Élections

Israël. L’idée rance d’un homme fort pour la nation juive

Les élections israéliennes se sont achevées sans qu’émerge une coalition apte à gouverner, au grand dam de Benyamin Nétanyahou. Au-delà des aléas de la campagne, elles ont reflété l’enracinement d’une extrême droite juive antidémocratique, raciste et décomplexée.

Jérusalem, 19 mars 2021. Le chef du parti d’extrême droite Otzma Yehudit Itamar Ben Gvir (d) parle à des partisans sur le marché de Mahane Yehuda
Emmanuel Dunand/AFP

Pour comprendre la crise israélienne, il faut remonter au 23 mai 2020. Dans l’immeuble du tribunal de district de Jérusalem, à l’entrée de la salle d’audience où doit s’ouvrir son procès pour corruption, fraude et abus de confiance, entouré d’une vingtaine de ministres et de députés de son parti le Likoud, Benyamin Nétanyahou appelle le peuple à le soutenir contre le système judiciaire de son pays : « Citoyens d’Israël, ce qui est en procès aujourd’hui n’est autre qu’une entreprise destinée à contrer la volonté du peuple, une tentative de me renverser, moi et le camp de la droite. Pendant plus d’une décennie, la gauche n’a pas pu réaliser cet objectif par les urnes. Alors, depuis quelques années, ils ont trouvé une nouvelle méthode : des éléments au sein de la police et des services du procureur se sont alliés avec les médias gauchistes […] pour fabriquer des dossiers absurdes et sans fondement contre moi ».

Ainsi exprimait-il deux éléments fondamentaux de l’idéologie dans laquelle il a été élevé par son père l’historien Benzion Nétanyahou (1910-2012) : Israël et la nation juive doivent être dirigés par un homme fort, et l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche serait une catastrophe pour le pays dont il se considère personnellement comme le gardien.

C’est en 1928 que Benzion, étudiant, adhéra à l’Alliance des sionistes révisionnistes fondée par Vladimir Zeev Jabotinsky, sur le modèle des mouvements nationalistes européens. Il s’agissait de reconstruire une existence nationale juive qui ne soit pas contaminée par des idées universalistes. Les juifs étant considérés comme une nation de commerçants et d’hommes d’affaires, les théories économiques socialistes, qualifiées d’antisionistes au même titre que le communisme, étaient rejetées.

Fascination pour le fascisme

La notion selon laquelle un homme fort doit diriger la nation remonte au groupe des « maximalistes » au sein du mouvement révisionniste, dont Benzion était proche. Ils étaient dirigés par Abba Ahimeir, un intellectuel d’origine russe adepte des idéologies ultranationalistes européennes, particulièrement du fascisme italien. Le 8 octobre 1928, dans la colonne intitulée « Carnet du fasciste » qu’il publiait dans le quotidien Doar ha Yom, il s’adressait ainsi à Wladimir Jabotinsky : « Notre "Duce" ne devrait pas ressentir de la tristesse parce que seule une poignée s’est rassemblée sous son étendard, car ainsi va le monde : la minorité devra diriger la majorité. Qu’il gouverne dans la vérité, par la puissance de ses bras ou par la force de sa foi. Le "Duce" devrait réunir la poignée de ceux qui sont capables de lui obéir. »

Jabotinsky n’aima pas le terme « Duce » qu’il comparait à la notion de « leader » et répondit : « C’est la traduction du plus absurde de tous les mots anglais – leader —. Les buffles suivent un leader. Les hommes civilisés n’ont pas de leader1 ». De même, il rejeta la proposition d’être proclamé chef suprême, avec une autorité illimitée sur son mouvement. Il laissera ces révisionnistes néo-fascistes développer leurs relations avec l’Italie de Benito Mussolini, du moins jusqu’en 1938, lorsque le Duce introduira une législation antisémite2.

Après le soulèvement arabe d’août 1929 et le massacre de la communauté juive d’Hébron, les maximalistes, Ahiméir, l’écrivain Uri Zvi Greenberg et le journaliste Yehoshouah Heschel Yavin formèrent un nouveau groupuscule, baptisé « Brit ha Biryiomin », que certains traduisent par « L’alliance des voyous ». En fait, selon le Talmud, c’était le nom des plus extrémistes parmi les sicaires qui, dans Jérusalem assiégée par les Romains en 70 de l’ère moderne, attaquaient les juifs modérés.

Dans Hazit Ha’am, leur hebdomadaire, les biryonim faisaient l’apologie du fascisme, et considéraient aussi avec intérêt le nazisme. Yavin décrivait le parti fondé par Adolf Hitler comme un mouvement de libération nationale comparable au bolchevisme ou l’expédition des Mille de Giuseppe Garibaldi3. Avec Ahimeir, il expliquait à ses lecteurs qu’Hitler était le bâtisseur de l’Allemagne moderne.

C’en était trop pour Jabotinsky. Le 17 juin 1933, il envoya une mise en demeure aux maximalistes de Hazit Ha’am : « Vos articles sur Hitler et le mouvement hitlérien sont un coup de poignard dans le dos, pour moi et pour nous tous. J’exige immédiatement l’arrêt total de ce scandale. La vision selon laquelle l’hitlérisme aurait des éléments d’un soi-disant mouvement de libération nationale n’est que de l’analphabétisme. » Les biryonim adoptèrent alors une attitude anti-allemande. À New York, où il dirigea la « Nouvelle organisation sioniste américaine » de 1940 à 1948, Benzion fit campagne en faveur de l’aide aux juifs victimes des nazis en Europe.

Une extrême droite raciste et homophobe

Benyamin Nétanyahou tombe le masque le 14 mars 2021, et montre jusqu’où il est prêt à aller afin de favoriser l’extrémisme antidémocratique. Lors de la Jérusalem Conférence organisée par l’hebdomadaire religieux B’Sheva, il explique à l’assistance : « S’il vous est difficile de voter Likoud, je n’aurais pas de problème à vous voir mettre dans l’urne un bulletin de la liste Sionisme religieux. De fait, c’est lui qui a encouragé la formation de cette liste électorale religieuse, messianique ultra-droitière, raciste, xénophobe et homophobe qui est constituée de trois partis :

➞ l’Union nationale de Bezalel Smotrich. Ce député est connu pour ses déclarations racistes envers les Arabes israéliens. Pour lui, le meurtre d’une famille palestinienne par des colons juifs n’est pas du terrorisme. Homophobe, il a organisé une manifestation contre la Gay Pride à Jérusalem qu’il a qualifiée de « défilé de bestiaux ». Selon le journaliste Barak Ravid de Haaretz, c’est le plus modéré de la liste ;

➞ Noam. Ce parti a été créé par l’école talmudique Har Hamor, fondée par le rabbin Zvi Tau. Celui-ci avait claqué la porte de l’alma mater du sionisme religieux, la yeshiva Merkaz Ha Rav, car des matières profanes commençaient à y être enseignées. Prêchant un virage du sionisme religieux vers l’intégrisme ultra-orthodoxe, Har Hamor prône un traitement médical et psychiatrique pour les LGBT. On doit aussi à Zvi Tau cette prise de position sur le statut des femmes : « La tendance mondiale d’accorder aux femmes une éducation égale à celle [des hommes] et leur lutte pour l’égalité ne peuvent apporter que des bénéfices à court terme. Cela portera fondamentalement atteinte à la qualité de la vie dans les nations et les sociétés commerciales car le véritable caractère de la femme ne pourra plus s’exprimer et cela manquera au monde. […] Les enfants nés dans des couples où la femme se consacre à sa carrière seront faibles et mous »4 ;

➞ Otzma yehoudit (La Puissance juive), menée par l’héritier spirituel du rabbin raciste Meir Kahane, l’avocat Itamar Ben Gvir. Il a été condamné en 2007 pour « incitation au racisme et soutien à une organisation terroriste ». En l’occurrence, il soutenait le parti Kach, interdit en février 1994 après le massacre de 29 musulmans en prière dans le Caveau des Patriarches à Hébron par le kahaniste Baroukh Goldstein. Ben Gvir admire ce terroriste juif dont il garde fièrement le portrait.

Nétanyahou a conclu un accord de partage de surplus des voix électorales avec la coalition Sionisme religieux. En scellant cette alliance avec l’extrême droite la plus raciste et antidémocratique de la scène politique israélienne, il va à l’encontre des valeurs démocratiques de la droite personnifiée par les chefs historiques du Likoud et par Menahem Begin qui, en 1966, avait œuvré pour lever le régime militaire imposé aux citoyens arabes d’Israël.

Pour la reconstruction du Temple

Correspondant parlementaire, j’étais au Parlement le 16 octobre 1985, lorsque se déroula une scène extraordinaire. Meir Kahane, président du mouvement Kach, présentait une motion de censure contre le gouvernement d’union nationale dirigé par Shimon Pérès. Au moment où il montait à la tribune, montrant leur rejet de ce qu’il représentait, tous les députés du Likoud, d’Yitzhak Shamir aux travaillistes de Shimon Pérès sortirent de l’hémicycle. Tous, à l’exception de deux membres de Shas, le parti orthodoxe séfarade.

Avec Kahane élu l’année précédente (il avait obtenu 26 000 voix, soit 1 % des votants), le fascisme juif était entré au Parlement israélien. Né aux États-Unis, il prêchait une théologie messianique selon laquelle l’histoire juive, depuis la destruction du second Temple, est faite d’une série d’holocaustes. Prônant la suprématie juive, il militait pour l’expulsion des Arabes de la terre d’Israël et la reconstruction du Temple.

Kahane et Ben Gvir sont idéologiquement proches de Benzion Nétanyahou, pour qui l’antisémitisme était indissociable de l’histoire du peuple juif. Selon lui, l’antijudaïsme avait vu le jour en Égypte, dans la haute Antiquité. Depuis, à chaque génération, un peuple, un roi, un dictateur, un pays… cherche à détruire la nation juive.

Parmi ces ennemis, les Arabes ont une place prépondérante. Le 2 avril 2009, 48 heures après le retour de Benyamin Nétanyahou à la tête du gouvernement israélien, son père lui avait donné sa feuille de route : il ne devait pas y avoir d’État palestinien : « La tendance au conflit est l’essence même de l’Arabe. Il est l’ennemi par essence. Son être profond ne lui permettra jamais d’accepter un compromis ou un accord. […] Il vit dans la guerre perpétuelle. […] La solution à deux États n’a aucune pertinence. Il n’y a pas ici deux peuples. Il y a le peuple juif d’un côté, une population arabe de l’autre. Il n’y a pas de peuple palestinien. Ils ne se considèrent comme un peuple que pour combattre les juifs. […] ».

Mais il y a la dure réalité parlementaire. À l’issue du dernier scrutin, Benyamin Nétanyahou ne peut compter avec certitude que sur le soutien de 52 députés : les 30 mandats du Likoud, 6 de la coalition Sionisme religieux, et 16 des deux partis ultra-orthodoxes. Naftali Bennett, le chef de Yamina, le parti nationaliste religieux, hésite encore à le rejoindre avec ses sept députés. Tous sont opposés, d’une manière ou d’une autre, au système judiciaire de la démocratie libérale. Pour se maintenir au pouvoir envers et contre tout et réunir une majorité au Parlement, Nétanyahou serait prêt à accepter le soutien des quatre députés arabes de Raam. La formation islamiste, dirigée par Mansour Abbas, rejoint les partis ultra-orthodoxes juifs dans leur rejet de toute législation accordant des droits aux LGBT. Les anti-Arabes de Sionisme religieux et certains dirigeants du Likoud peuvent-ils accepter une telle union ? Rien n’est moins sûr.

Face à Nétanyahou, l’opposition est morcelée. Yair Lapid, avec les 17 mandats de son parti Yesh Atid, est arrivé en seconde position. Il tente d’unir les six autres formations qui ont obtenu entre 6 et 8 députés. Cela va, à gauche, de Meretz, sioniste, laïc et socialiste et des travaillistes, au centre, Bleu blanc de Benny Gantz, la liste arabe unie, et à droite, les russophones de Israel Betenou et Tikva Hadasha (Un nouvel espoir) de Gideon Saar, droite annexionniste, composée de dissidents du Likoud qui, idéologiquement, se veulent les héritiers de Menahem Begin et Yitzhak Shamir.

À ce stade, un cinquième scrutin — peut-être en septembre prochain — parait plus que probable. D’ici là, l’accusé Nétanyahou devra se présenter trois fois par semaine devant les juges de son procès qui doit débuter le 5 avril. Il continuera d’expédier les affaires courantes du gouvernement de transition jusqu’à la formation d’un nouveau cabinet régulièrement élu. Cela, alors que le pays n’a pas de budget régulièrement voté par le Parlement depuis 2019, ni même un plan de relance de l’économie à l’issue de la pandémie. La crise de gouvernance d’Israël ne semble pas prête d’être résolue.

1Peter Bergamin The Making of the Israeli Far-Right, Tauris, New York, 2020 ; p. 109.

2Le mouvement de jeunesse révisionniste Bétar avait une base d’instruction navale à Civitavecchia, avec la bénédiction de Mussolini, entre 1934 et 1938.

3L’expédition des Mille est un épisode du Risorgimento italien survenu en 1860. Un corps de volontaires dirigé par Giuseppe Garibaldi débarque en Sicile afin de conquérir le royaume des Deux-Siciles gouverné par les Bourbons avec, en perspective, l’unification de l’Italie.

4Cité dans Charles Enderlin, De notre correspondant à Jérusalem, Don Quichotte, 2021.

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