Politique, culture, société, économie, diplomatie

Moyen-Orient : une géographie qui a une histoire (II)

« Orient proche », « proche » ou « moyen » Orient avec ou sans tiret, avec ou sans majuscule : depuis la première guerre mondiale, la dénomination de cette région du monde n’a jamais été unifiée. Un relevé de diverses appellations dans la presse française du début du XXe siècle permet de suivre les méandres des usages en cours jusqu’à aujourd’hui. Distinction chronologique ou spatiale, ou encore purement linguistique ? Le choix est de toutes façons européocentré, marqué par la domination européenne sur l’Asie à partir du milieu du XIXe siècle.

Les premières occurrences françaises de l’expression « Proche-Orient » remontent aux années qui précèdent la première guerre mondiale. Mais elle apparaît à chaque fois sous cette forme inaboutie où « proche » garde sa fonction d’adjectif qualificatif et n’est pas intégré dans un nom composé qui exprimerait une notion définie renvoyant à un espace clairement délimité. C’est ainsi que l’expression apparaît entre guillemets dans le compte-rendu de l’ouvrage de David George Hogarth, The Nearer East (1902), publié dans la revue La géographie en 1903, mais elle ne semble guère être utilisée avant le début de la guerre. Le détail de la typographie est révélateur du caractère nouveau de la notion : « proche Orient », sans majuscule, sans trait d’union. De même dans un article de la Revue des sciences politiques d’août 1916 :

C’est dans les Balkans que l’expansion du germanisme par l’école est intéressante à observer en ce moment. Depuis l’avènement de Guillaume II, la politique allemande regardait de plus en plus vers le proche Orient : une route à travers les Balkans jusqu’à Constantinople, et de là à Bagdad, devait conduire le commerce et la puissance de l’Allemagne sur les flancs mêmes de la rivale anglaise aux Indes et à Suez1

Avant 1914, l’ « Orient proche »

Une autre expression coexiste pendant une quinzaine d’années, celle d’« Orient proche ». Ainsi, en janvier 1904, L’Aurore publie une interview de M. Struve, le rédacteur en chef d’Osvobojdenié, l’organe du parti libéral russe, lors de son passage à Paris. Après quelques réflexions sur la politique russe en Mandchourie, il reprend :

Le centre de notre action à l’extérieur […] ne doit pas se trouver en Extrême-Orient, mais en Asie Mineure, dans “l’Orient proche”. Là, nous aurions les avantages que les États-Unis ou le Japon ont ailleurs : la mer Noire notamment nous offrirait un moyen facile de transport pour nos marchandises.  Si la politique russe en Asie mineure a fait faillite, ceci s’explique parfaitement par l’état intérieur de notre pays. Au lieu de soutenir les Arméniens et leurs justes revendications de se rendre populaires parmi eux, le gouvernement absolutiste a soutenu la Turquie. Il a craint qu’une Arménie libre n’excite trop fortement l’énergie libératrice des Arméniens russes, et il a laissé l’Allemagne annihiler notre effort. 

Également au début de l’année 1904, Paul Leroy-Beaulieu la reprend, explicitement en lien avec l’expression anglaise :

Le monde se trouve aujourd’hui en face de deux grandes crises, dont il est impossible, soit de mesurer la durée ou l’extension, soit de prévoir l’issue : d’une part, la guerre d’Extrême-Orient entre la Russie et le Japon ; d’autre part, l’insurrection et les troubles des Balkans. Il pourrait se produire plus près de nous une troisième crise, plus limitée, il est vrai, sérieuse cependant, celle du Maroc.
Tenons-nous en, toutefois, aux deux crises de l’Orient proche (near East, comme disent les Anglais) et de l’Orient éloigné. Jamais peut-être, depuis la fin tout au moins des guerres du premier Empire, le monde ne s’était vu en face d’une situation aussi grave2

Après-guerre, l’expression reste de mise. Par exemple, en juin 1921, Marcel Cachin l’emploie dans un éditorial de L’Humanité sur « la situation en Orient » :

Le danger se précise dans l’Orient proche. La paix avec la Turquie, que l’on croyait acquise après le traité de Sèvres et surtout après les accords de Londres, est à nouveau remise en question. Le traité de Sèvres est répudié par tout le monde ; les accords de Londres sont repoussés par l’assemblée d’Angora. Les Grecs, poussés par le gouvernement anglais, préparent une seconde offensive contre l’armée de Kemal Pacha. De leur côté, les Turcs font avancer leurs troupes ; ils menacent Smyrne ; d’aucuns affirment qu’ils vont tenter un gros effort contre Constantinople ; enfin, les hostilités peuvent reprendre d’un moment à l’autre en Cilicie.
Si les Anglais se montrent si empressés à réunir à Boulogne une douzième conférence du Conseil suprême, c’est afin que les Alliés résolvent à la fois les problèmes haut-silésiens et ceux de l’Asie Mineure et des détroits.
Mais sur l’une et l’autre question, nous les mettons au défi de s’entendre. Nous avons répété nos raisons en ce qui concerne la Silésie. Pour l’Orient, les difficultés sont tout aussi pressantes, et les divergences entre les diplomates de l’Entente apparaissent de plus en plus comme inconciliables.
Depuis la fin de la guerre, le capitalisme britannique s’est attribué Constantinople, les Détroits, la porte de la mer Noire et le contrôle sur les pétroles de Bakou, la Mésopotamie avec Mossoul et ses naphtes, la Palestine, grâce au grossier camouflage du Sionisme.
Il a laissé au coq gaulois les sables du désert arabique, la Cilicie, que nous nous déclarons d’ailleurs prêts à abandonner (mais que nous n’abandonnons pas) et le protectorat sur la Syrie3.

Cependant, dans ce même journal, c’est bien l’expression « proche Orient » qui reste la norme. Ainsi, en juin 1920, dans un article sur les négociations qui préparent le traité de Sèvres :

Le Daily Telegraph, qui a des chances d’être bien informé, nous annonce une révision du traité turc. On sait que le texte des clauses de paix a été remis le 11 mai aux délégués ottomans qui devaient y répondre avant le 11 juin, mais qui ont obtenu ensuite une prorogation de quinze jours.
Ces clauses ont été de prime abord critiquées et condamnées non seulement par la presse turque, mais encore par tous les esprits qui demeurent réfractaires à l’impérialisme et qui dénoncent le pillage capitaliste. Les puissances alliées, par des pactes secrets qui remontaient à 1916, à 1917, ou qui même avaient été conclus à des dates plus récentes, avaient partagé entre elles le meilleur de l’empire ottoman.
Le droit des peuples, dans cette distribution, n’intervenait que pour mémoire. La France, l’Angleterre, l’Italie, la Grèce dépeçaient l’Asie antérieure au nom de leurs convoitises brutales et en piétinant résolument les intérêts des populations. Il arrivait même que des territoires fussent l’objet de tractations successives comme la Syrie que l’Angleterre donne tour à tour à l’émir Fayçal et à la France, comme Mossoul, que M. Briand revendiqua et que M. Clemenceau, ignorant, dit-on, l’importance et la situation de cette ville, laissa à M. Lloyd George.
Jamais marchandage diplomatique plus ignominieux que celui du Levant ne prit place dans l’histoire du plus proche Orient, les présidents du conseil alliés et associés s’arrachaient les peuples les uns aux autres, comme les ministres de Ruy Blas déchiquetaient l’Espagne4.

L’apparition en français d’une notion de « Proche-Orient » pleinement constituée ne date que de l’immédiat après-guerre, avec, par exemple, la parution éphémère, à partir de septembre 1919, d’une revue portant ce titre. La rupture est double. Avant la première guerre mondiale, l’expression de « proche Orient » renvoie plutôt aux Balkans ; après, celle de « Proche-Orient » désigne la région syro-libanaise ou syro-palestinienne : un espace arabe, et non plus ottoman. Cette relocalisation n’est pas propre au « Proche-Orient » puisqu’on l’observe également pour celle de « Levant », dont l’usage est d’ailleurs beaucoup plus répandu.

« De la Méditerranée aux Indes »

L’expression « Moyen-Orient » apparaît très rapidement après la publication des articles de Valentine Chirol dans le Times. Dès 1903, deux articles du Temps y font référence, comme celui-ci : « L’Orient et l’Extrême-Orient, sans compter le Moyen-Orient (c’est une expression décidément acclimatée dans le jargon politique de l’Europe et qui désigne la Perse et l’Afghanistan) nous menaçaient en même temps de quelque événement dangereux »5. La phrase est d’autant plus intéressante qu’on retrouve ici un triptyque déjà évoqué, à ceci près que la notion de « Proche-Orient » n’est pas utilisée ; l’auteur, non sans provoquer une certaine incongruité spatiale, continue de parler d’« Orient » à propos de l’espace focalisé sur Istanbul.

On trouve également de nombreuses occurrences du terme « Orient moyen », dans ce temps un peu brouillé qui caractérise l’émergence de nouvelles expressions. Ainsi, dans un article du Journal, le 4 mars 1903 — un an, donc, après l’apparition publique de l’expression en anglais :

 Quinze jours à peine se sont écoulés depuis l’ouverture de la session parlementaire anglaise, et trois fois déjà les intérêts britanniques en Perse et dans le golfe Persique ont été discutés à la Chambre des Communes. On suit donc de très près cette importance question, de l’autre côté de la Manche.
C’est le vice-roi des Indes, lord Curzon, qui dirige toutes les opérations diplomatiques et militaires dans cette région entre la “Porte de Larmes” et les bouches du Brahmapoutre que les Anglais appellent “L’Orient moyen”. Il veut empêcher la Russie de s’implanter sur le plateau d’Iran qui prend à revers la principale défense de l’Inde, le massif montagneux de l’Hindou-Kouch, et le poste avancé de l’Afghanistan.
Sous prétexte de délimiter la frontière du Béloutchistan, de l’Afghanistan et de la Perse, une véritable expédition anglaise, commandée par le major Mac Mahon, opère sur les confins de la province persane du Seïstan. Cette province forme la partie sud-orientale des États du shah. L’Angleterre la convoite, car sa possession lui permettrait de barrer à la Russie le chemin du golfe Persique.
Déjà, une route commerciale relie le Séïstan à la vallée de l’Indus. Lord Hamilton vient d’annoncer à la Chambre des communes que l’on a commencé la construction du chemin de fer de Quetta à Nushki. C’est l’amorce de la grande voie ferrée, qui, à travers les déserts du Béloutchistan, et le Séïstan, rejoindra le chemin de fer allemand de Bagdad. La Russie a compris le danger. Sa diplomatie ne reste pas inactive à Téhéran. Elle vient d’obtenir un traité de commerce léonin, et l’établissement d’une banque russo-persane.
La Russie n’est pas seule menacée. L’impérialisme britannique réclame la domination du golfe Persique. Un premier jalon a été posé devant Koweït. Maintenant, c’est Mascate qui est visé, s’il faut en croire une note du Novoié Vremya, reproduite par le Times.
Capitale d’un petit sultanat indépendant, Mascate a un bon port, et commande le détroit d’Ormuz. C’est la clef du golfe Persique, et il y a bien longtemps que l’Angleterre désire se l’adjuger. Mais, par un traité du 10 mars 1862, signé par Thouvenel et par lord Cowley, ambassadeur britannique à Paris, la France et l’Angleterre se sont engagées à respecter l’indépendance des sultans de Mascate et de Zanzibar. L’Angleterre a établi son protectorat à Zanzibar, en 1890. La France a installé, à Mascate, un consul et créé un dépôt de charbon, en 1895. Notre position était alors excellente sur ce point. On ne sait exactement ce qu’elle est devenue depuis. Les intentions que l’on prête à lord Curzon auraient-elles pour effet de porter atteinte à des droits incontestables et reconnus par un traité 6 ?

Aussi nouvelle soit-elle, dans un article du 11 mai 1903, le même auteur n’hésite pas à écrire : « dans cette partie du continent asiatique que l’on appelle — l’expression est désormais consacrée — “l’Orient moyen” 7.

Lors de la séance du 24 décembre 1907, le sénateur Adrien Gaudin de Villaine interpelait ainsi Armand Fallières, le ministre des affaires étrangères :

 J’aborde maintenant, messieurs, la question du chemin de fer de Bagdad. Elle est très compliquée, très diffuse, je dirai même très touffue. Si je voulais la traiter entièrement devant le Sénat je serais forcé de lui faire une véritable conférence, ce qui n’est nullement ma pensée. Je vais donc me contenter de citer quelques faits et d’en tirer une conclusion.
Vous savez, messieurs, que, depuis les événements de l’Extrême-Orient, depuis les échecs de la Russie en Mandchourie, et les mouvements révolutionnaires qui en ont été le lamentable couronnement, l’Angleterre se sentant moins menacée par “l’ours moscovite” du côté de l’Inde, de Constantinople et aussi du côté de Pékin s’est désintéressée en partie des questions d’Orient et d’Extrême-Orient ; mais elle a inventé un mot nouveau : le Middle-East ou Orient moyen pour cette région de l’Asie qui va de la Méditerranée aux Indes.
C’est de cet Orient moyen que l’Angleterre trouve que l’Allemagne s’occupe beaucoup trop depuis quelque temps.
De là, pour sa politique, toujours en éveil, sa pensée de rapprochement avec la Russie : pour surveiller les confins de cette région l’Angleterre où ses flottes ont deux champs d’opération : le golfe Persique et la mer Rouge, et pour répondre au chemin de fer allemand, dit de Bagdad, qui mettait Vienne à neuf jours de Bombay – l’entente Anglo-Russe prévoit l’exécution du chemin de fer de l’Inde, projet Lessar, qui mettra Londres à sept jours de Kurrachie, via Bakou, etc. 8

On pourrait multiplier les exemples. Notons cependant que l’emploi de l’expression « Orient moyen » perdure assez longtemps. Un article paru dans Le Temps le 10 novembre 1942, sous la plume de Maurice Pernot, offre une bonne illustration de la coexistence de deux expressions :

Il y a quelques semaines, les troupes soviétiques qui occupaient le nord de l’Iran ont été ramenées vers le Caucase. Ces jours derniers on annonçait de Berlin que les troupes américaines récemment débarquées au fond du golfe Persique avaient traversé l’Irak pour aller relever les forces anglaises d’occupation dans la zone située à l’ouest d’une ligne Kermanchah-Hamadan-Kazyin. La ligne ainsi désignée n’est que la route carrossable qui, partant de Khanikine, sur la frontière irano-irakienne, conduit d’une part à Recht, sur la Caspienne, et de l’autre à Téhéran ; la bifurcation est à Kazvin, dont l’importance stratégique est considérable et où l’on s’est toujours beaucoup battu. C’est de Kazvin qu’en 1921 Reza khan, alors simple officier de gendarmerie, partit avec quelques milliers d’hommes pour marcher sur la capitale.
La relève des Anglais par les Américains dans cette région du Nord-Ouest iranien peut être interprétée de plusieurs façons.
Ou bien il s’agit simplement de libérer ces contingents britanniques destinés à rallier les forces russes pour défendre avec elles les abords de la Caspienne et les avancées de Bakou. Cependant une prochaine offensive allemande dans cette direction paraît moins probable depuis que l’armée s’avançait vers Groznyi, au lieu de pousser à l’est, s’est inclinée au sud-ouest. Observons, en passant, qu’on nous parle des mouvements russes, des mouvements américains, mais qu’on ne nous dit rien des mouvements britanniques. Or, c’est en Iran que demeure une partie des forces dont dispose le général Wilson, le reste se trouvant en Irak. Si troublée que puisse être la situation intérieure dans certaines régions de l’empire iranien, on a peine à croire que les troupes anglaises soient tout entières absorbées par des besognes de police, par la surveillance des routes et du chemin de fer ; et l’on a quelque raison de leur supposer une affection plus conforme aux exigences de l’heure présente.
Selon une autre hypothèse, l’arrivée des Américains dans le Moyen-Orient répondrait moins encore à des besoins immédiats qu’à un dessein politique et à des préoccupations d’après-guerre. La présence de troupes américaines en Iran et sur la frontière de l’Irak devrait être rapprochée de quelques autres incidents significatifs : extension de la loi prêt ou location à l’Irak et à l’Iran ; envoi de deux conseillers techniques américains à Téhéran ; installation d’une mission à Djeddah ; décision du président Roosevelt en vertu de laquelle, M. Kirk, ministre des États-Unis au Caire, est également accrédité auprès du roi Ibn Séoud. Je passe sur quelques circonstances de moindre intérêt.
Il faut être très prudent en pareille matière, si l’on ne veut pas compliquer et embrouiller le problème au lieu de l’éclaircir. Observons d’abord que l’intérêt manifesté par les Américains pour les pays du Moyen-Orient et du Proche-Orient ne date pas d’hier. Il s’est traduit depuis longtemps aussi bien par des entreprises industrielles que par des institutions religieuses ou philanthropiques. Il y a déjà trente ans, c’est une société américaine qui monopolisait les boyaux de mouton en Afghanistan, c’en est une autre qui tirait de l’Irak la réglisse destinée aux manufactures de tabac. […]
Car enfin, voilà les Américains en Perse et en Irak. Sans doute y sont-ils venus, comme ils sont venus aux Indes, en alliés des Anglais. Mais ces alliés font un peu partout figure d’arbitres ou de contrôleurs. La sympathie qu’ils marquent aux “nations opprimées” peut quelquefois sembler aux “oppresseurs » indiscrète et inopportune. La politique américaine s’inspirerait-elle dans l’Orient moyen des mêmes principes qu’en Extrême-Orient ? Voici que le gouvernement afghan demande l’agrément pour un représentant diplomatique à Washington. On annonce le prochain départ pour l’Amérique d’une délégation égyptienne, chargée de discuter “un certain nombre de questions intéressant les deux pays”. On laisse entendre que le président Roosevelt installerait bientôt à Bagdad un haut fonctionnaire dont les attributions seraient analogues à celles que le cabinet de Londres a confiées à lord Moyne et à M. Casey. Le voyage du général américain Patrick Hurley se rattacherait-il à ce projet ? Jamais l’Orient moyen et le Proche-Orient n’ont été plus mystérieux qu’aujourd’hui9

Usages majoritaires et hésitations en français

Il traîne en France l’idée que l’expression de « Proche-Orient » est française, tandis que celle de « Moyen-Orient » serait anglaise. Après la généalogie que je viens de retracer, l’idée paraît pour le moins étonnante, car les deux sont clairement les décalques d’expressions anglaises. Pourtant, si on prend en compte le nombre d’occurrences, l’expression de « Proche-Orient » l’emporte nettement. Indépendamment des erreurs possibles, si on prend des corpus identiques, par exemple les 13 011 numéros de L’Humanité numérisés sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale française (BNF), entre 1904 et 1944, on trouve quatorze numéros où l’expression « Moyen-Orient » serait utilisée, contre 356 pour l’expression « Proche-Orient ». Si on prend les 30 301 numéros du Temps, entre 1861 et 1942, on obtient 323 numéros avec l’expression « Moyen-Orient » et 2 617 numéros avec l’expression « Proche-Orient » : le ratio, moins de 4 % dans le premier cas, un peu plus de 12 % dans le second cas, est très déséquilibré et peut expliquer l’impression actuelle que l’expression « Proche-Orient » est française, car plus familière.

Un troisième exemple pourrait donner une impression plus nuancée. Sur les 18 571 numéros du Journal, entre 1892 et 1944, on en compte 429 avec l’expression « Proche-Orient », mais 255 avec celle de « Moyen-Orient ». Le déséquilibre, toujours en faveur de la première, est moins flagrant, mais ceci s’explique en fait par la recrudescence de la mention du « Moyen-Orient » durant la seconde guerre mondiale, ce qui renforce l’idée de l’influence anglaise.

De fait, la publication d’un « Que sais-je ? » sur Le Moyen-Orient, par Jean-Pierre Alem en 1959 est sans doute un bon indicateur de la popularité du terme en France à la fin des années 1950, ce qui doit probablement aussi être mis en liaison avec les événements récents. Notamment l’irruption du Moyen-Orient sur la scène de la guerre froide à partir de 1955, date de la signature du « Pacte de Bagdad », lequel donne naissance à la Middle East Treaty Organization, version locale de l’OTAN. Le Moyen-Orient apparaît alors comme le « point d’affrontement de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie » (général Catroux, 1957). Pourtant, le « Que sais-je ? » d’ Alem est réédité en 1964 sous le titre Le Proche-Orient arabe.

Autre exemple de ces hésitations. En 1956, les éditions Hachette publient un nouveau « Guide bleu », Moyen-Orient. Le livre s’inscrit dans une tradition presque séculaire puisque les célèbres « Guides Joanne » avaient déjà publié en 1861, Itinéraire descriptif, historique et archéologique de l’Orient ; et qu’en 1932, un premier Guide bleu avait été publié sous le titre : Syrie-Palestine-Iraq-Transjordanie. L’édition de 1956 n’est en fait qu’une réactualisation, certes importante, de ce dernier, avec un titre « emprunté à la terminologie actuelle », comme le souligne Francis Ambrière, le directeur de la collection, dans la préface. L’espace couvert mériterait un petit commentaire puisque ce guide du Moyen-Orient couvre le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Irak et l’Iran, mais pas la Turquie, qui fait l’objet d’un autre guide, ni l’Arabie saoudite, qui n’est pas un pays touristique, ni Israël, ce qui pourrait interpeller puisque l’édition de 1932 incluait la Palestine, dans la grande tradition du « voyage en Orient ». C’est qu’à cette date, le lieu touristique central, à savoir Jérusalem, ou plus exactement la vieille ville de Jérusalem-Est, depuis 1950, a été annexée par la Jordanie. Le Guide bleu de 1956 porte donc sur un Moyen-Orient partiel, mais surtout, par rapport à notre préoccupation toponymique, on se rend bien compte à quel point ce nom reste quelque peu artificiel puisque l’introduction historique, intitulée « La civilisation des pays du Moyen-Orient », et rédigée par André Parrot, conservateur en chef au Louvre et grande figure d’un orientalisme très classique, est consacrée « aux pays du Proche-Orient ».

Si on prend Le Monde, l’expression « Proche-Orient » apparaît 2 784 fois depuis 1944, contre seulement 759 pour l’expression « Moyen-Orient ». En juillet 1945, la question s’y était posée : Proche-Orient ou Moyen-Orient ?, s’interrogeait Yves-Marie Goblet. Voici comment il y répondait :

Qui est le Proche-Orient et qui est le Moyen-Orient ? Jamais ces expressions, d’usage semble-t-il récent, n’ont été plus vagues que depuis qu’elles sont devenues quotidiennes. Celle de Proche-Orient est de plus en plus absorbée par celle de Moyen-Orient. Comme l’une et l’autre paraissent traduites de l’anglais, il est naturel d’en chercher l’origine et le sens chez les Anglais, bien qu’ils semblent sur ce sujet presque aussi incertains que nous-mêmes.
Nos pères disaient bonnement Levant pour la côte méditerranéenne de l’Asie, et l’Orient pour le reste, de la Perse au Japon. Et il leur arrivait même de comprendre dans l’Orient des pays africains, ce qui choquait Littré, bien qu’il ne fût pas géographe. Quant à 1’Extrême-Orient, c’était la Chine, le Japon et l’Indochine.
Assez curieusement, l’expression de Levant, qui est un très vieux terme géographique français, entré tel quel dans autres langues, s’emploie surtout dans le vocabulaire diplomatique ; il n’y a pas quinze jours, un article du Times était intitulé « France and the Levant », l’auteur entendant expressément par Levant le Liban et la Syrie.
L’incertitude n’est pas moins grande entre Near East et Middle East qu’entre Proche-Orient et Moyen-Orient. Le bureau militaire britannique du Caire entend par Near East  : 1) toute l’Europe du Sud-Est au-delà de la ligne de partage des eaux des Balkans ; 2) l’angle nord-est de l’Afrique jusqu’au désert ; 3) l’Asie en deçà d’une ligne tracée de la Caspienne à l’océan Indien.
Cette division fait reparaître un Proche-Orient plus historique et politique que géographique : c’est le domaine de la question d’Orient qui fit son apparition dès la fin du dix-septième siècle et peut-être encore plus tôt. C’est aussi le domaine de l’empire ottoman dans sa plus grande extension, et plus ou moins encore celui du monde musulman — arabe, turc et persan — tel qu’on se le représentait naguère. Une boutade de Sir Denison Ross, orientaliste aussi spirituel qu’érudit, justifie cette acception ; comme on lui demandait où commençait l’Orient, il répondit sans hésiter : “À Casablanca.” C’est aussi l’opinion de maints groupements d’études et de revues consacrés à l’Orient, qui placent le Maroc dans leur sphère. Le RAF Middle East n’a pas hésité à faire presque toute une livraison sur les pays entre Le Caire et Malte ; cette fois on se demande ce qui va rester pour le Proche-Orient.
La Royal Geographical Society a essayé de mettre un peu d’ordre dans ce brouillamini. Il y a juste un an, son président, Sir George Clerk, attira l’attention sur la confusion entre Middle East et Near East ; l’origine en semble bien être dans l’avance triomphale des forces du Middle East jusqu’au Maghreb. Aujourd’hui les géographes des armées alliées paraissent s’entendre sur une division qui place dans le Proche-Orient : les Balkans, la Turquie, les pays de la Méditerranée orientale et l’Égypte ; et dans le Moyen-Orient : l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et l’Arabie ; quant à l’Extrême-Orient, c’est l’Indochine, la Chine et le Japon. L’éminent bibliothécaire de la Royal Geographical Society, M. G.-R. Crone, souhaite, avec raison, que cette division soit adoptée par tous et partout ; en effet, elle est justifiée aussi bien par la géographie que par l’histoire. Il remarquera au passage que l’Inde n’est placée dans aucune de ces subdivisions. Et cela aussi est très bien : l’Inde, à elle seule, est un monde, par son étendue et par le nombre de ses habitants, par ses civilisations, ses cultes et ses langues, et aussi un centre politique qui rayonne au delà de ses frontières ans les pays « contigus » et dans ses régions d’approche ou de défense. Du côté de l’Iran, elle a ses marches dans la province du Nord-Ouest et le Baloutchistan. La Birmanie est un pays intermédiaire, une Indochine britannique pour qui l’Act la séparant de l’Inde il y a huit ans a été une porte ouverte sur l’avenir. De même la Malaisie péninsulaire et îlienne est une région humaine autant que géographique distincte. Et c’est un dicton familier aux habitués des lignes maritimes que l’Extrême-Orient commence à Singapour.
En vérité la RGS a raison, et, une fois de plus, c’est elle qui propose la solution juste d’un problème géographique dont l’intérêt dépasse celui d’une question de vocabulaire10

Distinction chronologique ou spatiale ?

L’embarras est général. Maurice Fevret, en 1952, dans la Revue de géographie de Lyon, consacre lui aussi un article à la question :

Depuis la guerre, « Proche-Orient » et, plus encore, « Moyen-Orient », Near East et Middle-East, sont des locutions d’usage universel. Les géographes, en particulier les fondateurs de notre Centre d’études géographiques du Proche et Moyen-Orient, les ont admises et adoptées. Il est normal qu’ils aient tenté d’en fixer le sens mieux que ne le font ceux — militaires, politiciens ou autres — pour qui tout État à population musulmane situé entre l’Afrique du Nord française et la frontière des Indes se place sous la rubrique « Moyen-Orient ». Mais chacun apporte sa conception personnelle, le plus souvent sans argument pour la soutenir. Il en résulte une incohérence gênante. Avant d’ouvrir un ouvrage traitant du Proche ou du Moyen-Orient, on se demande à quels pays s’est intéressé l’auteur11

Et voici les propositions auxquelles il parvenait au terme de son étude :

 1° Faire du Proche-Orient la zone soumise à un climat méditerranéen très caractérisé. Mais cette frange de climat méditerranéen étant discontinue, les secteurs de littoral désertique devraient, en bonne logique, être exclus en dépit de leur proximité de l’Europe. Proche-Orient est un bien grand mot pour une bande côtière aussi mince, dont la désignation particulière aurait peu d’emploi hors du langage géographique et ne se prêterait pas au classement simple des unités territoriales.
2° P.-O. : les états et territoires possédant façade sur la Méditerranée. M.-O. : les autres (tous riverains, sauf l’Afghanistan, de l’océan Indien et de ses dépendances). Cette solution a le mérite de se fonder sur la position des accès maritimes, d’importance géographique capitale, et le défaut de mettre trop en valeur les anomalies d’un découpage politique récent et instable.
3° Étendre le Proche-Orient jusqu’aux abords de l’Iran – jusqu’aux confins de la grande zone indo-européenne de l’Asie. Du Mekran à l’Anatolie, le Zagros dresse au-dessus de l’océan Indien, du golfe Persique et de la Mésopotamie une barrière de haute signification géographique et historique, nettement soulignée sur plusieurs centaines de kilomètres par la frontière continentale de la Perse. À tout prendre, il n’est point, entre Proche et Moyen-Orient de limite plus communément admissible, plus évidente dans notre perspective occidentale.
Selon notre conception, l’expression Moyen-Orient serait ainsi réservée à un ensemble bien défini compris entre la Mésopotamie et l’Asie des Moussons, englobant la Perse, l’Afghanistan et le Pakistan-Ouest12

Cette préconisation reflète une conception quelque peu dépassée et qui renvoie pour partie au début du XXe siècle, lorsque « Proche-Orient » et « Moyen-Orient » renvoyaient à deux entités spatiales disjointes, l’une centrée sur la Turquie, les Détroits, Istanbul, l’autre sur la Perse et le golfe Persique. C’est encore, en 1983, ce que définit Yves Lacoste :

Les problèmes proche-orientaux ne se limitent d’ailleurs pas au conflit israélo-arabe. En effet, selon l’acception habituelle, l’ensemble géopolitique que les Européens d’Occident ont appelé Proche-Orient (Near East) s’étend, autour de la Méditerranée orientale, de la Turquie à l’Égypte. Or ces deux États sont, de par leur position géographique, impliqués, l’un dans les tensions européennes et l’autre dans les conflits d’une grande partie de l’Afrique. La Turquie, qui tient le passage de la Méditerranée à la mer Noire, fait partie de l’OTAN. C’est le seul État de cette alliance politique et militaire à avoir une frontière directe avec l’URSS. L’Égypte tient de nouveau le canal de Suez et le Sinaï. Elle joue un rôle de plus en plus important dans les affaires africaines, non seulement tout le long de la vallée du Nil, mais aussi jusqu’au Tchad où elle s’oppose aux menées libyennes.
C’est cependant au centre de ce grand arc de cercle qu’est l’ensemble Proche-Orient, dans ce que l’on appelait jadis le Levant, que les complications et les tensions sont les plus grandes. En effet, entre ces deux grands États que sont la Turquie et l’Égypte— leur unité nationale est solide et ancienne— se trouvent quatre États de beaucoup plus petites dimensions : la Syrie, le Liban, la Jordanie et Israël. Leurs frontières résultent du partage qui a été opéré au lendemain de la guerre de 14 par les Anglais et les Français, sur les vestiges de l’Empire turc. Elles ont essentiellement été tracées en fonction des rivalités franco-anglaises, sans en référer aux populations.
Par ailleurs, cette partie centrale de l’arc proche-oriental jouxte ou chevauche les limites du vaste ensemble géopolitique que l’on appelle le Moyen-Orient (Middle East). Il s’étend, autour du golfe arabo-persique, de la péninsule arabique aux plateaux iraniens. On sait quelle est, sur le plan mondial, son importance économique et stratégique. Or une grande partie des activités de cet ensemble a été orientée vers le Proche-Orient. C’est à la côte méditerranéenne qu’aboutissait le pétrole des pipe-lines d’Irak et d’Arabie avant que les tankers prennent l’habitude de passer par le Cap de Bonne-Espérance. À partir de 1973, l’énorme augmentation des prix du pétrole a permis aux États du golfe d’intervenir, à titre de bailleurs de fonds, dans les affaires du Proche-Orient. Tout en manifestant ainsi leur solidarité à la cause arabe et musulmane pour la libération d’Al Quds (Jérusalem, la troisième ville sainte de l’islam), ils accréditaient aussi leur rôle de petites grandes puissances. La multiplication du nombre de ces lointains et richissimes intervenants est venue compliquer plus encore les intrigues levantines (chaque parti, chaque faction, quelles que puissent être ses orientations idéologiques, trouvant des concours financiers plus ou moins clandestins) à tel point que la résistance palestinienne, à la différence de quasiment tous les autres mouvements de libération, ne parvient toujours pas, depuis trente ans, à unifier ses diverses tendances pour constituer un gouvernement provisoire en exil. Machiavel ne s’y retrouverait pas.

Revue Hérodote, 1983.

Cependant, les usages, multiples et confus, l’emportent sur ces tentatives de régulation. De ce point de vue, on pourrait peut-être trouver une distinction chronologique, et non spatiale, entre le « Proche-Orient » pour tout ce qui touche à l’histoire ancienne et le « Moyen-Orient » pour la période contemporaine. Citons, à titre d’exemples : Le Proche-Orient et l’Égypte antiques, par Jean-Claude Margueron et Luc Pfirsch (1996), Le Moyen-Orient au XXe siècle, par Vincent Cloarec et Henry Laurens (2000). Ceci est d’ailleurs vrai aussi bien en français qu’en anglais13. Cependant, on pourrait trouver un certain nombre d’exemples où les auteurs emploient l’expression de « Moyen-Orient ancien ». C’est notamment le cas de Pierre Briant, dans État et pasteurs au Moyen-Orient ancien de Pierre Briant (1982), ou plus récemment dans un dossier des Annales, qu’il a coordonné et qui est intitulé : « Politique et contrôle de l’eau dans le Moyen-Orient ancien » (2002). Ceci pourrait sans doute s’expliquer par le fait que ses recherches sont centrées sur l’Empire achéménide et que Pierre Briant pouvait donc plus difficilement adopter le terme de « Proche-Orient », qui n’inclut pas l’Iran.

Une question de focalisation

Certains ont cherché à distinguer la focalisation. Ainsi, pour Georges Corm, « ce qui en réalité fait la différence essentielle entre l’Orient proche et l’Orient moyen, c’est la présence de la Méditerranée où convergent les rivages d’Orient et d’Occident. La notion de Moyen-Orient inclut, certes, une frontière méditerranéenne importante, mais la Méditerranée ne saurait être le rivage autour duquel se structure le récit, comme c’est le cas lorsque l’on adopte la notion de Proche-Orient au sens du Levant comme cadre du récit »14 ; tandis que pour Alexandre Defay, c’est plutôt l’importance du conflit israélo-palestinien qui a remis à l’ordre du jour la notion de « Proche-Orient » : « au sein de l’ensemble géopolitique du Moyen-Orient, le sous-ensemble Proche-Orient justifie, à nouveau, d’être distingué, à cause, cette fois, des tensions et des conflits dont il est le théâtre »15

C’est ce qui était affirmé dans le Journal de l’année, publié par Larousse en 1974 :

Proche-Orient ou Moyen-Orient ?
La guerre du Kippour a fait resurgir l’expression de Proche-Orient, délaissée depuis de longues années au profit de celle de Moyen-Orient. Il s’agit d’appellations qui n’ont jamais eu un contenu parfaitement rigoureux. En réalité, Moyen-Orient et Proche-Orient se superposent largement. Moyen-Orient a un sens plus large, désignant l’ensemble des pays d’Asie, de la Méditerranée à l’Iran inclus. Comme on a souvent accolé à Moyen-Orient les qualificatifs d’arabe ou de pétrolier, deux pays africains, l’Égypte et la Libye ont été fréquemment inclus dans le Moyen-Orient. L’expression de Proche-Orient ne peut guère être utilisée que pour les États riverains de la Méditerranée orientale : il s’agit alors seulement de la Turquie (rarement comprise dans le Moyen-Orient), de la Syrie, du Liban, d’Israël et de l’Égypte. On remarque que les pays réellement engagés dans la guerre du Kippour viennent d’être cités. Il est alors apparu logique, pour mieux cerner la réalité géographique du conflit, de ressortir l’expression de Proche-Orient (en précisant que le boycott pétrolier est l’œuvre des États du Moyen-Orient, aucun pays du Proche-Orient n’étant un gros producteur d’hydrocarbures)16

Au final, on retrouve ici ce qui a été développé ailleurs : le Proche-Orient apparaît non pas comme une région à part du Moyen-Orient, mais comme une partie de celui-ci. La différence entre les deux tiendrait à la fois au centrage : le Proche-Orient sur la région libano-israélienne, le Moyen-Orient sur le golfe Persique ; et au cadrage : le Proche-Orient est un espace restreint, tandis que le Moyen-Orient un espace étendu, allant de la Libye à l’Indus Kuch si on s’en tient au découpage de la dernière Géographie universelle (Mutin 1995). C’est ce que j’avais retenu dans un article paru en 2008 et que j’avais tenté de représenter par le schéma suivant :

Mais on ne peut nier que la confusion perdure. Aujourd’hui encore, les expressions « Proche-Orient » et « Moyen-Orient » pourraient passer pour interchangeables. Ainsi, dans un numéro de la revue Hérodote de 2007, on pouvait lire en couverture : « Proche-Orient, géopolitique de la crise », et en tête de l’éditorial : « Au Moyen-Orient, des conflits qui s’aggravent en n’évoluant guère ». De la même manière, le tout récent atlas publié par Le Monde/La Vie intitulé Atlas du Proche-Orient. 10 000 ans de civilisation couvre l’histoire d’une grande partie du Moyen-Orient, mais Jean-Pierre Denis, dans l’éditorial, justifie le titre : « “Proche”, disons-nous, et non pas “Moyen”, selon la terminologie préférée par les Anglo-Saxons, qui ne s’en tiennent pourtant pas si loin. »

Le Proche-Orient reste un avatar du Levant, notion qui a disparu du vocabulaire de la diplomatie française avec la fin des mandats17, mais dont l’imaginaire perdure. Pourtant les notions de « Proche-Orient » et de « Moyen-Orient » ont été empruntées toutes deux à la langue anglaise, et rien au départ ne permet d’affirmer que l’une plutôt que l’autre est porteuse d’un point de vue américain. Toutes deux sont européocentrées et ont été inventées dans le cadre d’un même système international, caractérisé par la domination européenne sur l’Asie à partir du milieu du XIXe siècle.

1Victor Henri Friedel, «  La propagande scolaire allemande à l’étranger avant et pendant la guerre  », Revue des sciences politiques, août 1916, Vol. 26, p. 104.

2«  Les événements extérieurs et les fantaisies financières en France  », Journal des débats politiques et littéraires, 23 février 1904, p. 1.

3«  La situation en Orient  », L’Humanité, 4 juin 1921, p. 1.

4Paul Louis, «  La révision du traité avec la Turquie  », L’Humanité, 13 juin 1920, p. 1.

5«  Bulletin de l’étranger  », Le Temps, 14 avril 1903, p. 1.

6S.B., «  De Quetta à Mascate  », Le Journal, 4 mars 1903, p. 3

7S.B., «  L’Angleterre au golfe Persique  », Le Journal, 11 mai 1903, p. 2.

8Journal officiel, 25 décembre 1907, p. 1251.

9Maurice Pernot, «  Les Anglo-Saxons en Moyen-Orient  », Le Temps, 10 novembre 1942, p. 1-2.

10Y.-M. Goblet, «  Proche-Orient ou Moyen-Orient  ?  », Le Monde, 17 juillet 1945.

11Maurice Févret, «  Essai de délimitation du Proche et du Moyen-Orient  », Revue de géographie de Lyon, Vol. 27, N° 2, 1952, p. 93.

12Ibid., p. 196.

13A. Kuhrt, The Ancient Near East, c. 3000-330 B.C., 1995  ; A. Hourani, P. Khoury & M.-C. Wilson, The Modern Middle East, 1993.

14Le Proche-Orient éclaté, 1956-2003, Gallimard, 2003, p. 68.

15Géopolitique du Proche-Orient, «  Que sais-je  ?  » n° 3678, 2003, p. 7.

16Journal de l’année. 1er juillet 1973-30 juin 1974, Larousse, p. 182.

17Paradoxalement, la notion de «  Levant  » est restée dans le vocabulaire géopolitique américain pour désigner ce que nous entendons souvent par «  Proche-Orient  ».