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Charlie : Une aubaine pour Benyamin Nétanyahou

La presse israélienne a largement couvert les attentats à Paris — surtout celui contre un commerce cacher dans lequel trois Français et un Tunisien juifs ont été tués. Une partie des articles affirment leur soutien à Benyamin Nétanyahou, qui a profité des événements pour inviter les Français juifs à rejoindre Israël sur fond de théorie conspirationniste à propos de ce qui serait l’inquiétante « occupation » de l’Europe par les musulmans. D’autres, notamment dans le journal de centre gauche Haaretz dénoncent sa brutalité, sa ligne politique et son opportunisme dans la perspective des prochaines élections législatives en mars prochain.

« La France est attaquée, et la communauté juive l’est doublement. Les Français commencent à se sentir eux-mêmes étrangers dans leur propre pays, et pour les juifs l’étrangeté est double. Ils ont déjà connu l’antisémitisme de droite, dont le pic survint avec l’affaire Dreyfus. Désormais, des gauchistes antisionistes se rangent à leur côté. Ainsi, l’été dernier [lors des bombardements israéliens sur Gaza],ils ont manifesté au côté des djihadistes qui soutenaient le Hamas. (…) La France a ses problèmes. Les juifs ont plus de problèmes. Les événements de la semaine passée ont marqué une étape importante pour la France. Mais nombre de juifs ressentent que, pour eux, il s’agit d’une étape vers la fin de leur route en France. »

Ainsi Dror Yemini, dans le quotidien populaire israélien Yedioth Aharonoth, le plus lu de son pays, décrit-il la situation des Français juifs1. Paru le lendemain du jour où près de 4 millions de personnes ont manifesté leur solidarité avec les victimes des attentats à Paris sous le slogan « Je suis Charlie » mais aussi, souvent, « Je suis juif », l’article reflète bien l’idée dominante en Israël : peu importe la dimension de la solidarité, le judaïsme français affronterait une menace existentielle à laquelle seul le départ pour Israël peut offrir un échappatoire.

L’Europe « assaillie » par l’islam

Et cette menace porte un nom : l’islam. Juste avant d’arriver à Paris, Benyamin Nétanyahou avait lancé de Jérusalem un appel « aux juifs de France et d’Europe » pour leur dire : « l’État d’Israël est votre foyer. » Un appel non déguisé à quitter la France. Le même jour, il avait aussi évoqué le « vaste assaut » qui devait être lancé partout dans le monde « contre l’islam ». Quelqu’un, vraisemblablement, lui a signalé que cette saillie était mal venue. Depuis, sur YouTube, l’expression est sous-titrée en anglais : « islam radical ». Mais ce n’est pas ce qu’il a dit, et l’on peut difficilement s’empêcher de penser que son propos initial reflétait mieux le fond de sa pensée, tant, en Israël, depuis l’attentat meurtrier commis contre le magasin cacher de Paris, les réactions des médias ont suivi la pente de l’inéluctable « choc des civilisations ».

Dans un article intitulé « The Muslim occupation of Europe », le journaliste Eitan Haber, qui fut chef de presse de Yitzhak Rabin lors de ses deux passages à la tête du gouvernement israélien, incarne la tonalité désormais la plus répandue en Israël, celle qu’incarne en France un Éric Zemmour, dans le droit fil de la thèse conspirationniste de l’essayiste britannique Bat Ye’or sur l’« Eurabie » et la supposée volonté cachée des Arabes de soumettre l’Europe à l’islam. « Des millions de musulmans occupent déjà depuis longtemps une partie significative des pays européens. Mais l’invasion musulmane du continent exige de chaque politicien européen de tenir compte des multiples voix de la population musulmane. Dès lors, même un politicien qui méprise les musulmans, leur religion et leur style de vie ne voudra pas se risquer à faire des commentaires sévères [à leur encontre], bien que ce soit, du moins en ce moment, ce que l’on attendrait de lui », écrit Haber.

Bref, les musulmans sont déjà si nombreux que leur seule présence censure la libre parole. Mais, poursuit-il, cette présence bride surtout l’action : les crimes qui ont eu lieu à Paris « devraient constituer un tournant dans la guerre contre la terreur musulmane. Mais cela n’adviendra pas, parce que le monde occidental n’est pas préparé, ni physiquement ni mentalement, à combattre les ennemis qui se lèvent pour le détruire. Les Européens, comme les Américains et même les Israéliens, ont échoué à saisir sur le fond le sens de l’occupation musulmane et n’ont pas préparé les moyens pour lui mener la guerre lorsqu’ils auraient dû le faire. Maintenant, chacun demandera à son voisin ce qu’il faudrait faire sans trouver de réponse. Or celle-ci est limpide, mais personne n’est disposé à l’assumer : c’est eux — les musulmans — ou nous : les Européens, les Israéliens et tous ceux qui soutiennent la liberté et la démocratie. »

Un comportement "honteux"

Certes, la prestation parisienne de Benyamin Nétanyahou — sa façon brutale d’imposer sa présence en tête du cortège de la manifestation parisienne, sa transformation de la commémoration des victimes juives à la synagogue de la Victoire à Paris en quasi-meeting électoral, etc. — est très sévèrement jugée par de nombreux commentateurs israéliens. Le vieux chroniqueur politique Shimon Shiffer titre son article : « Le comportement honteux de Nétanyahou à Paris »2.

Même tonalité dans le journal de centre-gauche Haaretz. Asher Schechter y évoque le séjour parisien du premier ministre israélien comme « un désastre en termes de relations publiques ». Mais un autre chroniqueur du journal, Anshel Pfeffer, estime cependant que peu importe l’attitude de Nétanyahou, les attentats à Paris ne peuvent que « jouer en faveur de la droite israélienne »3. Parce qu’elle maîtrise beaucoup mieux que la gauche les relations avec les dirigeants communautaires des deux grandes populations juives de la diaspora (aux États-Unis et en France). Et parce que ce qui est advenu à Paris « constitue une toile de fond parfaite pour le discours de Nétanyahou. Cela va dans le sens de sa politique étrangère, qui consiste à refuser toute concession significative aux Palestiniens dès lors qu’Israël se positionne en première ligne face à l’assaut de l’islam radical ».

Toujours dans Haaretz, Tal Niv va plus loin encore4. « Ceci peut paraitre déplaisant », juge-t-il, mais « Nétanyahou a affiché à Paris de la force et du leadership », correspondant à ce qu’attend de lui l’opinion israélienne. « Du point de vue de sa réélection, il a agi sagement. Il s’était déjà querellé avec le président américain Barack Obama et avait détruit les relations avec le secrétaire d’État John Kerry. Là, il est allé en France pour mettre Hollande le nez dans son caca. À deux reprises, il a ennuyé le président français ». La première fois, lorsqu’il a dit que la France avait un problème de « faiblesse » face au terrorisme. La seconde en appelant les Français juifs à quitter leur pays. Cette attitude n’a pu que lui être bénéfique en Israël. « C’était là un message sioniste très clair », qui ne pouvait que plaire à un électorat israélien habitué à se vivre dans un océan international d’incompréhension, comme le seul à vraiment savoir comment « traiter » le monde arabe et l’islam — par la force, et surtout rien que la force.

Un appel contesté aux « juifs de France »

Dans cet environnement, quelques voix minoritaires se sont élevées, en particulier dans Haaretz, surtout à propos de l’appel de Nétanyahou aux Français juifs à partir pour Israël, supposé le seul lieu qui saurait les protéger, qui a choqué. Celui-ci « a mené sa campagne électorale sur le dos des juifs français », a titré le 13 janvier l’éditorial du quotidien. Avec cet appel, Nétanyahou « a directement offensé les Français et leurs dirigeants. En d’autres termes, il a dit qu’aucun autre État ne saurait combattre le terrorisme aussi bien que ne le fait Israël. Ces déclarations font le jeu des organisations terroristes islamistes, qui peuvent voir comme un succès le fait même que le premier ministre d’Israël encourage les juifs à fuir, faisant ainsi le travail des terroristes à leur place ».

Dénonçant la réaction « instinctive, pavlovienne » de Nétanyahou à l’attentat de Paris, Chemi Shalev, l’un des chroniqueurs du journal, dit les choses de façon plus radicale encore5 . L’appel aux Français à partir « devrait mettre mal à l’aise même le plus ardent des sionistes. Car il n’est rien moins qu’une capitulation flagrante devant la terreur et offre aux instigateurs [des attentats] un présent auquel ils n’auraient pas rêvé : au mieux un départ frénétique de juifs de France, au pire une élimination complète de la présence juive en France. En encourageant leur émigration massive, les politiciens israéliens pourraient ainsi aider les terroristes fanatiques à finir le travail engagé par les nazis et leurs collaborateurs de Vichy : parvenir à une France “Judenrein” », débarrassée des juifs. Et Shalev de conclure : « Imagine-t-on le scandale si, après le massacre de 2002 à l’Hôtel Park à Netanya6, un politicien français était venu dire aux citoyens français résidents en Israël que le temps était venu de rentrer chez eux, dans leur lieu de naissance, un pays où ils pourraient résider plus sains et saufs ? »

1«  France’s Jews are under double attack  », ynetnews.com, 1er décembre 2015.

2«  Netanyahu’s shameful behavior in Paris  », ynetnews.com, 13 janvier 2015.

6Ville où réside une forte communauté de juifs originaires de France et où plusieurs dizaines d’Israéliens ont péri dans un attentat.