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Dossier 1914-1918

La politique britannique en Mésopotamie (avril 1916-mars 1917)

Du désastre militaire à la conquête

Les troupes britanniques et indiennes occupant Bassora depuis novembre 1914 avaient pour objectif de sauvegarder les intérêts de la Compagnie pétrolière anglo-persane proche d’Abadan et de protéger les abords stratégiques de la route maritime et terrestre de l’Inde. Ne s’attendant ni à un engagement durable ni à une opposition locale d’envergure, le corps expéditionnaire indien, dit « Force D », avança rapidement vers Bagdad. Il subit en avril 1916 une humiliante défaite et dut abandonner sa garnison de Kout el-Amara. Cet épisode survint quelques mois après que les Ottomans eurent infligé un revers de même envergure aux objectifs britanniques aux Dardanelles. Il contraignit les Britanniques à renforcer les forces anglo-indiennes pour reprendre l’initiative et atténuer les dommages ainsi causés au prestige de la Couronne.

Entre l’humiliation infligée au général Charles Townshend à Kout el-Amara en avril 1916 et l’entrée triomphale du général Maude dans Bagdad le 11 mars 1917, onze mois s’écoulèrent. Dans l’intervalle, le corps expéditionnaire indien, entièrement réorganisé et rééquipé, devint la Force expéditionnaire de Mésopotamie (FEM). Les responsables politiques à Londres réexaminèrent de fond en comble l’importance et l’étendue de leurs objectifs de guerre dans la région. Cet effort de clarification entraîna une redéfinition des opérations en Mésopotamie et permit de débloquer substantiellement les ressources indiennes en matériel et en hommes pour l’effort de guerre.

Pendant ce temps, tout ce que les Ottomans avaient gagné en repoussant Townshend et en infligeant une défaite cinglante à l’effort de guerre britannique commençait à s’estomper sous l’effet de continuelles et lourdes défaites sur le front russe. Début 1917, ces tendances s’accentuèrent lorsque la FEM reprit son avancée alors que la Force expéditionnaire égyptienne s’engageait à peu près au même moment dans la première de ses attaques dans Gaza. Tout concourut à l’intensification générale d’une guerre à plusieurs fronts à laquelle dut faire face un empire ottoman épuisé par les combats. Plus avant en 1917, cette concordance de mouvements militaires eut des conséquences importantes puisqu’elle empêcha les Ottomans de déplacer leurs forces entre les théâtres d’opération pour répondre à leurs besoins les plus urgents.

La campagne de Mésopotamie fut provisoirement interrompue au lendemain de la reddition libératrice de la garnison de Townshend à Kout el-Amara. Dans les mois qui suivirent, la force subit une refonte en profondeur qui accompagna une réorganisation de même ampleur de la contribution indienne à la guerre. Il fallut un choc tel que celui qui affecta Townshend pour permettre à Londres de mesurer l’ampleur de la désorganisation de la Force D et la mauvaise organisation, dans tous les domaines, de la campagne de Mésopotamie. Une commission d’enquête fut mise en place à Londres pour examiner les échecs en Mésopotamie et aux Dardanelles. À l’été et l’automne 1916 et dans les premiers mois de 1917, ses membres reçurent des dénonciations accablantes sur le manque de stratégie générale, de planification opérationnelle et sur des défaillances logistiques qui culminèrent lors des tentatives désorganisées pour porter renfort à la garnison de Kout el-Amara.

L’Inde pourvoyeuse de soldats et de matériel

Le rapport final de la Commission Mésopotamie fut publié en mai 1917, après que la prise de Bagdad eut permis de restaurer le prestige et l’orgueil britannique. Mais la sévérité de son contenu provoqua la démission du secrétaire d’État à l’Inde, Austen Chamberlain, et jeta le déshonneur sur le général James Duff, Sir Beauchamp, commandant en chef de l’armée de l’Inde, dont la vision trop bureaucratique de la campagne, responsable de la débâcle, fut vertement critiquée. Il finit par se suicider le 20 janvier 19181.

C’est ainsi que l’appareil administratif et logistique qui servait de support à la campagne fut également revu fin 1916 et début 1917. À Londres, le Bureau de guerre assuma la responsabilité de la campagne de juillet 1916, ayant déjà repris le contrôle de son aspect opérationnel en février. Avec quelque retard, la campagne fut intégrée à l’effort global de guerre britannique et, pour la première fois, placée dans une structure centralisée. Il fut ainsi mis fin à la relation équivoque entre les concepteurs en Grande-Bretagne et ceux en Inde qui étaient responsables de telles failles dans la politique et le contrôle des affaires.

Désormais, l’Inde n’avait plus en charge le contrôle des opérations mais devenait le premier pourvoyeur d’hommes et de ressources matérielles pour soutenir la FEM. Les ressources civiles et militaires dont pouvait disposer le gouvernement d’Inde étaient ainsi mieux exploitées dans la mesure où il avait tardivement lancé la mobilisation stratégique des ressources, ce qu’avaient fait les belligérants en Europe en 19152.

Un élément essentiel dans la transformation du rôle de l’Inde aura été le remplacement de Sir Duff, discrédité, par le général Charles Carmichael Monro, le 1er octobre 1916. Monro, riche d’une longue expérience de commandement sur le terrain avait, avant sa nomination en Mésopotamie, conduit des troupes à la première bataille d’Ypres sur le front de l’ouest et dirigé la FEM aux Dardanelles. Il réunit autour de lui de talentueux agents administratifs qui avaient une expérience militaire toute neuve forgée en Égypte et aux Dardanelles, parfaite illustration de la manière de combiner les leçons tirées de campagnes distinctes3. Un autre exemple de ce processus en cours a été la nomination, le 28 août, du général Maude comme commandant en chef de la nouvelle FEM. Contrairement à son ancien prédécesseur, Percy Lake, Maude avait récemment commandé la 13e division aux Dardanelles. Par son approche méthodique, il y avait gagné le surnom de « Joe le systématique ». Maude et Monro appréciaient les complexités de la guerre industrialisée moderne et l’importance d’inclure les besoins en effectifs dans le cadre d’une structure plus vaste de mobilisation stratégique de toutes les ressources4.

Expansion du port de Bassora et des voies de chemin de fer

Au cours de l’été et de l’automne 1916, les installations portuaires de Bassora furent rapidement développées et deux mouillages subsidiaires créés à Magil et Nahr Oumar pour soulager l’activité du port. Ces mesures accrurent le tonnage déchargé qui passa de 38 916 tonnes en juillet 1916 à plus de 100 000 tonnes à la mi-1917. Quatorze navires pouvaient être amarrés en même temps et déchargés en trois jours. L’amélioration de l’organisation et de l’administration évoluait au même rythme. Un processus simplifié permettait de recevoir les marchandises et de les transférer en amont. L’ensemble de ce dispositif fit de Bassora un important port régional à l’est de Suez et donna à voir l’une des transformations de la campagne de Mésopotamie. L’autre, non moins importante, fut la réorganisation des services de transport en un ensemble cohérent qui avait en charge la politique générale en matière de transport5.

Les directions des chemins de fer et des travaux, récemment créées, s’attachèrent à repenser les voies de communication qui connectaient Bassora aux postes avancés et aux positions de défense, tandis qu’un grand nombre de véhicules blindés et d’aéronefs accrurent la mobilité opérationnelle de la FEM. La Force put ainsi se défaire de sa quasi-totale dépendance à l’égard des fleuves et permit à Maude d’établir une chaîne de points d’approvisionnement, de dépôts et d’hôpitaux militaires le long du Tigre dans la perspective d’une reprise de l’avancée militaire. Pendant l’année 1917, le réseau de voies ferrées se développa rapidement tout autour de Bassora et — après sa reprise — de Bagdad. L’expansion se fit toutefois de manière peu organisée et au coup par coup, au point que se développèrent trois réseaux de voies ferrées déconnectés les uns des autres et de différents gabarits. De plus, ils dépendaient toujours de l’Inde pour l’acheminement de locomotives de qualité médiocre et de matériel roulant6.

La prise de Bagdad

Forts de leur organisation locale en voie d’achèvement et de leur position régionale plus assurée, les Britanniques reprirent leur avancée sur Bagdad le 14 décembre 1916 lorsque la FEM attaqua les positions ottomanes à Hai. Les Britanniques prirent pied de l’autre côté de l’affluent du Hai mais d’importantes pluies retardèrent leurs opérations jusqu’au 19 janvier 1917, date à laquelle la ville de Hai fut prise. Le 25 janvier, la Force porta son attaque sur le promontoire de Hai dont l’importance stratégique était avérée. Cet assaut fut organisé de main de maître. Il incluait pour la première fois un barrage roulant d’artillerie, précédé par d’intenses bombardements des positions ottomanes et une attaque d’infanterie coordonnée en quatre vagues d’assaut soutenues par des bombardements et des rafales de tirs de mitrailleuses. Il s’avéra alors que la FEM disposait du plus performant manuel de formation que ceux dont étaient dotées les troupes britanniques sur le front de l’ouest en Europe. En dépit de ses pertes, la Force dégagea le promontoire le 4 février 19177.

Sur la lancée de sa victoire, Maude s’empara de Sannaiyat le 23 février. Ce succès permit à la Force de passer le Tigre et de reprendre Kout el-Amara le 25 février, dix mois après que, par sa perte, l’effort de guerre britannique eut touché le fond. La suite de la bataille prouva que Maude sut renouveler ses prouesses alors que les unités ottomanes qui reculaient durent affronter les tirs coordonnés du Royal Flying Corps tandis que des véhicules blindés prenaient en chasse et harcelaient les unités qui se retiraient. L’avancée fit alors une pause pour permettre la mise en place de bassins temporaires et de dépôts de ravitaillement intermédiaires. Le 4 mars, le chef de l’état-major impérial général à Londres et le commandant en chef de l’armée indienne autorisèrent l’assaut final sur Bagdad. Les opérations commencèrent le 5 mars et s’achevèrent six jours plus tard lorsque la 35e brigade d’infanterie marcha sur Bagdad pour rétablir l’ordre et mettre fin au pillage qui avait commencé la veille alors que les Ottomans évacuaient la ville8.

La prise de Bagdad constitua un éclatant triomphe politique et le premier grand succès britannique de la guerre. Il fallut du temps pour réparer les dommages infligés en 1916 à la notion de prestige impérial. Le 19 mars, Maude en personne s’adressa aux habitants de Bagdad pour leur jurer que son armée n’était pas venue en conquérante mais en libératrice. Malgré sa grandiloquence, la prise de Bagdad ne mit pas fin à la campagne de Mésopotamie ni ne contribua à une victoire sur l’empire ottoman ou sur les empires centraux. Il s’avérait ainsi que la campagne n’occupait qu’une place marginale dans un rapport plus large des forces géostratégiques alors que s’approfondissait le décalage entre la poursuite de la campagne et des considérations militaires à plus large échelle. La FEM préserva toutefois son rythme opérationnel jusqu’à la fin de la guerre en 1918. Elle accrut ses responsabilités alors qu’un fossé s’agrandissait entre les citoyens britanniques et les responsables militaires en Mésopotamie à propos du sens de la campagne et de l’étendue de ses objectifs. Cette situation eut d’incalculables conséquences à long terme alors que les Britanniques s’attachaient à construire une nation qui devait conduire à la création d’un État irakien moderne mais qui déclencha aussi une violente réaction contre les interventions étrangères en 1920 dont l’écho perdure aujourd’hui.

1Charles Townshend, When God Made Hell : The British Invasion of Mesopotamia and the Creation of Iraq, 1914-1921, Londres, Faber & Faber, 2010  ; p. 335.

2Kristian Coates Ulrichsen, The logistics and politics of the British campaigns in the Middle East, 1914-22, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2010  ; p. 52.

3Ibid.

4Ibid.

5Sir George Buchanan,«  Port administration and river conservancy Department, MEF – Report for month ending June 30th, 1916  », Londres, The National Archive, dossier WO 95/4993.

6«  Report by Major-General H.F.E. Freeland on the working and future development of the Port of Basra and of the river and railway communications in Mesopotamia, April 1918  », TNA, dossier MUN 4/6517  ; p. 9.

7Kristian Coates Ulrichsen, Logistics and Politics, p. 67.

8Lieutenant-général F.S. Maude, «  Report on operations 28 August 1916 to 31 March 1917  », op. cit.