Politique, culture, société, économie, diplomatie
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Dossier 1914-1918

Les racines du génocide arménien

Le 24 avril marque le centenaire du génocide arménien perpétré en pleine première guerre mondiale. Ces massacres furent le résultat d’une politique délibérée d’une partie des dirigeants de l’empire ottoman de « turquiser » l’espace sur lequel ils régnaient et de constituer un ensemble homogène nationalement et religieusement.

De 1915 à 1916, plus de la moitié des 1,5 à 2 millions d’Arméniens ottomans d’Asie mineure sont morts, victimes d’une politique dirigée contre eux. De 1913 à 1918, un gouvernement dictatorial jeune-turc est à la tête de l’empire ottoman, qui, au cours de la première guerre mondiale, tient à préserver et à agrandir ce grand empire chancelant. En parallèle, ce gouvernement mène une politique démographique et économique nationale et social-révolutionnaire, qui, en accord avec la nouvelle idéologie du « turquisme », a pour but de créer en Asie mineure un foyer national sûr et une souveraineté illimitée pour les Turcs. En font partie les centaines de milliers de réfugiés musulmans des guerres balkaniques de 1912-1913. Ce sont principalement les chrétiens, considérés comme inassimilables, mais aussi des non-Turcs comme les Kurdes et les Arabes qui sont ciblés par cette politique de « turquisation » de l’Asie mineure. Mais les Arméniens seuls ont été en Asie mineure, comme en Thrace et en Syrie, l’objet d’une persécution et d’un assassinat de masse systématiques.

Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, la seconde guerre mondiale et le conditionnement stratégique de la guerre froide, qui a également eu ses effets sur la science universitaire, ont fait passer au second rang les violences de masse de la première guerre mondiale. De ce fait, le génocide des Arméniens a été peu étudié et l’historiographie portant sur la thématique du génocide à l’époque des guerres mondiales est demeurée fragmentaire. Cela concerne en particulier l’Allemagne, pour laquelle ce génocide perpétré en présence de représentants diplomatiques et militaires allemands constitue une entorse morale précoce (d’après les termes de Paul Rohrbach, membre du ministère allemand des affaires étrangères, en 1915). Les archives de l’Auswärtiges Amt (AA, le ministère des affaires étrangères allemand) comptent parmi les plus importantes sur le sujet. Avec le passage au XXIe siècle, la notion d’un premier génocide moderne perpétré dans la « Grande Europe » (Europe, Russie et empire ottoman) s’est imposée d’un point de vue international. La science suit ainsi le juriste polonais juif Rafael Lemkin, créateur du concept de « génocide » et aux origines de la Convention sur le génocide des Nations unies (1948). L’œuvre de sa vie avait débuté au début des années 1920 suite aux crimes perpétrés contre les Arméniens et restés impunis.

Pour le moment une narration exhaustive des bouleversements historiques globaux des années 1910 reste à produire, qui inclurait le monde ottoman tardif, l’imbrication de la question orientale dans la diplomatie et la nouvelle politique belliqueuse des Jeunes-Turcs tournée vers l’intérieur. Un tel récit réorienterait ainsi une description de la première guerre mondiale qui demeure européocentrée. On doit observer que les années de guerre ottomanes s’étendent des guerres balkaniques jusqu’au conflit autour de la question de l’Asie mineure sous Mustafa Kemal Atatürk, c’est-à-dire de 1912 à 1922, et que dans une très large mesure les Jeunes-Turcs et les kémalistes sont identiques. La politique intérieure jeune-turque des années 1910 a été reconnue mutatis mutandis dans le traité de Lausanne de 1923, en même temps que le principe explicite de l’« échange de populations » involontaire concernant des millions de personnes.

La « question orientale »

La « question orientale », objet de la diplomatie internationale irrésolu depuis la fin du XVIIIe siècle interroge la destinée de l’empire ottoman, et partant pose la question de la possibilité de réformes, comme celle de perspectives post-ottomanes au Proche-Orient. Longtemps, les Balkans ont été au cœur de cette question ; c’est encore le cas dans les prémisses de la révolution jeune-turque de 1908, au sujet de la Macédoine. En ce qui concerne les Balkans, la perspective d’États-nations post-ottomans domine depuis le Congrès de Berlin de 1878, avec pour chacun une identité ethno-religieuse propre. Cette perspective entre en opposition avec les autonomies ethno-religieuses a-territoriales qui sont accordées par l’État plurinational ottoman à ses chrétiens et à ses juifs, accompagnées depuis l’édit de réforme de 1856 d’une égalité juridique complète, du moins en principe.

Les guerres balkaniques de 1912-1913 confrontent l’élite de l’empire ottoman à la réalité selon laquelle les Balkans sont définitivement perdus, eux qui à côté de l’Asie mineure avaient constitué le principal pilier de l’empire ottoman depuis le XIVe siècle. Au sein de l’élite turcophone musulmane, dont le Comité jeune-turc revendique la représentation, domine un consensus selon lequel la vision réformiste ottomane — et ainsi le principe d’égalité — ont échoué en même temps que la pluralité ethno-religieuse. La révolution de 1908 a encore donné un nouvel élan à la vision réformiste, après trente années de pouvoir autoritaire du sultan Abdul Hamid II, en rétablissant et renforçant la Constitution de 1876, même si des membres importants du Comité sont déjà à ce moment-là sous l’influence du turquisme.

Premiers grands massacres

Les porteurs de la révolution de 1908 sont d’une part le Comité union et progrès jeune-turc, et d’autre part la Fédération arménienne révolutionnaire, qui sont alliés politiquement depuis 1907 et agissent de conserve au sein du Parlement ottoman. À la veille de la guerre mondiale, les partenaires s’éloignent l’un de l’autre, en lien avec des réformes menées dans la zone de résidence peu sûre kurdo-arménienne des provinces ottomanes orientales. L’article 61 du traité de Berlin de 1878 exigeait des « réformes arméniennes », ainsi communément désignées. À l’automne 1895, un premier projet, soutenu par la communauté internationale, a été signé par le gouvernement ottoman après un massacre localisé. Toutefois, dans les semaines suivantes une vague de massacres sans précédent a lieu dans de grandes parties de l’Asie mineure. Des massacres organisés la plupart du temps dans les mosquées locales, et dont sont victimes environ 100 000 Arméniens, presque exclusivement des hommes et des garçons. Le projet de réforme n’est alors pas suivi d’effet, pour revenir à l’ordre du jour de la question orientale à la fin de la Belle Époque. Le principal point de discussion concerne les terres arméniennes, que se sont appropriées depuis le dernier tiers du XIXe siècle des responsables musulmans locaux.

Comme dans la période 1908-1912 le gouvernement ottoman, en dépit d’efforts initiaux, ne parvient pas à résoudre les problèmes et qu’il commence à assurer son pouvoir dans les provinces orientales plutôt ébranlé en cooptant les chefs locaux, les représentants des Arméniens ottomans se tournent vers la diplomatie internationale. À l’instigation de la Russie et avec la participation de l’Allemagne, qui s’engage pour la première fois dans cette affaire, un plan est élaboré par le gouvernement ottoman et des représentants arméniens, que le gouvernement du Comité jeune-turc signe à contrecœur le 8 février 1914. Depuis un coup d’État au début 1913, c’est un gouvernement constitué de membres du Comité qui est à la tête de l’empire. Y est particulièrement influent le ministère de l’intérieur Talaat Pacha, le ministre de la guerre Ismail Enver (Enver Pacha) et le ministre de la marine Ahmed Djemal Pacha, aucun des trois n’ayant alors atteint l’âge de 40 ans.

L’accord sur la réforme accorde des compétences élargies à deux inspecteurs issus d’États neutres, visant à imposer la restitution de terres, la participation de non musulmans aux conseils régionaux, à l’administration et à la police, comme l’usage des langues régionales dans les tribunaux. Les dernières semaines de pourparlers, fin 1913-début 1914 donnent lieu à un éloignement croissant entre les Arméniens et les responsables jeunes-turcs. Ces derniers parlent dans leurs mémoires de trahison, les Arméniens ayant selon eux sacrifié à l’ingérence étrangère le but suprême de la souveraineté ottomane. Jusqu’à nos jours le discours propagandiste relatif à la trahison arménienne est efficace, et se fonde là-dessus, comme sur l’affirmation selon laquelle les Arméniens d’Asie mineure auraient torpillé les efforts de guerre ottomans au cours des premiers mois de la guerre.

Aux côtés de l’Allemagne

Le gouvernement du Comité ne croit plus à un avenir commun avec les chrétiens ottomans. Au cours des guerres balkaniques, il nourrit des doutes fondés quant à la loyauté de quelques chrétiens grecs-orthodoxes (rûm) à Smyrne et sur les rives de la mer Egée, et y réagit radicalement, en expulsant vers la Grèce quelque 200 000 rûm en juin 1914, lors d’une opération secrète. Il met alors en avant des actions spontanées perpétrées par des réfugiés issus des Balkans (muhacir) et l’obligation de les établir quelque part. La crise européenne de juillet 1914 lui donne la chance non seulement d’éviter des représailles diplomatiques ou une guerre avec la Grèce, mais aussi de tirer profit du bouleversement géostratégique qui s’esquisse alors.

En premier lieu, c’est la possibilité de se rapprocher d’une grande puissance européenne en vue d’une alliance. Au cours de la deuxième moitié de juillet, l’Allemagne fait une telle offre, signe le 2 août un accord avec Constantinople et se montre prête à ne pas se mêler des affaires intérieures — même pas après que le gouvernement du Comité a suspendu avec effet immédiat l’accord de réforme, pour l’annuler à la fin 1914. Dès août 1914 le gouvernement procède à une mobilisation sans précédent dans l’histoire ottomane. L’accompagne une intense propagande nationaliste turque et panturque, aux accents islamiques. Dans le cadre de la propagande relative au djihad, que des experts orientalistes allemands commencent à orchestrer à partir de l’automne 1914, la diplomatie allemande laisse libre cours à des stéréotypes dirigés contre les chrétiens orientaux.

Le gouvernement du Comité hésite à entrer activement en guerre, et ne débute qu’à la fin d’octobre la guerre contre la Russie que l’Allemagne attend de lui, et que lui-même met en scène comme un règlement de comptes avec une Russie ennemie héréditaire séculaire. La campagne du Caucase s’achève début janvier 1915 par une catastrophe ; plus de la moitié des 120 000 soldats meurent et des épidémies s’étendent. De même, la campagne menée dans le nord de l’Iran échoue. Le font oriental, de la mer Noire au nord de l’Iran, devient le théâtre d’une polarisation entre musulmans et chrétiens, et de combats entre milices appuyées respectivement par la Russie et l’empire ottoman.

En mars 1915, l’empire ottoman est menacé à l’ouest par l’attaque de l’Entente sur les Dardanelles. Le gouvernement du Comité se considère alors en guerre totale et perçoit directement les événements extrêmes qui ont alors lieu en Europe : les batailles de masse, la guerre sous-marine menée aussi contre les paquebots, le recours aux gaz toxiques en Belgique en avril 1915, les déportations massives de juifs, de Polonais et d’Allemands menées par les Russes à l’été 1915. Les menées jeunes-turques de 1915-1916 contre les propres citoyens arméniens demeurent toutefois inédites. C’est seulement au cours de la seconde guerre mondiale que l’Europe assiste à une telle violence génocidaire menée contre des ressortissants nationaux — même si dès 1918, dans la Russie révolutionnaire, une violence de masse s’exerce à l’intérieur des frontières.

Dans deux longs télégrammes du 24 avril 1915 adressés aux gouverneurs des provinces et aux responsables de l’armée, le ministre de l’intérieur Talaat Pacha définit la situation de l’Asie mineure comme marquée par une rébellion arménienne généralisée, et cela en dépit de ce que des comptes-rendus de l’armée produits dans les semaines et les jours précédents avaient décrit autrement l’état des lieux. Pacha renvoie au soulèvement, respectivement à la résistance arménienne à Van, aux abords du front oriental, qui a commencé le 22 avril et est bien organisée. Dans la nuit du 24 au 25 avril, la police arrête à Constantinople des notables arméniens et les déporte. Au cours des semaines suivantes elle procède de même dans les villes de province d’Asie mineure. Les personnes arrêtées sont interrogées, torturées et la plupart tuées.

Ceux qui ont refusé les ordres

Ces mesures privent les Arméniens ottomans de leurs leaders et préparent les conditions de leur déportation (sevkiyat). Celle-ci commence, après des prémisses isolées, à la fin du mois de mai dans la province d’Erzurum, et se prolonge jusqu’à l’automne. Elle est placée sous la surveillance de commissaires envoyés dans les provinces par le Comité. Les personnes déportées le sont à pied à partir de l’est, en partie par chemin de fer ou par des charrues à bœufs ou à cheval à partir de l’ouest, en direction de la région d’Alep. Dans les provinces de l’est, les hommes sont à chaque fois mis à part avant le départ et massacrés, et dans quelques endroits c’est aussi le cas des femmes et des enfants ; dans la province de Diyarbekir et à Hakkari cela concerne également les chrétiens assyriens. Les massacres sont commis par des unités d’une organisation spéciale qui agit depuis juin 1914 contre les chrétiens ottomans ; des gendarmes associés à des criminels dont la peine de prison est commuée par l’État ; de même que par des tribus kurdes recrutées pour l’occasion.

À plusieurs endroits des fonctionnaires ottomans ont refusé d’exécuter les ordres ; celui qui l’a fait avec le plus de succès est le gouverneur de Kütahya, soutenu par des musulmans locaux influents, qui fait front au ministre de l’intérieur, au point que celui-ci accorde une dérogation à la règle. Dans la province de Diyarbekir trois gouverneurs de districts qui avaient refusé les ordres sont exécutés, d’autres mutés. À Constantinople, à l’exception des leaders mentionnés plus haut, les Arméniens établis de longue date sont épargnés, les autres sont persécutés comme partout ailleurs. De même, à Izmir les élites sont certes éliminées, mais beaucoup peuvent ensuite rester sur place, d’autant plus que le chef de la mission militaire allemande dans l’empire ottoman, le général Liman von Sanders présent sur place, s’oppose fermement à toute déportation. Dans de nombreux endroits d’Asie mineure, des familles musulmanes ont accueilli un nombre indéterminé de femmes et d’enfants arméniens. Ce sujet, qui touche de nombreuses familles en Turquie, a longtemps été tu. C’est seulement au début du XXIe siècle que les descendants de « grands-mères arméniennes » ont commencé à en parler ouvertement.

Des centaines de milliers de survivants de la déportation sont rassemblés dans des « camps de concentration » — selon la désignation de l’époque — entre Alep et Deir ez-Zor : il s’agit de lieux de mort en masse par la faim, la chaleur et les maladies. Comme tous ne meurent pas, des dizaines de milliers sont envoyés dans le désert à l’été 1916, et massacrés. En sont exceptés les quelque 150 000 Arméniens que Djemal Pacha a islamisés plus tôt et installé plus au sud. Il est ministre de la marine et gouverneur militaire de la Grande Syrie qui comprend le Liban, la Palestine et l’actuelle Jordanie. Après la fin du génocide, le principal personnage politique, le ministre de l’intérieur qui est devenu entre temps grand vizir tente de normaliser la nouvelle situation de l’empire : il s’agit notamment de faire avancer l’économie nationale (millî iktisâd) sur des bases musulmanes, et d’utiliser pour cela les très importants biens arméniens spoliés. La sortie de la guerre de la Russie et le traité de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, semblent confirmer jusqu’à l’été 1918 la vision nationale et impériale de Talaat Pacha, relative à un État turc moderne aux possibilités d’expansion et d’influence jusqu’à l’Asie centrale. À Brest-Litovsk, la diplomatie ottomane tardive a enregistré pour la première fois un grand succès, et récupéré de vastes portions de territoire, à savoir ceux placés entre Batoumi et Kars qui avaient été perdus en 1878 au moment du traité de Berlin.

Un foyer national turc

Le génocide jeune-turc doit être compris comme l’expression d’une politique intérieure nationale et social-révolutionnaire de komitaji impériaux qui, se sentant menacés, savent utiliser la situation apocalyptique de la première guerre mondiale au profit de leur conception radicale de l’avenir de l’Asie mineure, et n’hésitent pas à perpétrer un massacre de masse accompagné de pillages. De fait, la mise à l’écart des Arméniens contribue à l’idée de faire du cœur du monde plurinational ottoman un foyer national turco-musulman souverain, sans aucune limitation. De la même manière, la guerre pour l’Asie mineure de 1919-1922 et la construction de la République de Turquie fondée en 1923 suivent le même objectif. L’idée d’une Anatolie comme foyer national turc (Türk Yurdu) remonte à la veille de la guerre mondiale et s’accompagne pendant la guerre chez les komitaji d’objectifs impériaux, qui sont définitivement frustrés à la fin de l’été 1918.

Quelques éléments suggèrent une comparaison nuancée avec les nationaux-socialistes : la stigmatisation d’un groupe appartenant à une autre religion, qui avait été mis sur un pied d’égalité par les réformes du XIXe siècle et avait gagné de nouvelles marges de manœuvre ; l’idéologie nationale et social-révolutionnaire, en particulier le mélange de représentations nationalistes radicales et impériales extrémistes qui caractérisent les responsables jeunes-turcs du génocide. Les nationaux-socialistes ont admiré le révisionnisme efficace de l’allié jeune-turc du temps de la guerre mondiale. Ils ont compris le traité de Lausanne, ou plutôt ont voulu le comprendre comme une confirmation de son succès et comme l’acceptation du génocide et du demographic engineering.