Politique, culture, société, économie, diplomatie

Dossier 1914-1918

Pour la France, défendre en priorité ses positions au Maghreb

et enrôler des musulmans dans l’armée

Quand la guerre éclate, les dirigeants français décident en priorité de défendre leurs positions au Maghreb. Leur stratégie s’oriente en priorité vers la protection navale de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Les projets d’intervention au Proche-orient sont jugés prématurés par l’état-major. La France s’engagera plus tard au Proche-Orient, mais avec des moyens bien inférieurs à ceux des Britanniques.

Le Maghreb et le Machrek constituent pour la France deux éléments d’intérêt très différents. Au Maghreb, la France exerce une autorité reconnue internationalement sur sa colonie d’Algérie et ses deux protectorats de Tunisie et du Maroc. En revanche, elle ne dispose pas d’une autorité politique sur le Machrek, dépendant de l’empire ottoman — à l’exception de l’Égypte. Elle se satisfait de positions financières, économiques et culturelles privilégiées, que ses dirigeants tiennent à conserver. Ces préoccupations expliquent les contraintes et les choix des décideurs français à partir de l’été 1914.

Les notables font allégeance

Le souci prioritaire consiste à défendre le Maghreb, où vit déjà une importante colonie européenne, et dont une partie est considérée comme portion du territoire national. L’objectif est triple : maintenir les positions au Maroc, dont l’occupation se limite encore essentiellement aux provinces orientales et aux plaines atlantiques ; obtenir le calme des populations musulmanes d’Algérie et de Tunisie et permettre l’envoi en France de forces militaires réduites (environ 40 000 hommes), mais composées de troupes de qualité. Les relations maritimes avec la métropole sont considérées comme vitales. Grâce à des conventions conclues avec l’Angleterre au début de 1913, la marine nationale peut concentrer la majorité de ses forces en Méditerranée, la marine anglaise surveillant la Manche et la mer du Nord. Ce programme est rempli au-delà de toute espérance. La déclaration de guerre n’est marquée par aucune agitation des populations. Bien au contraire, les notabilités multiplient les démonstrations de loyalisme. De nouvelles troupes peuvent être prélevées, notamment au Maroc, où le général Hubert Lyautey réussit même à maintenir les positions acquises. La couverture des convois permet un passage sans encombre vers la métropole.

Dès le début de la guerre, un fait purement militaire montre comment la priorité donnée à la défense française a pu faciliter la stratégie allemande. Le passage des deux croiseurs allemands Goeben et Breslau vers le Bosphore, après un bref bombardement de Bône et de Philippeville, n’a été possible que parce que Lyautey, soucieux avant tout de protéger ses lignes de transport, les a laissés échapper. Cette abstention, imitée par la Royal Navy, va peser sur l’engagement de l’empire ottoman, en guerre aux côtés des Puissances centrales, en dépit des ouvertures franco-britanniques. Le camp des bellicistes turcs se trouve en effet conforté par la présence de ces deux vaisseaux à Constantinople. Leur chef, l’amiral Wilhelm Souchon, après être passé sous pavillon ottoman, engage les opérations contre la Russie.

L’entrée des Ottomans dans le conflit et la proclamation de djihad par les oulémas de Constantinople (14 novembre 1914) font peser des risques sur l’ordre colonial au Maghreb. Dans une lettre de novembre 1915, le général Lyautey souligne à l’intention du ministre de la guerre — alors son ancien « patron », le général Joseph Gallieni — le danger du plan allemand. « Cohérent et résolu » selon lui, ce plan cherche à unir les forces de l’islam contre les Alliés, en soulevant l’Inde, l’Égypte et l’Afrique du Nord. Il oppose l’unité d’action des Allemands et leur « jeu politique si merveilleusement combiné » à l’anarchie et à l’incohérence des efforts de leurs adversaires. Pour Lyautey, bien que les Marocains aient toujours refusé de reconnaître toute primauté religieuse aux sultans de Constantinople, ils « ne sauraient être indifférents à ce qui se passe dans le monde musulman », ce qui réclame une « sérieuse attention ».

Il n’est pas seul à redouter l’effet de ces menées. À la même époque, l’ambassadeur à Londres Paul Cambon voit déjà, en cas de débâcle à Gallipoli, « tout l’islam en feu »1 et l’insurrection de l’Afrique du Nord.

Porter la guerre en Orient ?

La prolongation de la guerre impose de nouvelles contraintes. Les relations maritimes sont ralenties par le manque de navires et l’activité des sous-marins ennemis. L’économie est atteinte par des pénuries d’autant plus graves que l’Afrique du Nord ne possède pratiquement pas d’industries. L’opinion musulmane est impressionnée par la puissance allemande, et parfois touchée par la propagande germano-turque. Les besoins du front incitent à appeler un nombre croissant « d’indigènes » algériens sous les drapeaux, par des méthodes de contraintes souvent brutales qui sont à l’origine de l’insurrection des Aurès (novembre 1916 à mars 1917). En même temps, une révolte des tribus animées par l’action de la confrérie Senoussiya agite le Sahara depuis le Hoggar jusqu’à l’Aïr. Djanet est évacuée, Agadès est assiégée. Le meurtre du père de Foucauld (1er décembre 1916) marque durablement les esprits.

Ne serait-il pas possible de dissiper la menace turque en portant la guerre en Orient ? Dès l’entrée en guerre de la Turquie, plusieurs projets d’intervention — qui combinent un soulèvement des populations arabes avec des débarquements à Alexandrette ou Tripoli — sont suggérés par diverses personnalités ; certains sont étudiés par l’état-major. Mais ces projets sont jugés prématurés au Quai d’Orsay, où l’on espère toujours ramener les Turcs dans le camp des Alliés ; ils sont écartés par le généralissime Joseph Joffre, qui ne veut pas y consacrer d’effectifs. Sa grande priorité est évidemment le front français, où il estime que se prendra la décision. Dès lors, l’action française est exclusivement navale. La marine nationale coopère efficacement à la défense du canal de Suez, menacé par une offensive turque en février 1915. Par la suite, la 3e escadre, basée à Port-Saïd, est chargée de réprimer la contrebande de guerre, puis d’opérer le blocus des côtes syriennes entre Beyrouth et Alexandrette. Cette mission est facilitée par l’occupation des îlots d’Arouad près de Tartous en Syrie, début septembre 1915, puis de Castelorizo, au large de Mersin, en Cilicie2, fin décembre. Ces positions permettent aussi une opération humanitaire, qui consiste à évacuer sur Port-Saïd 4 000 Arméniens retranchés dans les montagnes proches de l’embouchure de l’Oronte après avoir échappé au génocide de sinistre mémoire (septembre 1915).

Manœuvres impérialistes pour le partage du Proche-Orient

À mesure que le conflit se prolonge, la survie de l’empire ottoman devient de plus en plus improbable. En mars 1915, les Franco-britanniques admettent les revendications territoriales russes sur Constantinople et les détroits (mars 1915). Peu après, l’échec de l’opération des Dardanelles (avril-octobre) ruine le dernier espoir de faire sortir les Turcs de la guerre. Dès lors, Français et Anglais souhaitent tout à la fois s’appuyer sur les Arabes pour faciliter leur effort de guerre et prendre leur part dans une liquidation qui paraît inévitable. Ils encouragent le soulèvement du chérif de la Mecque Hussein ibn Ali, qui déclenche la « révolte arabe » en juin 1916. Ils tâchent par ailleurs de définir des zones d’influence au Proche-Orient. Depuis longtemps les dirigeants français, au nom d’arguments historiques, culturels et économiques, portent une attention particulière aux provinces arabes de Syrie, soit une vaste zone s’étendant entre le sud de l’Anatolie, le haut Euphrate et le Sinaï. Leurs diplomates parviennent en mai 1916 à obtenir, avec les accords dits de Sykes-Picot, un compromis favorable à ces ambitions.

Par ailleurs, les liens avec Hussein sont utilisés pour souligner aux yeux des Maghrébins la sollicitude de la France. Dès l’automne 1916, les autorités françaises envoient auprès du chérif une délégation religieuse, dont le chef, l’Algérien Si Kaddour Ben Ghabrit, chef du protocole chérifien, reçoit les fonds nécessaires à l’acquisition d’un bâtiment destiné à accueillir les pèlerins du Maghreb. Simultanément, le paquebot l’Orénoque, affrété par l’État, assure l’aller et le retour de 600 Maghrébins. L’opération est renouvelée en 1917 et 1918, mais avec moins de succès. En février 1917 est créée la Société des Habous des lieux saints de l’islam, qui se propose d’acheter deux bâtiments, respectivement à La Mecque et à Médine, pour l’hébergement des pèlerins. Cette action accompagne l’effort accompli à l’égard des troupes musulmanes en France, qui se traduit par l’observance des fêtes, le respect des obligations alimentaires, la construction de salles de prière, des tournées d’imams sur le front. Mais cette association n’étant pas habilitée, sous sa forme primitive, à s’acquitter légalement en France d’une telle mission, une association « loi 1901 » est fondée sous le même nom en décembre 1921, pour « offrir un centre intellectuel et moral, en toute indépendance, dans la capitale de la France à ses enfants musulmans par l’édification d’un Institut musulman et d’une mosquée ». La première pierre de la mosquée de Paris sera posée en 1922, et l’Institut musulman inauguré en 1926.

Une mobilisation sans précédent en Afrique du Nord

En Afrique du Nord, les Français consolident leurs positions. La conquête du Maroc progresse, en dépit de l’échec que constitue l’évacuation du Tafilalet, un moment occupé. Le général Henri Laperrine, rappelé au Sahara, y restaure l’ordre colonial antérieur. L’énergie de Georges Clemenceau, qui place aux commandes de l’Algérie une grande notabilité républicaine, le gouverneur Célestin Jonnart réputé favorable à la politique dite « d’association », permet un effort de mobilisation accru en 1918. Les régiments d’Afrique du Nord engagés en France, zouaves et tirailleurs, méritent tous les éloges et figurent au nombre des plus décorés. Au total, la mobilisation aurait fourni 360 000 hommes, dont 270 000 musulmans (170 000 Algériens), et 90 000 citoyens français (70 000 venus d’Algérie). Il ne faut pas non plus sous-estimer l’arrivée en France de travailleurs maghrébins, libres ou sous contrats, attirés dans les usines françaises et dont la présence élargit un mouvement tout juste amorcé en 1914, pour un total évalué à une centaine de milliers d’hommes.

Mais en Orient la dissociation est grande entre ces préoccupations diplomatiques et les choix militaires. Après le sanglant échec des Dardanelles, l’état-major allié a choisi de faire porter l’effort sur la Macédoine. Il envoie les troupes rembarquées vers Salonique, d’où il est possible d’agir sur les arrières austro-hongrois, bulgares et turcs. Ce théâtre reçoit à peu près toutes les forces qu’il paraît possible de distraire du front occidental. Les contingents français de l’« armée d’Orient » passent de 56 000 hommes à la fin de 1916 à 224 000 en mai 1918. Les Britanniques, tout en restant présents sur ce front, ne renforcent pas moins leurs forces en Égypte, où ils redoutent toujours une offensive turque.

Les conséquences sont inévitables. En prévision de la campagne de Palestine de 1917, le commandement français doit se contenter d’organiser, aux côtés de l’Eastern Expeditionary Corps britannique qui s’apprête à entrer en ligne, un faible « Détachement français de Palestine » (DFP) d’environ 3 000 hommes. De valeur médiocre, cette unité n’est pas destinée à combattre, mais plutôt à servir d’escorte au haut-commissaire français Georges Picot. Par ailleurs, il est vrai, des officiers français (mission Brémond) participent aux combats menés par les colonnes arabes commandées par les fils du chérif Hussein, Ali, Abdallah et Fayçal, et qui s’attaquent essentiellement au chemin de fer de Médine à Damas. Le rôle des capitaines Mohammed Ould Ali Raho ou Rosario Pisani est loin d’être négligeable, notamment parce qu’ils disposent de mitrailleuses et de quelques canons de 65 à tir rapide dont les Arabes sont dépourvus.

Mais leur action est effacée par la présence des conseillers britanniques et presque confisquée par l’activité de Thomas Edward Lawrence, futur « Lawrence d’Arabie ». Résultat, lors de l’armistice de Moudros, les soldats français du DFP, devenu DFPS (Détachement français de Palestine-Syrie) ne représentent que 5 000 hommes, ce qui est très peu par rapport aux 100 000 Britanniques du maréchal Edmund Allenby (en grande partie des contingents indiens, australiens et néo-zélandais). Le retour en force des militaires français n’intervient qu’après la signature par l’Allemagne du traité de Versailles qui élimine tout risque en Europe (juin 1919).

Toujours est-il que les Français ont pu faire du Maghreb un réservoir de troupes pour la défense nationale et un moyen d’action en direction du Machrek. Leur politique en restera fortement marquée. Mais ces succès donnent sans doute à leurs dirigeants une assurance que l’avenir révélera bien excessive.

1NDLR. Cf. J. Aulneau, La Turquie et la guerre, Paris, Alcan, 1915. Édition électronique en accès libre sur le site de l’université Martin Luther (Halle-Wittenberg).

2NDLR. Région d’Anatolie méridionale située aujourd’hui en Turquie. Elle était bordée au nord par la Cappadoce et la Lycaonie, à l’ouest par la Pisidie et la Pamphylie, au sud par la mer Méditerranée et au sud-est par la Syrie. Elle correspond approximativement aujourd’hui à la province turque d’Adana, une région comprise entre les monts Taurus, les monts Amanos et la Méditerranée.