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Boutros Boutros Ghali, une histoire égyptienne

Une biographie de Boutros Boutros Ghali vient de paraître. Son auteur, Alain Dejammet, ancien ambassadeur et représentant de la France à l’ONU, retrace l’itinéraire et la carrière du premier Arabe et Africain à occuper le poste de secrétaire général de l’ONU. La lecture de cet ouvrage a aussi été l’occasion pour Akram Belkaid de recueillir les propos d’un homme qui, à 93 ans, continue de suivre de près la marche du monde.

C’est au récit de plusieurs histoires qu’invite l’ouvrage de l’ancien diplomate français Alain Dejammet. Il y a bien sûr la biographie de Boutros Boutros Ghali, diplomate égyptien qui a été le premier Arabe et Africain à occuper le poste de secrétaire général de l’Organisation des nations unies (ONU) de 1992 à 1996. Mais il y a aussi, en filigrane, l’histoire moderne de l’Égypte et du monde arabe. On apprécie ainsi d’emblée cette longue description que fait l’auteur du Caire des années 1920, celui où le futur ministre d’Anouar Sadate et de Hosni Moubarak voit le jour. Une ville où il fait bon vivre, capitale d’un pays qui n’est pas encore « surpeuplé » et qui « n’importe pas de blé » mais où la pauvreté des campagnes est déjà endémique. Sur plusieurs pages, on découvre un Caire cosmopolite, ouvert mais aussi tendu sur le plan politique avec une férule britannique qui ne se dément pas et des élites locales qui, souvent en réaction, se sentent attirées par la culture française. Le Caire est alors, et le restera encore quelques décennies supplémentaires, un « paradis pour étrangers ».

Boutros Boutros Ghali est quant à lui tout sauf un étranger. Petit-fils d’un pacha, « le premier pacha copte chef de gouvernement de l’histoire égyptienne » — assassiné en 1910 — il est copte, donc « foncièrement égyptien comme l’étymologie le désigne, et donc relié par-delà non plus les siècles mais les millénaires aux tréfonds de la civilisation du Nil ». On suit l’itinéraire de ce fils de bonne famille, cet enfant gâté par la vie, aurait-on envie d’écrire. Scolarité banale mais culture dûment irriguée par l’atmosphère livresque et intellectuelle de l’époque. Il devient par la suite juriste et enseigne à l’université du Caire. Grand travailleur, austère, plutôt prudent à l’égard du marxisme, Boutros Ghali, comme nombre de ses pairs découvre, ou redécouvre le nationalisme arabe durant ses études en France où il s’est rendu « parce que l’on y parle le français et que le français n’appartient pas à la France ».

Les hauts et les bas d’une carrière diplomatique

Paris, Le Caire où il enseigne à l’université et tâte du journalisme puis New York à l’université Columbia. Ce parcours finira par le mener à une carrière de diplomate qui lui vaudra une renommée internationale mais aussi un nombre important de déconvenues et d’humiliations. L’une d’entre elle sera l’impossibilité pour lui d’accomplir un second mandat à l’ONU en raison du refus irrévocable des États-Unis, obligés de recourir à l’arme du veto pour lui barrer la route alors que quatorze membres sur quinze du Conseil de sécurité étaient favorables à sa reconduction. Le livre rappelle ainsi comment Madeleine Albright, ambassadrice des États-Unis à l’ONU de 1993 à 1997, fut à l’origine de ce coup tordu. Une défiance alimentée aussi par la décision de Boutros Boutros Ghali de tenir un langage de vérité après le bombardement d’un poste de l’ONU à Qana au Liban par l’armée israélienne (plus d’une centaine de réfugiés palestiniens y trouvèrent la mort).

Quand il évoque le parcours professionnel de Boutros Boutros Ghali, ministre d’État égyptien, secrétaire général de l’ONU ou patron de la francophonie, le livre de Dejammet a le mérite d’éviter les pièges de l’hagiographie, même si un parti pris favorable se dégage chapitre après chapitre. Des réussites, il y en a eu. Boutros Boutros Ghali, qui a participé aux négociations entre son pays et Israël, peut ainsi se targuer d’avoir réussi à maintenir l’Égypte dans le jeu diplomatique arabe et musulman malgré les turbulences nées des accords de Camp David. On lira avec attention les pages concernant cette période cruciale, avec quelques anecdotes hilarantes comme celle où Hassan Touhamy, l’astrologue mystique de Sadate, demande à Moshe Dayan s’il est l’Antéchrist, et cela alors que les négociations s’enlisent à Camp David.

Boutros Boutros Ghali peut aussi, chose peu connue, se targuer d’avoir élaboré une doctrine pour une politique égyptienne du Nil. À cela s’ajoute sa volonté farouche de conserver une autonomie, ou un certain semblant d’autonomie, de l’ONU à l’égard de Washington. Les défaites, elles, sont connues, du moins pour certaines. Malgré son dévouement — sa docilité, diront ses détracteurs — Boutros Boutros Ghali, parce que copte, n’a jamais été le numéro un en titre du ministère des affaires étrangères égyptien. À la tête de l’ONU, il laissera un bilan des plus mitigés, marqué notamment par l’impuissance de l’organisation face aux drames du Rwanda (il fut l’un des premiers à prononcer le terme de « génocide »), de la Bosnie et de la Somalie.

Mais à la lecture du livre on peut se demander si le grand échec de Boutros Ghali n’aura pas été d’avoir préféré les ors d’une carrière diplomatique internationale à l’intégrité d’un parcours d’universitaire érudit. De nombreux Égyptiens, à l’image du journaliste nassérien Hassanein Heykal, en sont persuadés. Pour eux, les récompenses prestigieuses, les titres honorifiques, les impressionnants périples diplomatiques aux quatre coins de la planète, l’appartenance au « monde un peu verbeux qui peuple le grand cirque de conférences, colloques et autres séminaires du dialogue Nord Sud », tout cela ne compte pas devant ce que Boutros Boutros Ghali, travailleur acharné, aurait pu accomplir en tant qu’universitaire ou journaliste. Et quand on évoque ce sujet devant lui (lire l’entretien ci-après), l’homme esquisse un petit sourire, tout en retenue, un peu comme lorsqu’il dressait une muraille entre lui et la presse accréditée aux Nations unies, refusant en cela de chercher à la séduire ou à l’amadouer.

Pour qui s’intéresse au monde arabe, et plus particulièrement à l’Égypte, mais aussi au mode de fonctionnement des organisations internationales, à leurs enjeux internes, à leurs défis en matière de réforme, ce livre apportera de multiples éléments de réflexion.

« Les Palestiniens doivent tenir »

La lecture de l’ouvrage d’Alain Dejammet a été l’occasion de rencontrer Boutros Boutros Ghali dans son bureau du septième étage de l’Unesco. Petit tour d’horizon avec un homme qui, à 93 ans, continue de suivre de près la marche du monde.

Akram Belkaid. — Vous avez été secrétaire général de l’Organisation des nations unies. Quel regard portez-vous sur la « gouvernance » du monde d’aujourd’hui ?

Boutros Boutros Ghali. — Elle est très imparfaite et ne répond plus aux enjeux actuels. Nous vivons une époque dominée par l’émergence des nouvelles technologies de l’information et de celle d’acteurs non étatiques. Les États n’ont plus ce monopole qui était le leur en 1945. Les ONG, les entreprises transnationales et les sociétés civiles ont de plus en plus de pouvoir et d’influence. Or, tous ces acteurs ne sont pas représentés lorsqu’il s’agit de prendre de grandes décisions au sein d’enceintes multilatérales. La réforme de l’ONU que l’on ne cesse d’évoquer depuis des années doit prendre en compte cette réalité. Il y a deux cent Etats pour plus de quinze mille organisations qui comptent. On ne peut pas décider qu’elles seront toutes présentes, c’est impossible, mais qu’elles soient au moins représentées.

A. B. La situation actuelle de l’Égypte vous inquiète-t-elle ?

B. B. G. Non. Ce qui s’y passe est bien sûr préoccupant mais il était temps de rétablir l’ordre. Il fallait réagir. Le pays s’enfonçait dans le chaos et la régression. Il faut l’engager dans la modernisation. Aller vers l’avant. Être de son temps. Avec le président Sissi, les choses vont dans le bon sens. Les religieux ne pouvaient prétendre incarner l’avenir de l’Égypte. En un an au pouvoir, les Frères musulmans ont prouvé leur incompétence et le fait qu’ils avaient menti au peuple pour se faire élire.

A. B. Certes, mais les Frères musulmans sont aujourd’hui les victimes d’une terrible répression !

B. B. G. La question ne se pose pas sous la forme de qui est la victime. Il faut voir cela sous l’angle du projet politique et de ce qu’il entend faire de l’Égypte. Encore une fois, l’actuelle direction du pays est engagée dans la bonne direction.

A. B. En vous entendant, on peut penser que vous restaurez le culte de l’homme providentiel…

B. B. G. Absolument pas ! Je dis juste que l’on ne peut parler de démocratie dans un pays où une bonne partie de la population est analphabète. Près de la moitié ! On ne peut pas copier et brutalement transposer ce qui se passe dans les pays démocratiques. C’est une illusion de croire que cela peut marcher. On le voit bien, le Printemps arabe a été aussi un échec faute de relais. La démocratie, ce n’est pas juste pouvoir aller voter pour celui que l’on souhaite. Rien n’est possible sans éducation, sans liberté de pensée, sans liberté d’expression et d’association. Et pour bâtir une démocratie, il faut des partis politiques. De vrais partis, capables d’encadrer les dynamiques de changement. Cela n’a pas été le cas dans le monde arabe.

A. B. Sauf en Tunisie…

B. B. G. Oui. La société civile tunisienne a joué un rôle déterminant. C’est elle qui a agi pour que la transition se passe au mieux. Les partis politiques, eux, ont été des facteurs de division. La Tunisie a pour avantage d’avoir maîtrisé sa démographie et d’avoir tout de même réussi à fournir une éducation à une bonne partie de sa jeunesse. À partir de cela, on peut essayer de bâtir quelque chose.

A. B. Avec le temps, ne pensez-vous pas que le nationalisme arabe est mort le jour du voyage du président Anouar Sadate à Jérusalem en 1977 ?

B. B. G. (Un temps) Je ne crois pas... De la part du Raïs, ce fut un acte courageux, novateur. Ce voyage a permis à l’Égypte de recouvrir son intégrité territoriale et de sortir d’un état de guerre très coûteux. Seize ans avant les accords d’Oslo, cela a mis en place les éléments politiques et diplomatiques qui ont fait que le monde arabe a peu à peu regardé Israël autrement.

A. B. Oui, sauf que les Palestiniens n’ont toujours pas d’État…

B. B. G. Aurions-nous pu récupérer le Sinaï et obtenir un engagement israélien pour les Palestiniens ? (Silence) Je ne sais pas… En revanche, il est évident qu’il faudra du temps, beaucoup de temps pour que les Palestiniens puissent recouvrir la totalité de leurs droits. À court terme, les choses vont continuer à être difficiles pour eux mais dans le long terme, la démographie va jouer un rôle déterminant au sein même de la population israélienne. Il faudra compter avec la partie arabe de cette population. Elle influera de manière déterminante pour la création d’un État palestinien. D’un vrai État.

A. B. Quand ? B. B. G. À l’horizon de trente ans. Voire de cinquante. Il s’agit pour les Palestiniens d’être patients. Tenaces.

A. B. Et d’ici là ?

B. B. G. D’ici là, ils devront tenir, s’accrocher et, surtout, surtout, s’unir sur le plan politique. Rester unis, ou se réunifier, est un objectif fondamental pour eux. Dans le même temps, les Israéliens qui pensent que les Palestiniens finiront bien par partir s’installer ailleurs se trompent lourdement.

A. B. Une dernière question : votre jeunesse a été consacrée à l’étude et à l’écriture. Ne regrettez-vous pas de vous en être éloigné ?

B. B. G. (Sourire) Vous savez, quand un président vous appelle pour vous dire : « je connais vos écrits et j’ai besoin de vous », il est très difficile de dire non, surtout dans l’Égypte de l’époque1. Ensuite, une fois que l’on est dans l’engrenage les choses suivent un autre cours.

1NDLR. Il s’agit de l’époque d’Anouar El-Sadate, au pouvoir sous différentes fonctions entre 1960 et 1981 : d’abord président de l’Assemblée du peuple, vice-président de la République arabe unie, premier ministre et président de la République de 1970 à 1981.