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Roman

Bassora-Le Caire. Un dialogue serré entre morts et vivants

Hishâm navigue en rêve entre Le Caire contemporain et la Bassora de la fin du VIIIe siècle, où la pensée islamique est en gestation. Dans ce monde parallèle, il rencontre son double, Yazîd, qui fréquente le cercle des théologiens rationalistes… Avec Les jardins de Basra, la romancière égyptienne Mansoura Ez-Eldin fait revivre des personnages illustres de l’histoire de l’islam pour engager un dialogue avec les vivants.

Homme observé, guetté, épié par ses “idées”, par mémoire. 

Paul Valéry, Monsieur Teste

Abolir le temps et l’espace tout en y demeurant, est-ce possible ? La réponse est évidemment non ! Mais la romancière égyptienne Mansoura Ez-Eldin nous dit tout autre chose dans son dernier roman, Les Jardins de Basra1. Oui, il est possible d’être le contemporain des VIIIe et XXIe siècles en même temps ; oui, il est possible de rêver les yeux ouverts tout en contemplant un horizon douteux. De quoi est-il question dans ce roman ? Au départ, il s’agit d’un doute, puis, à l’arrivée, d’une conviction. Le protagoniste l’exprime clairement :

Je n’en reviens pas moins à ma certitude que le temps est un fleuve qui coule et l’espace une chimère, que notre espace véritable est le berceau de nos âmes et que la mienne est suspendue là-bas, dans [Basra] »

Dans l’ivresse du temps, la raison retrouvée, et dans le rêve, le réel, suivi du désir d’un futur radieux, de la poursuite d’une quête interminable. Deux vies ne suffisent guère pour en accomplir une.

L’odeur du jasmin

Le Caire. Un homme reclus et solitaire contemple son jardin depuis la fenêtre de son balcon et médite sur un Bombax (fromager rouge ou kapokier) « aux fleurs flamboyantes ». Le monde extérieur, il ne l’appréhende que par la fente du grand mur qui sépare son jardin et le protège du vacarme des êtres et des choses.

Spectateur à distance du théâtre du monde, cet homme, Hishâm Khattâb, pérore sur la fleur blanche de jasmin qui « a quitté les terres de [s]on sommeil pour [venir] coloniser [s]on éveil ». De son parfum, il en est « gavé jusqu’à la nausée ». Sa tête, son ventre et ses entrailles, le monde autour de lui. Saturation totale. Tout ce qui n’est pas jasmin « disparaît et [il]reste seul devant des amoncellements de fleurs fanées dont le parfum fait de [s]a poitrine sensible un brasier qui [l]e consume de l’intérieur ». Dans ce jardin, point de jasmin. Hishâm le voit et le sent avec « les yeux de [s]on imagination ». Mais d’où vient ce parfum et son inquiétante étrangeté ?

Mémoire d’un martyr

Basra. La ville des jardins, des imams et de la langue arabe. On est au cercle du savant Hassan Al-Basri (642-728/737). Deux compagnons. Deux caractères opposés, mais bien appariés. Un esprit pur avec un autre rusé. Un homme généreux avec un autre envieux. Plus tard, le ressentiment conduit au meurtre, et puis à l’errance sans fin, éternelle.

Yazîd Ibn Abîhi, le vannier, et Mâlik Ibn ’Udiy, le copiste, se séparent de leur premier maître, Hassan Al-Basri, et se rallient aux positions du philosophe et dialecticien Wasîl ibn ’Atâ (v. 700-748/749), le fileur, par adhésion « aux principes de la position intermédiaire et de la non prédétermination ». Selon Wasîl, le grand pécheur ou le croyant hypocrite n’est « ni tout à fait croyant ni tout à fait impie », mais « occupe une ‘position intermédiaire’, à savoir, ni croyant ni impie ». C’est, d’après une légende répandue par ses adversaires, la naissance du mutazilisme2.

Habité depuis l’enfance par un rêve énigmatique qui le torture, lui rend la vie impossible, Yazîd, inquiet, voit « les anges cueillir le jasmin des jardins de Basra, songe que l’imam [Hassan Al-Basri] a expliqué par la disparition des ulémas de la ville ». L’image du silence lourd et éprouvé de l’imam, de ses yeux baissés apprenant ce rêve auprès de son ancien disciple, n’a jamais quitté la profonde conscience de Yazîd.

Un jour, il va tuer.

C’était à l’époque de la grande épreuve, la « mort était une ombre qui pesait sur Basra, un air qu’elle devait respirer de gré ou de force ». Elle « venait dans les hardes d’une peste qui ne laissait rien subsister ». Yazîd a étranglé un vieillard agonisant dans une maison déserte, située à l’extérieur de la ville. Le crime a eu lieu au même moment où Wasîl ibn ’Atâ fut emporté par la peste. Et le retour du rêve, des anges et des fleurs blanches empoisonnait sa vie.

Après le crime, un retour fracassant du rêve, de la fleur blanche et de son parfum.

Le verbe assassiné de la vigne

Un « trou au bord d’une vigne proche du Chatt al-Arab ». Ci-gît Yazîd, un jasmin planté au-dessus de son cadavre décomposé. Il y a maintenant des siècles.

Quand Yazîd a surpris Mâlik « vautré nu dans [l]a chair et frémissant entre » les bras de Moujiba, sa femme, sa condamnation à mort fut signée. « Avec une pierre, raconte le copiste, je lui enfonçai le crâne jusqu’à ce qu’il eût rendu l’âme, pendant qu’elle me regardait d’un œil et surveillait de l’autre le chemin ». Les deux complices l’ont enterré à l’extérieur de la hutte dans laquelle il a rendu l’âme. Le surlendemain du crime, le meurtrier a planté un jasmin sur la tombe de Yazîd, le martyr.

Aujourd’hui, c’est la vigne desséchée et vidée de son essence par le jasmin qui parle du crime. Elle seule est le témoin de ce crime séculier. En vérité, Yazîd n’est pas mort. Il est resté vivant dans le parfum de jasmin. Il a traversé les siècles, de Basra au Caire.

Le verbe assassiné de la vigne fait écho à celui de Hishâm, le fait parler.

Un temps linéaire et fantastique

Un homme, peut-être deux, ou les deux à la fois. Un livre et une « identité de papier ». Ni le passé ni le présent, mais les deux ensembles. Un temps linéaire. Du IXe au XXIe siècle, aucune rupture. C’est la force du fantastique. Hishâm vit réellement à Basra et au Caire, avec cette étrange ambiguïté qui caractérise sa vie.

Yazîd reprend vie dans Le Grand Livre de l’interprétation des rêves attribué à l’imam Muhammad Ibn Sîrîn (654-728/729) grâce à la curiosité de Hishâm qui, un jour, dans un exemplaire du livre appartenant à son ancienne amie, Bella, s’est arrêté longuement sur le passage expliquant le rêve des anges qui cueillent du jasmin dans les jardins de Basra. Depuis ce jour, Hishâm a commencé « à être visité pour la première fois par des rêves » qu’il qualifierait « de fragments corrélatifs d’une vie associée ». Sur Yazîd et les senteurs de jasmin, tout lui fut révélé. Le martyre de Basra peut enfin revivre.

Un jour, Hishâm va aussi tuer.

À cause d’un livre, le manuscrit inédit de Mâlik dans lequel il livre son histoire, le martyre de Yazîd et certains de ses écrits sur l’ascèse et la purification. Hishâm a tout brûlé. L’homme qui voulait éditer ce manuscrit, ses livres et sa maison. Le feu a tout consumé. Restent les images du crime. Aujourd’hui, cette histoire n’est vivante que dans la mémoire de Hishâm qui, elle, résiste à la puissance infernale du feu.

Le livre, le rêve, la philologie, la philosophie, le corps, le désir, l’ascèse, la fleur blanche et son parfum. C’est l’univers romanesque de Mansoura Ez-Eldin, le monde confus de l’homme fantastique par excellence, Hishâm Khattâb (re)devenu Yazîd Ibn Abîhi, l’homme à l’interminable quête de soi. Et cela avec une maîtrise saisissante des registres de langue des deux époques3, la Basra de l’âge classique de l’islam et Le Caire contemporain, ainsi qu’une utilisation minutieuse de notions soufies, le rêve et la réincarnation au premier chef. ]].

Évocation d’un passé radieux, mais sans nostalgie aucune, Les Jardins de Basra font revivre, avec un art maîtrisé qui fait alterner les tableaux, les époques et les monologues intérieurs, et manie avec maestria les niveaux de langue, des personnages illustres de l’histoire de l’islam pour engager un dialogue serré avec les vivants, afin de savoir si les oulémas de la ville vivent encore dans leur disparation d’autrefois ou si, au contraire, ils ont repris leur place légitime au sein du Mirbad4.

1NDLR. Basra, ou Bassora. Les transcriptions de l’arabe reprennent ici celles choisies par l’éditeur — qui ne sont pas celles d’Orient XXI habituellement.

2Le mutazilisme, sous l’impulsion de Wassil Ibn ’Atâ, est devenu la première école de théologie dogmatique de l’islam (kalam). Ce courant prône la primauté de la raison comme source de connaissance religieuse et postule un Dieu juste qui ne fait que le bien ; qui n’est pas le créateur des actes humains. Le mal vient de l’homme qui est libre, seul et unique responsable de ses actes. Autre principe central du mutazilisme, le tawhid, l’unicité absolue de Dieu, principe qui implique la négation de tout attribut divin, dont la parole. Cela détermine chez les mutazilites la conception d’un Coran créé qui ne peut être éternel comme Dieu. Pour aller plus loin, voir dans la traduction française du roman le « lexique des écoles religieuses ».

3Cela vaut aussi pour l’excellente traduction de Philippe Vigreux.

4Célèbre place publique de la périphérie de Basra (Bassora) qui joua un rôle important dans la formation culturelle de la ville et des humanités arabes en général.

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