successeur de Boussouf, qui n’est autre que Boumediene, recherche un secrétaire « sachant écrire » pour rédiger ses ordres et le recrute. Il le suivra durant plus de deux décennies, jusqu’à sa mort.

Très vite, il se spécialise dans les relations extérieures, organise l’ouverture d’un second front contre l’armée française au Mali ou tente de séduire les chefs « historiques » emprisonnés en France de rallier Boumediene. Membre éminent du « clan d’Oujda », qui réunit cinq anciens responsables de la wilaya 5 chaque soir pour giberner et fumer des cigares cubains, cadeau de Fidel Castro ; il lui devra sa carrière. Député de Tlemcen, ministre de la jeunesse à l’indépendance en 1962, il arrive au ministère des affaires étrangères dès 1963 à la suite du meurtre du premier titulaire du poste assassiné par un fou qui s’avérera avoir été manipulé.

Le jeune Abdelaziz n’est pas un bourreau de travail. La vie de bureaucrate ne l’intéresse pas, on le voit rarement à son bureau, il ne lit pas les télégrammes diplomatiques mais excelle dans les relations humaines et la constitution d’équipes de fidèles dévoués corps et âme à leur patron. Le courant ne passe pas avec le président de l’époque, Ahmed Ben Bella, qui mène une diplomatie parallèle, empiète sur ses compétences et veut le virer. Ce sera l’une des causes du coup d’État du 19 juin 1965 qui propulse Boumediene à la présidence. Il garde son portefeuille et profite du discrédit provisoire du régime militaire pour voyager, faire la fête et s’imposer à l’extérieur comme la voix de l’Algérie. En 1970, il engage les négociations avec Paris sur le dossier du pétrole algérien. C’est un échec et la nationalisation du 24 février 1971 sera l’œuvre du ministre de l’énergie, Bélaïd Abdeslam et de ses technocrates. Au passage, un vieil ambassadeur français, très « Quai d’Orsay », en dresse un portrait cruel de Rastignac pressé au savoir-faire limité, par trop entreprenant avec les dames.

Exilé aux Nations unies

Les années 1970 seront difficiles pour le jeune ministre. Après le mariage de Boumediene, le clan d’Oujda se désagrège. Avec le sommet des Non-Alignés à Alger en 1973, le président devient une des grandes voix du tiers-monde et son ministre passe au second plan, d’autant qu’avec d’autres dirigeants, il n’approuve pas la réforme agraire et le tournant progressiste que prend le régime. En 1974, il est élu président de l’Assemblée générale des Nations unies — poste de prestige— et s’installe pour une bonne année à New York où il rafle au culot le meilleur appartement de l’hôtel de luxe The Pierre au nez et à la barbe d’Henry Kissinger, secrétaire d’État américain, son habituel locataire. Ses séjours à Alger sont de plus en plus rares ; « il boude », disent ses amis qu’il presse de critiquer le régime. Déjà.

À la mort de Boumediene, fin 1978, il fait figure de lieutenant du défunt et réclame sa succession. En vain. Il prononcera bien son éloge funèbre au cimetière El-Alia, cerné par une foule immense mais sera évincé de la course par le patron des services de sécurité, Kasdi Merbah, qui impose à sa place un colonel dilettante. Vite accusé de corruption, il quitte Alger dès l’année suivante et garde de cet échec un souvenir douloureux. Sa mère est expulsée de la villa familiale et ses deux jeunes frères, de vingt ans ses cadets, marginalisés. Commence alors une vie d’errance entre Paris, Genève et Abou Dhabi où il se lie d’amitié avec le père de l’actuel homme fort, Mohamed Ben Zayed, qui l’accueille royalement. Le proscrit s’en souviendra et renverra l’ascenseur à son retour au pouvoir en 1999 : les intérêts des Émiratis seront plus que pris en compte.

Contre la libéralisation du régime

En 1987, quand il est autorisé à rentrer en Algérie, il n’apprécie guère le cours des choses : la libéralisation du régime, l’apparition d’une presse indépendante de l’État, le pluripartisme politique ne lui plaisent pas. Il reste attaché au parti unique, aux médias sous contrôle, en un mot à l’autoritarisme. « La démocratie implique une culture qui s’acquiert en trois siècles », explique-t-il alors à des journalistes français. L’Algérie a le temps d’attendre plusieurs générations avant de l’adopter...

En 1994, les généraux, aux prises avec une guerre civile impitoyable, cherchent un civil pour présider aux destinées du pays. Prudent, Bouteflika refuse : il ne veut être pas être désigné par le Conseil de transition. « Si les militaires me veulent, qu’ils me nomment ! », confie-t-il alors. Cinq ans plus tard, le président en place, Lamine Zeroual, est acculé à la démission par les services de sécurité. À nouveau, on lui cherche un successeur civil, connu à l’extérieur. Cette fois, il accepte le poste après une élection où, finalement, il est le seul candidat, les autres s’étant retirés pour dénoncer la fraude. Il se débarrasse finalement de son mentor, le colonel Larbi Belkheir, en l’expédiant au Maroc comme ambassadeur.

Des quatre mandats du président Bouteflika, le premier aura été le plus fructueux. Il s’émancipe de la tutelle militaire, achève de restaurer la paix civile, largement entamée par ses prédécesseurs, lance des études sur la réforme de l’État ou la justice, rétablit les finances publiques et le prestige de l’Algérie sur le plan international. Au début du siècle, il est reçu à Paris par Jacques Chirac et bénéficie d’une réhabilitation internationale.

Une rente pétrolière gaspillée

Le second mandat commence mal. Ali Benflis, le premier ministre et secrétaire général du FLN qui s’est porté candidat contre lui est écarté, le chef de l’armée mis à la retraite et remplacé par le commandant de l’armée de terre, le général Ahmed Gaïd, dit « Salah » dans la clandestinité — qui vient de le pousser à la démission. Mais les prix des hydrocarbures à l’international entament une extraordinaire ascension, et l’Algérie est inondée de dollars au-delà de ses rêves les plus fous. Acte de sagesse, Bouteflika écoute son ministre des finances et désendette son pays sous les applaudissements d’un peuple humilié et appauvri par les plans du Fonds monétaire international (FMI) dix ans plus tôt. La dette extérieure fort coûteuse est remboursée jusqu’au dernier dollar. Mais une contrainte saute et l’habitude se prend de dépenser à tout va à partir des années 2005-2006. Le pouvoir achète la paix sociale par des subventions aux produits de première nécessité, aux carburants et à l’énergie. Surtout, il lance une ambitieuse politique du logement qui revient à faire financer la construction de centaines de milliers d’habitations données purement et simplement à des locataires qui ne payent pas de loyers. Cette politique généreuse explique sans doute que le Printemps arabe en 2011 épargne l’Algérie.

Au même moment, le président tombe malade. Transféré à l’hopital du Val-de-Grâce à Paris et opéré pour un cancer de l’estomac, il semble devoir quitter rapidement le pouvoir, d’autant que la Constitution de 1996 limite à deux mandats de cinq ans le président en place. Qu’à cela ne tienne, la restriction saute à l’issue d’un vote à main levée des députés expédié en quelques minutes sous la surveillance des services de sécurité. Son troisième mandat (2009-2014) est marqué par une aisance financière sans précédent : l’argent coule à flot et les amis du président en profitent plus que les autres. Les marchés publics sont gigantesques, les Algériens n’y arrivent plus et Bouteflika, qui veut inaugurer des réalisations fait appel aux Chinois. Ceux-ci raflent les grands chantiers — dont l’autoroute est-ouest, sans doute la plus chère du monde au kilomètre —, et s’installent durablement en Algérie comme premier fournisseur du pays.

De plus en plus isolé

La mort de sa mère l’isole un peu plus. La vieille dame gardait en effet le contact avec une partie de la population et informait son fils des réactions de l’opinion aux initiatives gouvernementales. Le président ne reçoit guère, ses ministres ne le rencontrent jamais, il méprise la presse locale privée d’interview tout au long de ses vingt ans de pouvoir mais en donne volontiers à des journalistes étrangers inattendus, comme la spécialiste météo de France 3.

Avril 2013 : la maladie le frappe à nouveau ; il repart pour le Val-de-Grâce et reste de longues semaines en France. À moins d’un an de la présidentielle, le pouvoir se divise. Le général Mohamed Médiene, dit Tewfik, chef de la puissante Direction du renseignement et de la sécurité (DRS) est contre un quatrième mandat. La bataille est sévère, mais grâce à l’appui de l’armée, Bouteflika remporte la mise et gagne l’élection sans faire campagne contre une improbable candidate trotskiste. En réalité, ce n’est plus lui qui est au pouvoir mais son frère Saïd, un universitaire taiseux, qui devra affronter la pire crise pétrolière de l’après-guerre moins de deux mois après. Les cours s’effondrent et l’Algérie voit ses recettes en devises divisées par deux. Pendant cinq ans, le pouvoir ne fait rien ou presque, se contentant de puiser dans le bas de laine constitué durant la « décennie glorieuse » (près de 200 milliards de dollars, soit 178 milliards d’euros). Saïd tombe malade à son tour, et s’appuie de plus en plus sur une camarilla d’affairistes qui pille le Trésor public de mille et une manières : prêts bancaires à taux zéro, subventions, don de terrains publics, déductions fiscales…

À partir de l’été 2017, le problème du cinquième mandat est posé. Peut-on présenter au suffrage universel, même truqué, un candidat aussi gravement diminué ? On lui cherche en vain un successeur. Les clans ne parviennent pas à s’accorder, sinon sur la solution de la continuité. Une terrible erreur. Le 10 février 2019, l’opinion apprend la candidature de Bouteflika et se sent humiliée qu’on lui impose une personnalité incapable de tenir le poste. En quelques jours, la rue se mobilise contre le cinquième mandat et ne trouve comme réponse qu’un silence méprisant. Début mars, l’armée se refuse à réprimer les protestataires. Commence alors un marchandage sans dignité : Bouteflika, ou plutôt ceux qui parlent en son nom, envoie des lettres successives, où il promet d’abord de ne pas faire les cinq ans du mandat, puis annule les élections du 18 avril mais reste au pouvoir, enfin promet de partir en avril. Le général Lamine Zeroual rend public le mardi 2 avril d’ultimes manœuvres consistant à l’associer à un comité de transition. Le général Gaïd est amené à exiger la démission immédiate du président qui obtempère deux heures plus tard. Triste fin de parcours d’un vétéran de la vie politique algérienne qui n’a pas compris que la société avait évolué et que les mœurs politiques du temps de guerre n’étaient plus de mise, près de soixante ans après l’indépendance.

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