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DOSSIER

Immigration « choisie » par l’Europe. La Tunisie exsangue

En France comme dans beaucoup de pays du Nord, l’économie repose en partie sur l’immigration. Or, le durcissement du discours sur les immigrés et l’externalisation des frontières européennes, conditionnés par les enjeux électoraux, se fait en parallèle d’une politique d’immigration dite « choisie », qui vide les pays du Sud de leurs travailleurs qualifiés. Un exemple, la Tunisie.

Façade de la faculté de médecine à Tunis.
Wikimedia Commons

En mai 2023, un vent frais et sec balaie les hauteurs de Tunis. Idriss Hamza, diplômé en psychiatrie, se prépare à émigrer en France en sirotant un expresso. Dans un café populaire de la cité Mahrajène, non loin du centre-ville, il explique que sur 27 psychiatres diplômés cette année-là dans la capitale tunisienne, 12 sont partis à l’étranger et 6 ou 7 se préparent à quitter le pays. « Les autres temporisent », poursuit-il en racontant la réalité des hôpitaux tunisiens.

Pas assez de matériel, de médicaments, ni même de personnel : dans certains établissements publics, seuls quelques médecins se relayent jour et nuit. « Je ne peux rien faire pour mes patients, c’est du gâchis et c’est frustrant », raconte le jeune homme qui mentionne aussi que la Tunisie ne lui offre aucune possibilité de développement professionnel. Cette situation est due à un système de santé à deux vitesses, le privé pour les plus aisés et le public pour les autres. Ceci s’explique par le désengagement de l’État des secteurs de la santé et de l’éducation sous le régime de Zine El-Abidine Ben Ali au profit d’une libéralisation favorisant le secteur privé.

Depuis notre entretien, Idriss Hamza est parti s’installer à Paris et travaille sur ses équivalences de diplômes, comme la plupart de ses amis en médecine.

« Ces dernières années, c’est sauve-qui-peut »

Ce départ est encouragé par la crise politique, économique et sociale dans laquelle la Tunisie s’enlise, et qui a empiré depuis le coup d’État du président Kaïs Saïed en 2021. Les pénuries de denrées sont nombreuses, les systèmes éducatifs et de santé s’écroulent, et le chômage des jeunes atteint 35,2 % selon un rapport de l’Observatoire national de la jeunesse publié en 20211.

Alors que le pays croule sous les dettes, le Fonds monétaire international (FMI) et le président de la République ne semblent pas trouver de terrain d’entente pour l’obtention d’un prêt auprès de l’institution. Ce dernier refuse d’appliquer certains diktats du FMI, à l’instar de l’arrêt d’une partie des subventions et la restructuration de certaines entreprises publiques. L’enlisement de ces négociations et l’incertitude financière ont amené l’agence de notation Fitch Ratings à dégrader la note de la dette tunisienne en décembre 2023 de CCC+ a CCC-.

Face à cet horizon trouble — voire bloqué — bon nombre de jeunes ne pensent qu’à une chose : émigrer. Selon un sondage du Baromètre arabe publié en mars 2024, 71 % d’entre eux souhaitent quitter le pays. Le pourcentage est de 46 % pour l’ensemble de la population — un taux multiplié par deux depuis 2011. Pour les jeunes qualifiés, c’est une véritable hémorragie. Dans un pays où il y a moins d’un médecin pour 1 000 habitants dans le secteur public2, ils sont en moyenne 970 à partir chaque année depuis 2021.

Le constat est le même dans d’autres secteurs, comme chez les enseignants, les ingénieurs et autres personnels qualifiés. « Ces dernières années, c’est sauve-qui-peut », résume Idriss Hamza.

Un cercle vicieux

La plupart des médecins tunisiens partent en France pour rejoindre des hôpitaux qui sont là aussi sous tension. D’autres choisissent le Canada ou l’Allemagne, selon la demande, leurs ressources et leur réseau. À défaut de pouvoir s’épanouir dans leur pays d’origine, ces immigrés qualifiés viennent combler les besoins des pays d’accueil au Nord, dont la pénurie de main-d’œuvre s’explique entre autres par une chute de la natalité et des conditions de travail difficiles.

En France, c’est le secteur des services qui a le plus besoin de travailleurs, avec 62 % de projets de recrutement selon l’enquête « Besoins en main-d’œuvre 2023 » dirigée par Pôle emploi. Les couvreurs, pharmaciens ou encore les aides à domicile et aides ménagères sont parmi les métiers où il est le plus difficile de recruter. De son côté, l’Allemagne a besoin de 400 000 travailleurs qualifiés supplémentaires par an (surtout dans les secteurs de la santé et de l’industrie), avec 1,75 million de postes à pourvoir en mai 20233.

Mais ce qui profite au Nord dessert le Sud, et enfonce ses pays dans un cercle vicieux. « Si l’émigration fait diminuer le capital humain des pays en développement, la capacité de développement de ces pays diminue également et la migration, régulière comme irrégulière, augmente », explique Manon Domingues Dos Santos, professeure en économie des migrations à l’Université Gustave Eiffel, en région parisienne. Un cercle vicieux qui perpétue les crises.

De son côté, Amade M’Charek, anthropologue et professeure tunisienne à l’université d’Amsterdam travaillant actuellement sur les causes de la migration et les relations coloniales en cours, évoque la responsabilité des pays du Nord :

Ils ne font pas le lien : si vous sélectionnez des ressources humaines, vous créez un désastre [en encourageant l’augmentation de l’immigration irrégulière]. Il y a toujours un prix à payer. Un prix qui sera bien plus élevé pour les pays de départ comme la Tunisie.

Et cela ne risque pas de s’arrêter si l’on en croit les politiques migratoires qui se dessinent en France ou en Allemagne.

Vision à court terme

Avec l’adoption de la Loi immigration intégration asile le 26 janvier 2024, la France ancre sa politique migratoire dans un système de sélection, marquant une volonté de « contrôler l’immigration et d’améliorer l’intégration », selon les mots d’Emmanuel Macron durant sa campagne présidentielle en 2022.

Pour exemple, concernant la santé, une nouvelle carte de séjour de 4 ans a été instaurée, une carte « talent – profession médicale et de la pharmacie », pour attirer les professionnels extra-communautaires. L’Allemagne a pour sa part développé ces dernières années des programmes de recrutement de ses futurs infirmiers et professionnels de la santé, mais aussi des formations presqu’entièrement financées dans les pays de départ.

Ainsi, dans le lot de tous ceux qui ne rêvent que d’émigrer, les « talents » sont privilégiés par rapport aux autres. « On prive les pays du Sud de personnel de santé dont ils ont financé la formation et dont les conditions d’accueil sont problématiques », explique Manon Domingues Dos Santos en référence aux salaires plus bas octroyés à ces travailleurs, mais aussi aux processus de reconnaissance des diplômes et d’équivalence.

Pour elle, cette approche sélective a également pour écueil de ne pas être pensée de manière durable. « La situation des médecins en France est un cas d’école pour montrer l’inefficacité des politiques à court-terme et non coordonnées du pays en matière d’immigration », estime l’économiste. Il serait possible de répondre au manque de médecins d’abord en réformant la filière universitaire (dont le numerus clausus, même si une telle réforme ne porte ses fruits qu’après 10 ans).

Une préoccupation chronique

Si la loi « immigration » marque un durcissement majeur, elle se situe dans une lignée de textes cherchant à encadrer l’immigration (118 lois depuis 1945). Elle s’inscrit aussi dans une vision qui oppose « l’immigration choisie » et « l’immigration subie », comme l’avait établie Nicolas Sarkozy en 2006, en instaurant de nouveaux types d’autorisation de séjour liés au statut des travailleurs.

Pourtant, comme tient à le rappeler Manon Domingues Dos Santos, l’immigration favorise l’économie.

L’utilité de l’immigration pour l’économie ne se résume pas aux personnes qui arrivent pour des motifs économiques, il faut le rappeler ! Les personnes en regroupement familial ou venant pour des raisons humanitaires contribuent aussi à l’économie.

La dernière « loi immigration » en France a réjoui nombre d’élus du Rassemblement national (RN) par la reprise de plusieurs propositions du parti, dont la suppression de l’accès automatique à la nationalité pour les personnes nées en France de parents étrangers, ou la réforme à venir de l’aide médicale d’État qui permet l’accès gratuit aux soins, y compris pour les sans-papiers. L’adoption d’une telle loi par la majorité présidentielle dit quelque chose de la généralisation des thématiques de l’extrême droite dans le paysage politique national.

Une tendance qui se traduit aussi au niveau européen, dont la Commission sortante a poursuivi une fermeture des frontières, dépensant 26,2 milliards d’euros pour la migration et la gestion des frontières (dont 5,6 milliards pour Frontex, son agence de protection des frontières entre 2021 et 2027). Selon un rapport de la Cour des comptes publié en janvier 2024, la France a dépensé 1,8 milliard d’euros pour lutter contre l’immigration « illégale » en 2022, dont 1,46 milliard pour les forces de sécurité et 152 millions pour la rétention et l’éloignement.

Quant à l’Allemagne, le gouvernement tente depuis novembre 2023 de mieux « contrôler et limiter la migration irrégulière ». Face à une hausse de 50 % des demandes d’asile en 2023, la police obtiendra davantage de prérogatives, la durée maximale de détention augmentant de 10 à 28 jours.

Réfléchir au niveau de l’Union africaine

Interrogé sur cette situation, l’historien et professeur spécialisé sur les migrations méditerranéennes à l’université de Tunis Riadh Ben Khalifa propose de penser la migration collectivement.

La politique de l’UE profite des crises économiques dans les pays du Sud. Face à cela, il nous faudrait une politique migratoire au niveau de l’Union africaine, mais aussi des politiques de développement dans les pays de départ et de transit. Pas par la corruption des régimes, mais par de véritables moyens pour soutenir la population et les migrants.

Manon Domingues Dos Santos s’autorise toutefois à nuancer :

La migration permet aussi aux personnes des pays de départ d’accumuler des compétences qu’elles n’auraient peut-être pas eues et qu’elles pourront ensuite utiliser dans leur pays d’origine.

Alors que ce sont les pays de départ qui prennent en charge les formations des futures élites pour le Nord, elle aimerait que la migration pour le travail soit pensée de manière circulaire, et propose ainsi une « gestion coopérative entre les pays de départ et d’accueil ». « La migration est essentielle quand on parle de codéveloppement », poursuit la professeure en référence à un modèle d’aide au développement qui lisse les rapports de force entre pays aidant du Nord et pays aidés du Sud.

C’est ainsi qu’Idriss Hamza aujourd’hui psychiatre à Paris conçoit son départ. « Je n’ai pas de rancune envers mon pays. Bien au contraire ! Je vais partir pour mûrir et mieux revenir », réfléchit-il avant de filer à un atelier de théâtre. Ce jour-là, il devait interpréter un monologue sur sa migration et l’ensemble des questions qu’elle soulève pour lui : un flot de réflexions et de remises en question. « On ne quitte pas son pays de gaîté de cœur, le paradis n’est pas ailleurs ». S’il avait pu, il serait resté.

Un parcours du combattant
En France, obtenir un visa peut être un véritable parcours du combattant, dénoncé par les défenseurs des droits en avril 2023 : opacité administrative, multiplication des documents, obligation de francophonie, difficulté à se régulariser, longs délais de procédure, etc. Selon les données du ministère de l’intérieur, 323 260 nouveaux titres de séjours ont été délivrés en 2023 (avec une majorité d’étudiants et de regroupements familiaux), une hausse de 1,4 % par rapport à 2022, avec seulement 54 630 visas économiques. Par ailleurs, se naturaliser4 n’est pas plus simple. Elle nécessite de remplir plusieurs conditions strictes, et avoir été irrégulier peut conduire à un refus de naturalisation. De même, il faut prouver d’une « intégration réussie »5, de ressources financières suffisantes, d’un casier judiciaire vierge et, surtout, être patient. Autant de critères qui compliquent les demandes des travailleurs ou des personnes demandant l’asile, réfugiées ou protégées. Selon les données du ministère de l’intérieur, 61 640 personnes ont acquis la nationalité française en 2023, une baisse de 21,7 % par rapport à 2022. De son côté, l’Allemagne votait durant l’été 2023 une loi assouplissant fortement l’accès à la nationalité, mais facilitant l’immigration en fonction des secteurs en demande de main-d’œuvre. En 2021, ce sont 68 924 visas de travail qui ont été délivrés selon l’Organisation de coopération et du développement économique (OCDE). Or, cette orientation est à concilier avec une généralisation des discours d’extrême droite dont le parti phare, l’AFD (Alternative pour l’Allemagne), gagne électoralement du terrain, ainsi que leur banalisation sur les réseaux sociaux ou dans les médias. Depuis décembre 2024, le land de Saxe-Anhalt conditionne aussi toute demande de naturalisation à la reconnaissance du « droit à l’existence » d’Israël.

1Rapport d’analyse de l’enquête nationale auprès des jeunes en Tunisie, Volet « Participation Civique et Politique », Observatoire national de la jeunesse, ministère de la jeunesse et des sports, 2021.

2NDLR. À titre de comparaison, en France, ils sont un peu plus de 3 médecins - tous secteurs confondus.

3« Pénurie de main-d’oeuvre en Allemagne ? Entre réalité démographique et besoins du marché du travail », Anne Salles, Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa), IFRI, 2023.

4NDLR. La naturalisation permet de passer certains concours de fonction publique et donc une titularisation, comme pour les professeurs de l’enseignement secondaire.

5NDLR. Les candidats doivent répondre à une série de questions en entretien, qui peuvent concerner arbitrairement l’histoire, la géographie, ou l’actualité de la France. Beaucoup de candidats malheureux dénoncent des questions difficiles auxquelles les Français eux-mêmes ne sauraient pas répondre.

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