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L’étranglement égyptien de Gaza

Le Caire met en œuvre un vieux plan israélo-américain

Peu après son retour officiel au pouvoir, l’armée égyptienne a élargi sa « lutte contre le terrorisme » aux Palestiniens. Dernière mesure inédite : la création d’un no man’s land entre Gaza et le Sinaï, ce qui a entraîné de nombreuses expulsions. Ces mesures sécuritaires répondent à un vieux plan élaboré par Israël et les États-Unis, mais dont le résultat risque d’être le renforcement des groupes extrémistes du Sinaï.

Le 29 octobre 2014, l’Égypte a commencé à instaurer une zone tampon à la frontière entre les deux parties de la ville de Rafah pour couper les voies de communication souterraines entre la bande de Gaza et le Sinaï. Selon les données officielles, ce plan nécessite le déplacement forcé de plus de 1150 familles et la destruction de 802 maisons. Non seulement cette opération constitue une violation de la Constitution égyptienne et entraîne des pertes socio-économiques énormes, mais c’est également une manœuvre politique pour faire passer une mesure de sécurité voulue par les États-Unis et Israël en un plan pour assurer la sécurité de l’Égypte et justifier la rigueur gouvernementale à l’égard de ses propres citoyens. Cet historique vise à expliquer comment la création d’une zone tampon, proposition israélo-américaine à l’origine, a finalement été mise en œuvre par Le Caire.

Avril 1982

Israël met fin à l’occupation du Sinai (zone C), là où Rafah avait été divisée en deux villes selon le tracé international historique des frontières.

Fin des années 1990

L’armée égyptienne lance un projet secret pour faire fonctionner un nombre de tunnels limités entre l’Égypte et Gaza, alors sous le contrôle du Fatah. Le projet est dirigé par le général Magdy Hatata, chef d’état-major de l’armée égyptienne. D’anciens soldats ont participé au projet mis en œuvre par le corps des ingénieurs.

Source : entretien mené en ligne

2005

  • Retrait israélien unilatéral de Gaza.
  • Premier flux massif de civils palestiniens qui franchissent la frontière pour échapper à la famine.
  • Les autorités égyptiennes rehaussent la barrière le long de la frontière suite au retrait israélien. D’abord une clôture basse en fil de fer barbelé, elle devient un mur de briques surmonté de fils de fer barbelés.

Source : entretiens avec des habitants qui avaient pris l’habitude de franchir de façon « informelle » l’ancienne frontière pour rendre visite à des parents ou pour gérer leurs affaires du côté palestinien

2006

Le Hamas remporte les élections législatives.

2007-2009

  • Le Hamas prend le pouvoir à Gaza après des affrontements sanglants avec le Fatah.
  • Le siège de Gaza est renforcé à la fois du côté israélien et du côté égyptien.
  • Deuxième et plus important exode palestinien après le renforcement du siège de Gaza.
  • Déchaînement contre les Palestiniens dans les médias étatiques et pro-gouvernementaux égyptiens.
  • Les services de renseignement, sous la direction du général Omar Soleiman donnent le feu vert à l’utilisation des tunnels pour éviter une crise humanitaire à Gaza ou un troisième exode. Les différents appareils de sécurité rivalisent pour le contrôle de ces tunnels et des ressources qu’ils dégagent.

Source : entretiens avec des négociants empruntant les tunnels et des habitants de Rafah et environs. Certains sont des témoins oculaires ; d’autres sont des parents de personnes impliquées, victimes de jugements par contumace ; d’autres encore avaient auparavant rencontré des officiers du renseignement (y compris Abdel Fattah Al-Sissi) essayant de contenir l’explosion des effets socio–économiques et sur la sécurité de l’évolution des tunnels.

2009

  • Immédiatement après la guerre de 2008-2009 contre Gaza, les gouvernements israélien et américain s’engagent à coopérer ensemble et avec d’autres alliés de la région (Égypte) pour empêcher la contrebande d’armes à destination de Gaza. Peu de temps après, le Congrès américain alloue 50 millions de dollars à l’amélioration des procédures de sécurité le long de la frontière.
  • Memorandum of Understanding (MOU) : accord américano-israélien sur la sécurité signé le 16 janvier 2009.

Source : The Palestinian Strategic Report, 2009/10, Al-Zaytouna Center for Studies and Consultations, Pluto Press, 2011.

2009-2010

L’Égypte combat la contrebande via les tunnels en utilisant des moyens létaux sans sommation, comme l’inondation, l’utilisation de gaz asphyxiants, le dynamitage, etc. Des personnalités égyptiennes (comme Amr Moussa de la Ligue arabe) se prononcent en faveur du projet de construction d’un mur d’acier souterrain pour obstruer les tunnels.

Source : The Palestinian Strategic Report, ibid. et 2010.

Février 2011 – juin 2013

Grande évolution de « l’industrie des tunnels ». Des ramifications se développent partout ; des améliorations qualitatives sont apportées aux capacités des tunnels, largeur et type de marchandises (y compris des véhicules, des armes lourdes en provenance de la Libye et de la mer Rouge en traversant le Sinaï. Les commissions versées aux appareils corrompus diminuent en raison de la dégradation de la sécurité et la disparition de la police civile.

Source : entretiens avec des résidents locaux et observations personnelles

L’hyper activisme djihadiste dans la partie nord du Sinaï qui s’en prend aux intérêts israéliens dans la péninsule (gazoducs) et autres cibles militaires franchissent les frontières. La responsabilité est revendiquée par deux groupes armés : Ansar Bayt al-Maqdis (ABM) et Aknaf Bayt Al-Maqdis (MSC-ABM).

6 août 2012

« Massacre de Rafah I » : seize soldats sont tués dans un camp de gardes-frontières deux mois après l’investiture du président Mohamed Morsi. Puis, l’opération « Aigle 2 » est menée dans le Sinaï par l’armée contre les djihadistes. Il n’y a eu jusqu’à présent ni accusation officielle ni procès des commanditaires.

11 sept 2012

ABM diffuse une vidéo faisant état d’attaques transfrontalières contre des cibles israéliennes et dément toute responsabilité dans le massacre de Rafah I. L’organisation affirme ne pas considérer les soldats comme des mécréants.

Mai 2013

Sept soldats sont enlevés dans le Sinaï pour négocier la libération de dirigeants djihadistes. Les services de renseignement militaires parviennent à les libérer sans affrontements meurtriers.

Source : enquête sur le terrain

30 juin 2013

Grande manifestation contre le pouvoir des Frères musulmans.

3 Juillet 2013

Coup d’État militaire mené par Abdel Fattah Al-Sissi.

5 Juillet 2013

Conférence/manifestation armée des djihadistes dans la ville de Sheikh Zuwayed contre le coup d’État, laissant présager une guerre ouverte contre l’État si l’armée essaie de rétablir la répression et l’oppression d’avant la révolution.

Source : entretien avec un participant

8 Juillet 2013

Massacre de manifestants islamistes devant le club de la Garde républicaine dans le quartier de Nasr City (près du sit-in de la place Rabaa al adaweyya, Le Caire-est). Les islamistes affirment que les tirs ont débuté pendant la prière de l’Aube.

Source : Human Rights Watch

27 Juillet 2013

Autre massacre de manifestants partisans de Morsi dans les environs du sit-in de la place Rabaa.

Source : Human Rights Watch

ABM estime que les deux massacres sont une guerre contre les musulmans en plein jeûne (les deux furent perpétrés pendant le mois sacré de ramadan) et commence à attaquer des cibles militaires égyptiennes. Revirement idéologique et désignation des appelés comme des mécréants.

Source : déclaration ultérieure d’ABM

9 août 2013

Un drone israélien frappe 5 djihadistes avant de tirer 3 missiles sol-sol du Sinaï au sud de Rafah.

Source : Associated Press

10 août 2013

Raid aérien égyptien sur deux villages, annoncé comme la suite d’un raid opéré la veille alors que ce dernier a été accompli par Israël en violation de l’espace aérien égyptien. C’est le premier affrontement entre l’armée et ABM après le coup d’État.

Source : Page Facebook officielle d’un porte-parole de l’armée

14 août 2013

Plus important massacre de manifestants islamistes lors du sit-in de la place Rabaa.

19 août 2013

« Massacre de Rafah II » : 25 soldats en route pour le camp de Rafah sont tués à cause d’une erreur fatale de sécurité. Un procès est en cours où comparaissent des djihadistes.

4 septembre 2013

Tentative ratée d’assassinat du ministre de l’intérieur au Caire, à l’est de la ville.

7 septembre 2013

Début de la guerre ouverte contre les groupes armés dans le Sinaï avec des coupures quotidiennes de tous les réseaux de communication et couvre-feu nocturne. Cette guerre se poursuit sans aucune avancée autre que la plus grande efficacité des attaques d’ABM. Un nombre croissant de victimes civiles sont tuées, blessées, arrêtées, torturées et disparues de force lors de gigantesques opérations punitives menées aléatoirement.

Source : enquête sur le terrain

11 septembre 2013

  • ABM diffuse une vidéo montrant leur médiation pour la libération des soldats enlevés six mois plus tôt.
  • Attaque massive du bureau des services de renseignement militaire à Rafah, perpétrée par un groupe armé appelé « Armée de l’islam ».

13 septembre 2013

Premier massacre non intentionnel causé par des tirs militaires aléatoires tuant quatre enfants et deux femmes dans le village d’El-Lefitat au sud de la ville de Sheikh Zuwayyed (à 15 kilomètres de la frontière).

Source : enquête sur le terrain

Octobre 2013

  • Attentat-suicide à la bombe prenant pour cible le siège de la sécurité d’État de la ville d’El-Tor.
  • Attaque du siège des services de renseignement militaire d’ Ismailia City sur la rive occidentale du canal de Suez (à l’extérieur du Sinaï).

Novembre 2013

Attaque d’un car de transport de soldats. Dix tués et des douzaines de blessés.

Décembre 2013

Attaque du siège des services de renseignement Daqahlia à Mansoura City, au cœur du delta du Nil.

Janvier 2014

  • Attaque d’Eilat à l’aide de missiles Grad mettant à l’épreuve les objectifs de sécurité régionale des opérations militaires commencées 4 mois plus tôt.
  • Attaque massive du siège de la sécurité au Caire pour la commémoration de la révolution du 25 janvier, un jour après l’avertissement solennel du ministère de l’intérieur.
  • ABM abat un hélicoptère de combat avec une roquette thermique portative. Attaque historique exécutée par une milice.

Février 2014

Attaque terroriste dans le sud du Sinaï d’un car de touristes transportant des Coréens suspectés selon toute vraisemblance d’être des Israéliens étant donné que leur programme incluait des visites des deux côtés de la frontière.

Mars 2014

Un dirigeant d’ABM est tué lors de confrontations avec les forces armées.

Juillet 2014

  • Attaque d’un camp militaire près de l’oasis Farafra dans le grand ouest de l’Égypte (un des lieux les plus distants du Sinaï). Il n’y a aucun rescapé.
  • Attaque d’un véhicule de police sur la route côtière du nord-ouest de Matrouh (également l’un des lieux les plus distants du Sinaï). Un officier de rang intermédiaire et cinq soldats sont tués.

Septembre 2014

Opération — réussie — menée conjointement par l’armée et la police contre un camp d’ABM entre le Caire et Suez. Cinq djihadistes sont tués mais leur chef, ancien officier des commandos, a survécu.

24 octobre 2014

Attaque du poste de contrôle militaire de Karm Al-Qawadis à l’est de Al-Arish (à 35 kilomètres de la frontière). Trente et un soldats sont tués et vingt blessés, dont deux commandants de haut rang de la Seconde armée.

25 octobre 2014

Réunion d’urgence du Conseil suprême des forces armées (CSFA) ; état d’urgence déclaré à Al-Arish, Sheikh Awayyed et Rafah ; couvre-feu légalisé ; mention officielle qu’une décision radicale va être prise concernant la frontière avec la Bande de Gaza, considérée comme la source des menaces terroristes ; fermeture indéterminée du poste de passage de Rafah entrée en vigueur.

Source : allocution télévisée d’Al-Sissi après la réunion du CSFA

29 octobre 2014

Début du déplacement forcé de plus de 1150 familles qui vivaient depuis plusieurs décennies le long de la frontière sur une bande de 14 kilomètres de long et 500 mètres de profondeur. Le déplacement a été effectué sans aucun plan d’évacuation et sous la menace de démolir les maisons avec les propriétaires à l’intérieur s’ils refusaient d’en sortir. Aucune aide n’a été offerte et aucun contrôle du prix des transports n’a été organisé.

31 octobre 2014

Deux missiles tirés de Gaza tombent en Israël. Le passage aux postes de Erez et Karm Shalom est définitivement suspendu, et Gaza se trouve totalement isolé du reste du monde.

Novembre 2014

  • ABM déclare officiellement son allégeance à l’Organisation de l’État islamique (OEI), une semaine après avoir démenti l’information publiée par Reuters.
  • Opération navale sans précédent menée par ABM au large du port de Damiette. L’opération est dirigée par un officier rebelle de la marine qui avait fait allégeance à ABM/ISIS. Il tente d’enlever un navire de guerre après avoir tué son équipage avec la participation d’autres membres d’ABM/ISIS. L’opération est mise en échec par des avions F-16 après un échange de tirs et avant l’attaque du bateau qui transportait des troupes vers le Sinaï pour éviter la voie terrestre minée.
  • ABM diffuse une vidéo réaffirmant son nouveau nom d’ « État du Sinaï » sous la protection de l’OEI. Le film documente l’attaque de Karm Al-Qawadis où ABM/OEI se livre au pillage d’une énorme quantité d’armes de l’armée, montrant qu’il n’y a pas de lien entre leur armement et l’activité de contrebande des tunnels.
  • La presse égyptienne cite des sources militaires et annonce la deuxième phase du plan d’instauration de la zone tampon qui est étendue à un kilomètre de la frontière (deux fois la distance de la phase 1).
  • NDLR. Le mercredi 26 de 12 h à 16 h et le jeudi 27 novembre de 7 h à 16 h, le point de passage est rouvert aux milliers de Palestiniens bloqués à la frontière, uniquement dans le sens Égypte-Gaza.

Les tunnels utilisés pour faire entrer des marchandises et des armes en contrebande à Gaza par le Sinaï sont détruits et une zone tampon est en cours d’instauration entre les deux parties de Rafah. L’opinion publique égyptienne est convaincue que c’est une nécessité pour la sécurité nationale et, dans le contexte régional de « lutte contre le terrorisme », personne ne dénonce l’entreprise comme la mise en œuvre d’un plan israélo-américain antérieur dont le but était de faire pression sur Hosni Moubarak.