Politique, culture, société, économie, diplomatie

Dossier 1914-1918

Le panislamisme, arme de la guerre asymétrique de l’Allemagne

Les intrigues allemandes peu orthodoxes au Proche-Orient ne sont pas la preuve d’un impérialisme agressif, mais au contraire les signes d’une capacité à s’adapter à une situation de faiblesse stratégique à laquelle les Empires centraux étaient confrontés sur le théâtre de la guerre en Orient.

Que Sa Majesté le sultan, et que les trois cent millions de musulmans éparpillés sur la surface de la terre qui honorent en lui leur Calife se rassurent — l’empereur des Allemands est leur ami pour toujours1.

Cet extrait d’un discours prononcé par l’empereur Guillaume II à Damas en 1898 est sans doute l’une des déclarations les plus contestables, et les plus contestées, que celui-ci ait jamais faites. Depuis cinquante ans maintenant, cette phrase semblait marquer, aux yeux de beaucoup d’historiens, le départ d’une politique impérialiste de l’Allemagne au Proche-Orient ininterrompue jusqu’à la Grande Guerre et la reddition de l’empire ottoman en 1918. Pour ces historiens, une composante essentielle de cette continuité réside dans une série d’opérations allemandes connue sous le nom de « guerre par la révolution » que lui conféra Donald McKale2, ou « Guerre sainte made in Germany ». Cependant, cette façon de voir les choses ne semble plus justifiable, car les archives nous révèlent de nouveaux éléments surprenants. On commence à comprendre que si l’empire ottoman était une puissance déclinante au tournant du XXe siècle, il n’était nullement la proie sans défense que l’on décrit souvent, mais demeurait un pouvoir autonome conscient de son identité et doté d’un savoir-faire diplomatique considérable. On a quelque raison de soupçonner que cette supposée continuité est une invention de l’historiographie des années 1960 et 1970, qui attribuait lesdites opérations à un impitoyable Sonderweg allemande en matière militaire. Le présent article vise à démontrer le contraire.

Les véritables raisons de l’alliance germano-ottomane

Le 2 août 1914, l’Allemagne conclut avec l’empire ottoman une alliance militaire impensable à peine quelques mois plus tôt. En temps de paix, la politique étrangère allemande n’avait jamais envisagé pareille alliance. Bien au contraire : l’état-major et le ministère des affaires étrangères craignaient qu’elle ne soit qu’un fardeau, puisque les guerres des Balkans avaient déjà épuisé la Turquie. Le chef d’état-major allemand Helmuth Johannes Ludwig von Moltke écrit à son homologue autrichien en février 1914 :

Militairement, la Turquie ne vaut rien … l’état de son armée est indescriptible. Naguère, on disait de la Turquie qu’elle était “l’homme malade de l’Europe”. Aujourd’hui il faut dire “l’homme mourant”3.

Toutefois quand la Grande Guerre devint une réalité, l’opinion en Allemagne changea du tout au tout. À présent, elle avait besoin de tous les alliés qu’elle pouvait trouver. Du côté ottoman, cette alliance résultait d’une réflexion pondérée. Les Ottomans n’ont signé ce traité qu’après l’échec de leurs négociations préliminaires avec la Russie et l’Angleterre. Mustafa Aksakal a montré de façon magistrale que le choix ottoman d’une alliance avec l’Allemagne était fondé sur des arguments rationnels et motivé par des considérations stratégiques, destinées à terme à stabiliser l’État ottoman4. Aksakal a complètement démystifié la vieille légende qui veut que l’alliance germano-turque fut conclue uniquement suite aux pressions allemandes. On peut repérer l’origine de cette légende tenace dans les écrits de Henry Morgenthau, l’ancien ambassadeur des États-Unis auprès de l’empire ottoman, qui dépeignait ceux-ci en mauviettes de la politique et les Allemands en intrigants sans scrupules. Avec la conclusion que de cette alliance, si de nouveaux fronts et de nouvelles opportunités stratégiques s’ouvraient, c’étaient surtout de nouveaux problèmes sérieux qui allaient surgir.

On peut décrire comme suit la position des Empires centraux dans l’Europe du Sud-Est et au Proche-Orient en 1914-1915. La situation en Europe paraissait imprévisible. La Bulgarie et la Roumanie étaient encore neutres, les sympathies de leurs populations oscillant entre l’Entente et les Empires centraux. Tout le littoral de l’Asie mineure était étroitement surveillé par des unités navales britanniques et françaises et la navigation turque était pratiquement à l’arrêt. Les importantes forces britanniques présentes en Égypte imposeraient bientôt un sévère régime d’occupation et ce pays deviendrait la principale base pour toute opération à grande échelle contre la Turquie, d’abord contre les Dardanelles, plus tard contre la Palestine. Peu de temps après la déclaration de guerre de la Turquie, des troupes terrestres britanniques pénètrent dans le delta du Tigre et de l’Euphrate. La frontière avec la Perse, longue de plusieurs centaines de kilomètres, reste ouverte, or la Perse elle-même, bien qu’étant neutre, est sous le contrôle des Russes et des Britanniques. Bientôt, des combats lourds vont s’engager entre troupes turques et russes au nord et au nord-est de Mossoul.

L’empire ottoman n’était nullement préparé à faire la guerre. Les guerres des Balkans avaient mises à rude preuve les ressources du pays et la situation politique et économique y était tenue pour désespérée par beaucoup de décideurs allemands. L’armée était en pleine reconstruction, tâche qui avait été confiée à une mission militaire allemande par les Ottomans. Néanmoins les conditions étaient loin d’être favorables. Il n’y avait pas d’industrie manufacturière en Turquie et le pays était incapable de produire des fournitures pour son armée. Pratiquement chaque équipement devait être importé d’Allemagne ou d’Autriche. Et pourtant, étonnamment, la mobilisation turque se déroula sans accroc, même si l’insuffisance des communications intérieures empêchait des déplacements rapides de troupes propres à surprendre l’ennemi. Il était également impossible de déployer des forces allemandes ou autrichiennes au Proche-Orient en raison de la situation périlleuse sur le front occidental de l’Allemagne et sur la frontière austro-russe. Qui plus est, la liaison balkanique entre Constantinople et l’Autriche fut coupée jusqu’à la défaite définitive de la Serbie en décembre 1915. Les deux seules offensives turques — contre la Russie et contre le canal de Suez — seront des échecs. Pendant les années à venir, la Turquie mènera une guerre exclusivement défensive, dans l’espoir d’être victorieuse au cas où l’Allemagne triompherait de la France et de l’Angleterre en Europe.

Ainsi la situation stratégique de l’empire ottoman et des Empires centraux au Proche-Orient était empreinte d’une grande faiblesse. Et pourtant l’alliance conclue avec l’empire ottoman en 1914 offrait une occasion unique de porter la guerre jusque dans la périphérie de l’empire britannique. Une attaque lancée à partir du territoire ottoman contre l’Égypte ou contre la zone d’influence britannique en Perse aurait pu couper les communications avec l’Inde, perturber une part importante du commerce britannique et surtout stopper net l’approvisionnement en pétrole et autres matières premières. Or, puisque les Empires centraux n’avaient pas les moyens d’atteindre ces objectifs par des moyens militaires classiques, comme une offensive pénétrant profondément en territoire ennemi, il fallait trouver d’autres moyens. Ce qui fut fait.

La stratégie de la « guerre par la révolution »

À première vue, les moyens trouvés semblent avoir été « la guerre sainte islamique » (NDLR. "djihad", en arabe) préconisée, propagée et prêchée par des agents turcs, allemands et autrichiens. La notion de « guerre sainte » avait été sérieusement creusée depuis quelques années, nous le verrons plus loin. Cependant l’expression elle-même, spectaculaire et aux connotations d’irrationalité, d’exotisme et d’étrangeté incompréhensible a souvent empêché de voir la réalité de la stratégie germano-turque qui n’était pas, bien entendu, la guerre sainte pour la guerre sainte, mais le déclenchement de révolutions dans les zones contrôlées ou dominées par l’ennemi. La guerre sainte en tant que telle n’était qu’un moyen d’arriver à certaines fins. Ailleurs, en Irlande ou en Russie par exemple, les Allemands ont tenté d’instrumentaliser le nationalisme catholique ou le communisme pour déclencher des révolutions.

Cette stratégie consistant à instrumentaliser les conflits internes en territoire ennemi pour promouvoir des mouvements révolutionnaires n’était pas nouvelle. Au XVIIIe siècle, l’Angleterre expédia en Amérique latine une mission destinée à provoquer une révolution contre les Espagnols. Au cours de la guerre franco-prussienne de 1870-71, les Allemands cherchèrent à soulever les Tunisiens. Le roi Georges de Grèce eut le projet de remettre sur son trône le sultan destitué Abdulhamid afin de provoquer une guerre civile en territoire ottoman pendant la guerre des Balkans de 1912. En 1990, après la seconde guerre du Golfe, les États-Unis ont parrainé un soulèvement des Kurdes et des chiites d’Irak dans un but de changement de régime, lequel n’était pas préconisé par la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU pour la libération du Koweit.

L’idée d’attaquer l’ennemi britannique au Proche-Orient par le biais de révolutions est née au ministère des affaires étrangères allemand dès le début de la guerre. L’empereur Guillaume II était un fervent partisan de projets visant à déclencher des soulèvements, surtout dans les colonies et zones d’influence britannique. En octobre 1914, le baron Max von Oppenheim fit un résumé de ces idées dans un article intitulé « Susciter la révolution dans les territoires islamiques de nos ennemis. » Afin de coordonner et superviser les opérations à venir, l’état-major créa une « Sektion III.b, Politik », censée travailler en étroite collaboration avec le ministère des affaires étrangères. Cependant, la III.b n’avait pas seulement la responsabilité des opérations au Proche-Orient : il avait aussi celle des activités en Irlande, en Russie et aux États-Unis. Max von Oppenheim fut nommé chef du service de presse pour l’Orient. Cette cellule du ministère s’occupait exclusivement de la propagande en faveur du sultan-calife ottoman, la guerre sainte et les mouvements révolutionnaires du Proche-Orient. Ainsi fut créé un doublon structurel qui allait causer de gros problèmes de coordination des opérations sur le terrain. Et parce qu’il y avait encore d’autres organismes allemands à l’œuvre en Turquie — auprès de l’ambassade et de la Mission militaire, par exemple — toute prise de décision était d’autant plus laborieuse.

Un trait qui caractérise cette guerre-par-la-révolution est que plus ils allaient vers l’est, plus grande était l’autonomie des agents. C’est que les zones d’opérations — Perse ou Afghanistan, par exemple —, étaient très lointaines et les communications très difficiles. Certes, à l’intérieur de l’empire ottoman, le télégraphe fonctionnait bien, en revanche les routes étaient mauvaises et la capacité des chemins de fer très limitée. Ce qui compliquait énormément le transport des matériaux. Et hors des frontières ottomanes, le télégraphe était défaillant. Il était impossible de communiquer avec l’Afghanistan. Un télégramme pouvait mettre jusqu’à cinq jours pour parvenir à Téhéran et d’autres villes persanes étaient hors de portée pour un télégramme en provenance d’Allemagne. Afin d’améliorer les communications avec l’Asie profonde, les militaires allemands créèrent un réseau de télégraphie sans fil. Ils construisirent un relais à Constantinople permettant de communiquer avec la principale installation de TSF en Allemagne, à Nauen, petite ville prussienne près de Berlin. De plus petites stations fixes furent établies à Bagdad, Damas, Jérusalem et Beyrouth, destinées à fonctionner comme standards pour des petites stations mobiles, portées à dos de cheval. Or seules deux installations de ce type sont entrées en service dans le cadre de l’opération « guerre par la révolution », de sorte que le problème des communications entre les agents sur le terrain et le quartier général à Berlin et à Constantinople ne sera résolu qu’à la fin de la guerre.

Les Turcs se sont ralliés sans réserve aux efforts allemands en vue de fomenter des révolutions. À Constantinople, le service secret d’Enver Pasha, Teşkilāt-i mahsusa (« Organisations spéciales », TM) sous l’autorité du bureau central du Mouvement islamique — une section du ministère de la guerre — planifiait et coordonnait les activités turques. Le TM était un service secret de style européen, doté d’une idéologie très affirmée, d’objectifs clairs et d’un plan d’action parfaitement établi, défini par Philipp H. Stoddard comme « de la propagande panislamique visant à consolider la solidarité, des activités d’espionnage dont le but était d’extirper les groupements et les idéologies pouvant menacer le système ottoman, et des actions de guérilla destinées à compléter ou suppléer à celles de l’armée régulière  »5. Ce service était déjà opérationnel en Libye avec exactement le même agenda au cours de la guerre italo-turque de 1911/12. Stoddard a mis au jour bon nombre d’opérations réussies lors de ce conflit et a relevé la culture du secret extrême et très efficace qui caractérisait le TM. C’est peut-être pour cette raison qu’au cours de la Grande guerre il ne semble pas y avoir eu la moindre coopération institutionnelle entre le TM et les Allemands. Les sources autrichiennes et allemandes n’en laissent deviner aucune, ne mentionnent même pas le nom du service turc.

Propagande et incitations à la révolte

Cette guerre-par-la-révolution » allemande comportait deux étapes :

- 1° une campagne de propagande ;
- 2° de franches incitations à la révolte.

Parfois propagande et incitation allaient de pair. De plus, le Nachtrichtenstelle für den Orient menait des opérations de propagande à l’intérieur de l’empire ottoman, mais celles-ci avaient de tout autres visées. Ces opérations s’appuyaient sur plus de soixante-dix prétendues Nachtrichtensälen (salles de presse) où l’on offrait des journaux, des brochures et surtout des images à une population ottomane très majoritairement analphabète. Ces salles de presse visaient essentiellement à convaincre la population ottomane de la puissance supérieure des Empires centraux comparée à celle des nations de l’Entente, afin de renforcer l’alliance germano-ottomane et de combattre toute velléité de sentiments pro-Entente. Cette sorte de propagande procédait d’une intention stabilisatrice, contrairement à la propagande allemande au-delà des frontières ottomanes, en Perse, en Égypte ou en Afghanistan, laquelle relevait ouvertement de l’agitation et de la formation de mouvements révolutionnaires.

Il s’agissait de renverser les régimes en place et de leur en substituer d’autres, favorables aux Empires centraux. Durant les mois qui précédèrent la déclaration de guerre ottomane, c’étaient les consuls allemands en Syrie et au Liban qui avaient la responsabilité de cette propagande. Et ils dirigeaient aussi un réseau de contrebande de littérature et d’agents vers l’Égypte, activités qui cesseront quand les Anglais auront instauré un strict régime d’occupation dans ce pays. D’ailleurs plus les zones d’opération étaient lointaines, plus ces réseaux consulaires se sont avérées inefficaces. En novembre 1914, quand la Turquie finit par engager effectivement ses troupes, l’Allemagne, l’Autriche et la Turquie envoyèrent de petites expéditions au cœur des territoires ennemis afin de fomenter la rébellion.

Mais le projet révolutionnaire le plus important des Allemands était le « projet perse ». Ce pays était divisé entre des zones d’influence anglaise et russe. Le pouvoir du gouvernement perse était limité à Téhéran, la capitale. Des tribus de différentes ethnicités pesaient d’un grand poids dans la vie politique du pays. Dès le début de 1915, des agents allemands et turques s’y infiltrèrent et gagnèrent à leur cause un grand nombre de chefs de tribu et autres notables. Leur succès reposait sur un mélange de corruption et de propagande anti-Entente et pro-indépendance. D’ailleurs la seule force composée d’indigènes, une gendarmerie commandée par des officiers suédois, était du côté allemand. En résumé, le coup d’État qui s’en est suivi en novembre 1916 a fait long feu, mais a failli réussir. Il semble incompréhensible que les Allemands et leurs alliés perses aient pu manquer leur coup, et que l’échec ait été dû aux carences du personnel sur le terrain. L’attaché militaire allemand, par exemple, a averti l’épouse de l’ambassadeur britannique de l’imminence d’un coup, celui-ci en rendra compte plus tard à Londres :

L’attaché militaire allemand à Constantinople que nous connaissons bien a envoyé secrètement une lettre à mon épouse, l’assurant qu’il la préviendrait de toute tentative en préparation, car l’Allemagne ne fait pas la guerre aux femmes et aux enfants6.

À première vue, les résultats obtenus dans d’autres zones du théâtre de guerre en Orient peuvent paraître similaires. Aucune révolution n’est survenue en Égypte, l’Afghanistan n’a pas rallié le camp des Empires centraux et le Soudan n’a pas bougé. Pourtant, les choses n’étaient pas aussi simples.

Sévères évaluations d’après-guerre

Après la guerre, l’évaluation par les Allemands de ces opérations et de leurs ambitions de révolutionner l’Orient était plutôt sévère. Otto Liman von Sanders, chef de la mission militaire allemande et maréchal de l’armée turque, a traité les divers projets « d’ambitieux, mais confus »7. Le jugement de Richard von Kühlmann sera encore plus tranchant. Cet ambassadeur en Turquie écrit dans son autobiographie : « Ces expéditions étaient des plaies. Dans les têtes allemandes, l’Orient ressemblait toujours aux mille et une nuits »8. L’un des principaux acteurs de la campagne allemande pour une révolution en Égypte, Curt Max Prüfer, a fini par dénoncer ses propres activités comme demeurées, fondées sur des illusions.

Pourtant, il ne faut pas oublier que ces hommes appartenaient au camp des vaincus de cette guerre. Wolfgang Schivelbusch a montré que la défaite a conduit beaucoup d’Allemands à des analyses empreintes de haine de soi et qui méconnaissaient leurs propres succès, bien réels malgré la perte de la guerre.

Les recherches sur la stratégie révolutionnaire allemande ont commencé dans les années 1960. Il faut citer en premier lieu le nom de Fritz Fischer. On lui doit deux apparentes certitudes. Tout d’abord, il tenait toutes les opérations destinées à déclencher une révolution au Proche-Orient sans aucune exception pour des échecs. Ensuite, il imputait ces opérations uniquement à « l’impérialisme allemand ». Pour Fischer, le programme révolutionnaire des années 1914-1918 prolongeait une intrigue qui datait de la visite de l’empereur Guillaume à l’empire ottoman en 1898 et dont l’objectif était d’établir une hégémonie allemande sur les territoires ottomans. Pour lui, l’alliance germano-turque avait pour visée explicite le déclenchement d’un mouvement panislamique.

Bien que les années 1960 fussent une décennie d’intense confrontation entre l’Allemagne fédérale et la République démocratique allemande (RDA), il y a un remarquable consensus historiographique, parfaitement compréhensible, concernant les recherches sur la guerre-par-la-révolution pendant la première guerre mondiale. À l’Est, la mise en pratique de la théorie marxiste a conduit à des conclusions très semblables à celle de Fischer à l’Ouest. Dès 1963, l’historien communiste Lothar Rathmann a vu la guerre-par-la-révolution comme une preuve de la nature agressive du Kaiserreich allemand. Eva-Maria Hexamer considérait cette stratégie comme une tentative de la part de l’impérialisme allemand d’exploiter à ses propres fins « le nationalisme des peuples opprimés »9, ce qui ressemble beaucoup aussi à certaines conclusions de Fischer. On peut certes observer un large accord entre des chercheurs de gauche en Allemagne occidentale et les chercheurs stipendiés par le régime à l’est. Les conclusions de Fischer se sont néanmoins avérées très influentes en Occident.

La guerre asymétrique et le panislamisme

Ces interprétations sont pourtant contestables. Tout d’abord, nous l’avons vu précédemment, l’Allemagne était mal placée pour entretenir des rêves d’empire au Proche-Orient. Elle a dû avoir recours à une stratégie susceptible de compenser sa faiblesse. Les décideurs allemands ont développé un projet de guerre asymétrique consistant à attaquer l’ennemi de l’intérieur, par la révolution.

Ensuite, ce que Fischer et ses émules voient comme un signe décisif de l’impérialisme allemand — le déclenchement d’un mouvement panislamique — n’était absolument pas une invention allemande. La « guerre sainte made in Germany » selon la formule énoncée en 1915 par l’orientaliste néerlandais Snouck Hurgronje, n’était pas du tout « made in Germany », elle figurait depuis longtemps au nombre des moyens sur lesquels comptait la politique ottomane. Les Ottomans avaient forgé cette arme en raison de leur propre faiblesse. Après la perte d’un grand nombre de leurs territoires européens peuplés en majorité de chrétiens, les idées panislamiques entraient pour une part importante dans l’idéologie des Jeunes-Turcs. Elles étaient spécialement utiles lors de conflits avec les puissances chrétiennes, par exemple en Libye contre l’Italie au début du siècle. D’ailleurs la pensée du sultan Abdulhamid était fortement influencée par les idées panislamiques. À la fin du XIXe siècle, ce souverain ottoman déclara solennellement représenter les musulmans du monde entier, y compris tous ceux qui n’étaient pas directement soumis à son autorité. Ainsi, ce ne sont pas les Allemands qui ont inoculé au Proche-Orient une idéologie allogène. Ils ont plutôt instrumentalisé une pensée indigène qu’ils ont trouvée sur place. Cette vérité fut relevée dès 1904 par un orientaliste allemand et futur ministre de l’éducation de Prusse, Carl Heinrich Becker. Celui-ci a surtout souligné que le panislamisme découlait d’une faiblesse et non d’une force :

La soudaine dépendance envers les non-musulmans était complètement nouvelle. Habitués depuis des siècles à percevoir la culture, la religion et l’État comme une seule entité, les musulmans n’avaient guère d’autre choix que de reconnaître cette nouvelle menace qu’était l’imminence du règne du christianisme, une entité aussi. La réaction inévitable fut un retour à l’islam, le renforcement de l’idée islamique pour contrer l’incroyance, c’est-à-dire le panislamisme10.

Ajoutons que les Allemands comme les Turcs faisaient un usage très pragmatique de leur idéologie panislamique. Alors que leur propagande panislamique avait un caractère élevé et intense, sur le terrain la pratique était flexible et variable selon les besoins immédiats. Au cours de la campagne pour une révolution en Perse, on observe une inflexion de la propagande allemande. Au début, il n’y eut qu’un discours panislamiste. Puis lorsque celui-ci échoua à attirer des forces politiques essentielles, les Allemands virèrent aussitôt de bord et se mirent à soutenir le nationalisme persan, démarche culminant avec la signature d’un pacte avec le Parti démocratique. D’ailleurs, au ministère des affaires étrangères allemand, on interviendra fréquemment pour refréner la propagande pro-islamique, jugeant qu’elle allait trop loin. En décembre 1915, par exemple, le ministère empêcha la publication d’une brochure émanant de l’Association germano-turque (Deutsch-Türkische Vereinigung).

Enfin, un épisode qui se situe en Afrique orientale allemande montre bien qu’il n’y avait aucune stratégie cohérente pour instrumentaliser l’islam à des fins impérialistes. Il montre que l’islam en tant que tel inspirait plutôt aux Allemands méfiance et suspicion et il met en lumière l’opportunisme dont ceux-ci firent preuve en août 1914. Les décideurs allemands prirent en marche le train du panislamisme, jusque-là une idéologie strictement ottomane, parce qu’elle promettait d’être un moyen de fomenter des soulèvements contre les puissances de l’Entente au Proche-Orient. En octobre 1913, le gouverneur de l’Afrique allemande orientale, Heinrich Schnee, avait envoyé à tous les responsables militaires et civils de la colonie une circulaire résolument anti-islamique, recommandant de restreindre la propagande pro-islamique de la part des fonctionnaires indigènes et sollicitant les propositions de ses hommes. Il proposait d’interdire aux enseignants indigènes et autres fonctionnaires de pratiquer la circoncision et de conduire la prière dans les mosquées. De plus, Schnee préconisait d’étendre l’élevage porcin afin de freiner l’extension de l’islam. Paradoxalement, les Anglais se sont servis de ce document, lorsqu’ils s’en sont emparés en 1916, dans leur propagande anti-allemande.

Obtenir l’aide de la Perse

Il est encore une autre indication comme quoi la guerre-par-la-révolution allemande n’était pas mue par des ambitions coloniales et c’est tout simplement l’absence de telles idées dans les documents sources. Avant la guerre, le gouvernement allemand a même essayé d’éviter tout contact avec des représentants officiels des pays musulmans. Guillaume II lui-même a grossièrement refusé de rencontrer le chah de Perse lors d’une visite de celui-ci en Europe. « Allons donc ! C’est dégoûtant ! », répondit-il à son ministre des affaires étrangères lorsque ce dernier proposa une rencontre entre les souverains.

Au cours de la Grande guerre en revanche, le chef d’état-major, Erich Von Falkenhayn, a clairement dessiné le rôle que la guerre-par-la-révolution devait jouer en Perse. Le 11 février 1916, Gerold Von Gleich, un officier désigné pour servir en Perse, rencontra Falkenhayn au quartier général de Charleville-Mezières sur le front occidental pour être instruit des tâches qui l’attendaient et rapportera plus tard les propos de son supérieur à cet égard : « Vous aurez à immobiliser d’importantes forces russes et anglaises. La décision finale, nous la rechercherons ici », lui aurait dit Falkenhayn. Par là, celui-ci exprima clairement le rôle de diversion que le projet persan devait tenir dans le cadre général de la situation militaire des Empires centraux. Le principal souci du chef d’état-major n’était pas d’établir l’hégémonie allemande au Proche-Orient, mais d’obtenir l’aide qu’un nouveau gouvernement persan pro-allemand pourrait apporter en déclarant la guerre à l’Angleterre et la Russie. La guerre-par-la-révolution telle que les Allemands l’entendaient obéissait à une idée très simple : l’ennemi de notre ennemi est forcément notre ami. Les révolutions étaient perçues comme des attaques contre l’ennemi et non comme un moyen de remplacer la domination anglaise, française ou russe sur telle ou telle région par une domination allemande. L’absence d’ambitions allemandes à long terme en Perse a même conduit des diplomates autrichiens de premier plan à envisager de faire de ce pays un protectorat autrichien.

Nous avons souligné le caractère plutôt impitoyable de l’interprétation des résultats de la guerre-par-la-révolution allemande. Or il s’agit dans une large mesure, semble-t-il, de mésinterprétations. Revenons par exemple à la Perse et jetons un œil de l’autre côté du conflit, chez les Britanniques, cibles de ces attaques. Il est étonnant de constater que jusqu’ici presque personne n’a cherché à comprendre la stratégie allemande en étudiant la lecture qu’en faisaient les Anglais. Là nous découvrons à quel point les agents allemands en Perse ont frôlé le succès. Au mois de mai 1916, l’ambassadeur anglais à Téhéran écrit dans une lettre à Londres :

Il est indéniable que la campagne germano-turque a connu un succès considérable. Elle est bâtie entièrement sur la haine que les Persans vouent à la Russie. On se réjouit énormément du spectacle de la Russie bafouée par l’Allemagne et l’opinion publique désapprouve et s’oppose à toute action gouvernementale, que ce soit dans la capitale ou en province, susceptible de gêner les activités allemandes »11.

En septembre 1915, le vice-roi anglais de l’Inde voit venir une révolution en Perse et une déclaration de guerre par ce pays à échéance de quelques semaines. En novembre de cette année, le ministre des affaires étrangères britannique dit des Allemands qu’ils sont « les maîtres de Téhéran ». La compagnie pétrolière Anglo-Persian supplie le gouvernement de Londres d’envoyer des troupes pour protéger ses champs pétroliers dans le sud de la Perse, exposés à la menace d’agents allemands. L’ambassadeur britannique soutient cette demande, tout comme Sir Edward Grey, le ministre des affaires étrangères, qui signale « une situation qui autrement ne pourra guère manquer de causer de graves soucis au gouvernement de Sa Majesté dans un proche avenir ». Les militaires britanniques vont également s’inquiéter des activités allemandes. Même après l’échec du coup d’Etat, une analyse émanant de l’état-major décrit la situation en Perse comme loin d’être satisfaisante. Les Anglais ne sont pas parvenus à mettre en échec la propagande allemande. L’état-major conseille donc une « politique beaucoup plus active » et une stratégie qui apparaît comme un décalque pur et simple du modus operandi allemand. Ce papier préconise le déploiement de « petits détachements bien armés conduits par des hommes aventureux comme il n’en a jamais manqué en Angleterre en temps de crise et comme il n’en manque pas aujourd’hui » et le recrutement d’auxiliaires indigènes. Il en résulte, au début de 1916, la création d’une nouvelle unité militaire : les South Persian Rifles.

Inquiétudes anglaises

On peut faire le calcul : entre 1915 et 1917, moins de cent agents allemands sont parvenus à immobiliser quelque dix mille soldats anglais et russes en Perse. D’ailleurs, ces activités allemandes n’ont pas coûté cher. Le gouvernement impérial a dépensé 48 millions de marks-or pour l’ensemble de sa guerre-par-la-révolution. Par comparaison, Roger Chickering a estimé le coût total de la guerre pour l’Allemagne à 168,6 milliards de marks-or12. Un coup d’œil sur les sources britanniques apporte une comparaison encore plus impressionnante : le Royaume-Uni a dépensé plus de 30 millions de livres-or rien que pour se défendre contre la guerre-par-la-révolution allemande. Cela équivaut à 600 millions de marks-or. Ces chiffres montrent à quel point ce programme révolutionnaire allemand a été efficace. Les Anglais étaient obligés de dépenser beaucoup plus pour leur défense que les Allemands n’ont jamais pu rassembler pour financer leurs intrigues.

En plus des menaces directes sur le terrain, les Anglais étaient particulièrement inquiets des conséquences de cette idéologie panislamique utilisée par les Allemands pour soulever les musulmans, car celle-ci pouvait mettre en péril la sécurité de l’Inde, avec son importante minorité musulmane. Dès le mois de décembre 1914, des fonctionnaires anglais et français de haut rang vont se rencontrer à Paris pour en discuter. Cette réunion donna naissance à un certain nombre d’idées sur la façon de repousser cette nouvelle menace panislamique. Tout d’abord, dans les territoire musulmans des deux puissances, il fallait prendre contact avec les notables locaux et insister pour qu’ils dénoncent la Guerre sainte. Ensuite, on allait se servir d’agents anglais et français dans certaines universités pour influencer les étudiants musulmans. Enfin, les deux puissances s’engagèrent à se montrer favorables à l’islam en général. Dans les parties du monde musulman sous domination britannique, cela a conduit à des mesures sévères, complexes et étendues.

Les administrateurs anglais au Soudan se sont inquiétés de la propagande panislamique dès le mois de décembre 1914. Selon les officiers, il y avait des indications qui semblaient confirmer les soupçons que la Turquie cherchait à répandre le « djihad » par le biais de pèlerins revenant du Hedjaz. Aussitôt, un système de filtrage fut mis en place pour repérer d’éventuels agitateurs hostiles. Tous les pèlerins étaient amenés à Khartoum avant d’être autorisés à rentrer dans leurs villages. Dans la capitale, ils devaient passer par un « cours de désinfection morale entre les mains de dirigeants religieux dignes de confiance. » Cours dont le contenu s’inspire de la stratégie anglaise pour contrer la propagande panislamique :

Le mamur [fonctionnaire indigène subalterne] doit les avertir que la propagation au Soudan des doctrines et des idées turques est absolument interdite, que de telles doctrines et idées sont contraires aux traditions généralement acceptées de l’islam et tendent à subvertir tous les bons gouvernements. En particulier, il faut leur rappeler que les grands cheikhs mahométans de par le monde ont décidé et publiquement affirmé que la guerre en cours ne concerne en rien la religion. Et que donc toutes les affirmations contraires sont sans fondement, ce sont des mensonges malveillants répandus par les Turcs à l’instigation des Allemands et quiconque les répétera sera sévèrement châtié. Ceci doit leur être expliqué en arabe et dans leur propre langue13.

L’Arab Bureau britannique et la Révolte arabe

L’Angleterre est allée encore plus loin. En janvier 1916 sera créé au Caire l’Arab Bureau. Cette institution connaîtra une certaine célébrité parce que la « Révolte arabe » y sera planifiée et supervisée et son exécuteur le plus connu est le célèbre Lawrence d’Arabie. Cependant, on oublie généralement qu’il a été créé non pour déclencher un mouvement révolutionnaire parmi les Arabes ottomans mais pour contrer la menace panislamique germano-turque. On peut même aller plus loin. La Révolte arabe — en réalité une série de coups de main tribaux d’assez modeste valeur militaire — était davantage un outil de contre-propagande qu’une opération de guerre efficace. Quand le chérif de la Mecque prendra les armes contre le sultan en 1916, la plupart des efforts de l’Arab Bureau porteront sur la communication. Il s’agissait de délégitimer le sultan ottoman et la guerre sainte de l’islam grâce à un soulèvement de ses sujets musulmans contre son règne.

Au cours des premiers mois de la révolte du chérif, la nouvelle de cet événement connut une vaste publicité dans le Maghreb, l’Inde, l’Égypte, le Soudan et parmi les populations musulmanes de l’Afrique subsaharienne. L’interprétation du soulèvement était toujours la même : à présent que même les sujets du sultan lui font la guerre, comment ce sultan peut-il appeler à la guerre sainte d’islam contre l’Entente ? Les Anglais sont allés jusqu’à imprimer des timbres au nom du chérif, exclusivement pour communiquer avec leurs possessions musulmanes afin de prouver la réalité du soulèvement. Les fruits de cette contre-propagande se révèleront toutefois très limités : chose surprenante, dans la plupart des régions du Proche-Orient, on a tout simplement refusé de croire à la réalité d’un soulèvement contre le sultan. Dans l’Inde du nord et l’Égypte, cette nouvelle a même renforcé les sympathies pro-ottomanes. Le haut commissaire en Égypte, Henry MacMahon résumait ainsi l’humeur anti-chérifienne des Égyptiens : « Hussein est perçu comme un rebelle contre le calife et un instrument servile aux mains des Anglais. »14 Un rapport anonyme en provenance de l’Inde se termine par ces mots : « Les Arabes ne suscitent aucune sympathie ici… et aucune propagande centrée sur le mouvement arabe ne saurait produire des effets bénéfiques. » Il montre que la propagande panislamique germano-turque était beaucoup plus efficace qu’on ne l’a cru jusqu’ici.

Un autre symptôme en est le changement de discours chez les Britanniques. Si ceux-ci ont d’abord voulu utiliser le soulèvement du chérif pour combattre une menace basée sur la religion, le Foreign Office commence à éviter toute référence à la religion à partir du milieu de 1916. La religion va jusqu’à devenir un objet de litige entre le Chérif et ses alliés britanniques. Au début du mois de juillet 1916, le chef de facto de la Révolte arabe publie une déclaration sans consulter les Anglais. Ce pamphlet était « d’une piété agressive, appuyée sur de nombreuses citations du Coran »15 et justifiait la Révolte arabe par des mobiles religieux. C’était un coup porté à la propagande britannique qui à ce moment-là évitait toute allusion à la religion. Les Anglais ne pouvaient pas faire grand-chose, la proclamation ayant déjà été publiée en arabe. Alors la version anglaise sera dûment censurée par le Département de l’intelligence militaire, le Foreign Office et l’Arab Bureau, effaçant autant que possible les allusions à l’islam. À partir de juillet 1916, cette soi-disant Révolte arabe ne sera plus utilisée comme thème de propagande ailleurs qu’à l’intérieur de l’empire ottoman. Et elle sera réinterprétée comme un soulèvement destiné uniquement à réaliser les aspirations nationales des peuples arabes. Les Anglais ont donc cherché à exploiter les conflits d’ordre nationaliste entre Arabes et Turcs, tout comme les Allemands cherchaient à tirer avantage de l’antagonisme entre puissances musulmanes et puissances chrétiennes qui régnaient sur les terres musulmanes.

Le mouvement panislamique et la notion de guerre-par-la-révolution continueront d’être perçus comme des menaces sérieuses par le gouvernement britannique même après la victoire finale de l’Entente dans la Grande Guerre. Nous en voulons pour preuve les activités au cours des années 1920 de l’Interdepartmental Committee on Eastern Unrest (IDCEU). Ce comité réunira des hauts fonctionnaires de l’Inde avec ceux des ministères des colonies, de la guerre et des affaires étrangères. On y tenait le « panislam » pour l’une des principales menaces pesant sur la suprématie britannique au Proche-Orient. Ainsi, déclare-t-il explicitement que « la propagande panislamique avait créé entre les différents États mahométans une étroite sympathie quant aux objectifs des uns et des autres »16. Les membres de l’IDCEU ont surtout peur d’une alliance possible entre musulmans panislamiques radicaux et bolchévisme russe, que l’on soupçonnait de vouloir susciter un mouvement révolutionnaire en Inde. Manifestement, dans l’esprit des décideurs anglais, la Russie communiste avait remplacé l’Allemagne impériale dans le rôle d’inspirateur révolutionnaire. Ce n’était plus la Guerre sainte « made in Germany » qui représentait une menace, mais la Guerre sainte « made in Soviet Russia ». Aujourd’hui nous savons que le communisme athée et l’islam radical sont parfaitement incompatibles, pourtant dans les premières années de l’URSS, les Anglais étaient manifestement persuadés du contraire.

L’ennemi de mon ennemi est mon ami

Les principales conclusions à tirer de ce qui précède sont au nombre de trois. Primo, quand nous évoquons une stratégie allemande de guerre sainte, il s’agit d’une position de faiblesse et non de force. La guerre-par-la-révolution n’était pas une arme destinée à réaliser les visées impérialistes de l’Allemagne, c’était une arme asymétrique contre un ennemi beaucoup plus puissant. Il s’agissait d’une stratégie globale qui s’appliquait à des zones où le colonialisme allemand n’était pas envisageable. Secundo, elle a eu beaucoup plus de succès qu’on ne l’a cru jusqu’ici. Afin de contrer le poison de la guerre sainte, les puissances de l’Entente étaient obligées de dépenser beaucoup plus de ressources que les Allemands et les Ottomans. Et tertio, la guerre-par-la-révolution basée sur la doctrine panislamique n’était pas le signe d’un nouveau Sonderweg allemand, il s’agissait bien d’un raisonnement stratégique plutôt futé, fondé sur une école de pensée indigène et sur la notion sous-jacente que l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

Quid de l’empereur Guillaume concernant les 300 millions de musulmans et l’amitié éternelle de l’Allemagne ? Celles-ci ne sont-elles pas l’illustration des visées impérialistes de l’Allemagne au Proche-Orient ? Comme toujours en matière d’historiographie, il vaut mieux regarder les sources de plus près. La réalité des événements du 8 novembre 1898 ne nous est parvenue qu’à partir de deux sources. Le Deutscher Geschichtskalender de Karl Wippermann nous dit que Guillaume a assisté à un banquet à l’hôtel de ville de Damas. Là, le président du tribunal de Damas a prononcé un discours, rapporté par Wipperman comme suit :

Le président du tribunal, cheik Abdullah Effendi, prononça un discours où il fit la louange de l’empereur et de l’empire allemand. Cette visite ne lui a pas seulement valu la gratitude des Ottomans, mais également l’amour enthousiaste des 300 millions de musulmans qui honorent en le calife leur chef spirituel, a-t-il dit17.

L’empereur aura simplement repris les paroles du président du tribunal dans sa réponse. Le compte-rendu officiel de la visite de l’empereur à l’empire ottoman, publié plus tard dans l’année, confirme cette séquence. Ernst Freiherr Von Mirbach, Oberhofmeister de l’impératrice, qui était présent lors de ce banquet à Damas a rédigé le chapitre correspondant du compte-rendu. Lui évoque explicitement le caractère spontané de la réponse de Guillaume. Nous pouvons donc interpréter la formule de celui-ci comme une réponse amicale à l’accueil de son hôte. Il ne s’agissait nullement d’une revendication impériale concernant le monde musulman comme le veut une vieille légende. Comme toujours, les sources sont nos meilleures informatrices.

1Karl Wippermann, Deutscher Geschichtskalender für 1898, Leipzig, Fr. Wilh. Grunow, 1899  ; p. 30.

2Donald McKale, War by Revolution, Germany and Great Britain in the Middle East in the Era of World War I, Kent State University Press, 1998.

3Helmuth von Moltke à Franz Conrad von Hötzendorf, 13 mars 1914. Cité comme Franz Conrad von Hötzendorf, Aus meiner Dienstzeit 1906-1918, Band 3, Rikola Verlag, 1922  ; p. 612.

4Mustafa Aksakal, The Ottoman Road to War in 1914, Cambridge University Press, 2008  ; p. 193.

5Philipp H. Stoddard, «  The Committee of Union and Progress, 1911-1918 : A preliminary study of the Teşkilāt-i mahsusa  », in Carl Leiden, The Conflict of Traditionalism and Modernism in the Muslim Middle East, University of Texas Press, 1966  ; p. 137.

6Lettre de l’ambassadeur britannique à Téhéran au Foreign Office, Londres, 1er février 1916 (NA, CAB 37/142/5).

7Otto Liman v. Sanders, Fünf Jahre Türkei, Scherl, 1920  ; p. 62.

8Richard von Kühlmann, Erinnerungen, Schneider, 1948  ;p. 458.

9Eva-Maria Hexamer, Indien in den Planen des deutschen Imperialismus während des ersten Weltkrieges, Berlin, 1987  ; p. 182.

10Carl Heinrich Becker, «  Panislamismus  », in Archiv für Religionswissenschaft, VII, 1904.

11Lettre de l’ambassadeur britannique en Perse au Foreign Office, 18 mai 1915 (NA, FO 371/2430).

12Roger Chickering, Das Deutsche Reich und der Erste Weltkrieg, Beck, 2002.

13Lettre de Henry MacMahon au Foreign Office, 3 juillet 1916 (FO 371/2773).

14Ibid.

15Arab Bureau au Department of Military Intelligence, 9 juillet 1916 (NA, Fo 371/2774).

16John Fischer, «  The Interdepartmental Committee on Eastern Unrest and British response to Bolshevik and other intrigues against the empire during the 1920s  », in Journal of Asian History, 34, 2000.

17Wippermann, op. cit.