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Pourquoi les mobilisations se poursuivent-elles en Algérie alors qu’Abdelaziz Bouteflika ne se représente plus ?

© Hélène Aldeguer, 2019

Depuis le 22 février, quelques jours après l’annonce par le Front de libération nationale (FLN) de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat à l’élection présidentielle d’avril prochain, les mobilisations ne cessent de croitre en Algérie. Le 12 mars, le régime a annoncé que l’actuel président, finalement, ne se représenterait pas. Alors pourquoi les manifestations se poursuivent-elles ?

La goutte d’eau de trop

Le 22 février, c’est la présentation de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat qui a cristallisé les colères, d’abord de la jeunesse, puis de toute la population algérienne. Âgé de 82 ans, gravement malade depuis un accident vasculaire cérébral (AVC) en 2013, l’homme n’est plus apparu depuis lors dans les médias, et seul un portrait de lui le représente en public.

Abdelaziz Bouteflika est à la tête de l’Etat algérien depuis avril 1999. Il était devenu ministre en 1962, voici donc 57 ans. Cela ne l’avait pas empêché de contribuer en 1965 au coup d’État de Houari Boumediène contre le président Ahmed Ben Bella, puis de continuer à occuper des postes ministériels jusqu’en 1981. Alors accusé d’extorsion de fonds, il avait dû s’exiler durant plusieurs années. Mais il était revenu aux affaires dès 1999, à l’issue de la « décennie noire » qui avait succédé à l’interruption d’un processus électoral dont les islamistes étaient sortis vainqueurs. Cette décennie de la terreur a provoqué quelque 200 000 morts, dont l’armée a rendu le Front islamique du salut (FIS) responsable. Les premiers mandats présidentiels d’Abdelaziz Bouteflika se sont déroulés sous le signe de « l’apaisement ». En fait, il a fait adopter une loi dite de « concorde civile », puis une série de mesures (soumises à référendum) pour « restaurer la paix civile ». Ces mesures ont consisté entre autres en une amnistie partielle des membres des milices armées islamistes qui se rendraient, la libération des militaires accusés de violations des droits humains, et des subventions aux familles de victimes du terrorisme. Mais il s’est aussi fait réélire pour trois autres mandats successifs avec des scores dépassant les 80 % de voix, ce qui semble peu crédible, notamment selon l’opposition.

L’annonce de sa candidature pour un cinquième mandat dans ces conditions est apparue comme une humiliation inacceptable pour la population algérienne. La jeunesse est alors massivement descendue dans les rues de nombreuses villes du pays, et les manifestations se succèdent jour après jour depuis février. Après les étudiants, nombre de professions (journalistes, universitaires, avocats…) se sont également mobilisées, avant un appel à la grève générale particulièrement suivi le dimanche 11 mars.

En fait, depuis le soulèvement populaire d’octobre 1988 qui avait subi une répression meurtrière massive, mais avait contraint le pouvoir à accepter le multipartisme, l’Algérie n’avait pas connu une telle mobilisation, puissante et durable.

Une crise politique, économique et sociale

Les manifestations se poursuivent et grandissent, pacifiquement, dans le contexte d’une crise multiple : à la fois politique, sur fond d’arbitraire, d’accusations de corruption et de surveillance policière, mais aussi économique et sociale, sur fond de chômage (qui touche plus d’un quart des Algériens de moins de 30 ans), de mal-vivre, d’absence de logements et de perspectives d’avenir pour la jeunesse.

Jusqu’en 2014, la hausse des cours du pétrole avait permis à l’État d’effacer sa dette et d’engager des grands projets de construction d’infrastructures, même si depuis longtemps déjà le pouvoir était accusé de détourner la rente pétrolière. À partir de 2014, la chute des cours du brut a plongé d’autant plus le pays dans la crise qu’il n’est pas sorti de sa dépendance au pétrole. Pour y répondre, le pouvoir a alors décidé d’accentuer la politique d’austérité dont souffre la majorité de la population, tandis que l’inflation nourrit la pauvreté.

L’élection reportée

Le régime en place ne s’attendait pas à une telle vague de contestation. Il a d’abord annoncé que le candidat Bouteflika acceptait d’organiser, en cas de victoire, une nouvelle élection présidentielle anticipée, qu’il ne s’y représenterait pas et qu’il promettait d’instaurer une nouvelle Constitution soumise à un référendum populaire. Mais ces annonces n’ont pas calmé l’exaspération populaire.

Puis, à l’issue des vastes manifestations du dimanche 11 mars dans quasiment tout le pays, il a finalement été annoncé que le président ne se représenterait pas du tout. Une victoire populaire qui a provoqué la liesse dans les rues d’Alger et de nombreuses villes. Mais il a été en même temps annoncé le report sine die, c’est-à-dire sans préciser de date, du scrutin présidentiel prévu le 18 avril. Cela revient à prolonger le mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika jusqu’à une date ultérieure non précisée. Les manifestations ont donc repris de plus belle, la jeunesse et la population dénonçant une « ruse » inadmissible.

Reste que le gouvernement en place continue de bénéficier du soutien de l’armée et d’une partie du patronat. Il tente aujourd’hui de jouer la peur, en agitant le spectre de l’inconnu et de la terreur quelque vingt ans après la fin de la « décennie noire », d’autant plus que l’opposition politique souffre d’un grand morcellement.

Mais, descendue spontanément dans la rue, la population — et notamment la jeunesse — semble au moins avoir vaincu la peur.

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