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Choses vues en Iran

Zakya Daoud, journaliste et écrivaine, auteure de nombreux ouvrages sur le Maghreb et le monde musulman, revient d’un voyage touristique en Iran, seule manière de visiter un pays plutôt fermé à la presse étrangère.

L’Iran est un très vieux pays sur l’ancienne route de la soie devenue une route de la drogue, sur un haut plateau balayé par les vents, entouré de mers, de hautes montagnes et de déserts. Il est travaillé depuis toujours par deux passions qui pourraient paraître contradictoires : un amour passionné pour la vie, la nature, l’eau, les roses, la poésie, la beauté, et un mysticisme non moins passionné qui se porte toujours sur un Dieu omnipotent, qu’il ait été Zoroastre, Mithra, Mani ou aujourd’hui Allah et son principal intercesseur Ali1. Dans ce qui est aussi un carrefour stratégique entre l’Asie, l’Inde surtout, le Proche-Orient, la Russie, l’empire ottoman et l’Europe, devenu par la force de l’histoire et des multiples invasions et conquêtes un melting pot de peuples et de civilisations diverses, ces deux passions sont portées à l’incandescence. Le tout est relié par un nationalisme, une fierté et une conscience nationale très aigus.

Un patrimoine millénaire

Quelles que soient leur origine et leur diversité ethnique, les Iraniens sont fiers de leur histoire millénaire, des nombreuses civilisations qui sont nées sur leur sol : pour eux, l’avant de l’islam, n’est pas la jahiliya (NdT. Époque de l’ignorance)2 des pays arabes, c’est une continuité. On vous raconte ainsi, comme par inadvertance, au détour d’une conversation, que c’est parce que les mages zoroastriens avaient pris trop de pouvoir que certains intellectuels sont allés solliciter l’islam. Ils l’auraient donc appelé plutôt qu’il ne les aurait conquis, et d’ailleurs il a mis trois siècles à s’implanter. De même, on vous soutient que le chiisme est une manière pour les Iraniens d’affirmer leur indépendance et leur particularisme. Et on vous parle de Darius3 et de Cyrus4 comme s’ils avaient gouverné hier et des vingt-huit nations soumises à l’empire perse venant déposer leurs offrandes sur les bas-reliefs de Persépolis comme si c’était une évidence de toujours, ce qui donne beaucoup à penser sur les ambitions régionales de ce grand pays.

Ce formidable orgueil national s’exprime dans une conservation parfaite d’un riche patrimoine artistique que le régime respecte scrupuleusement. Ce pays, étendu comme la France, l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne réunies, bien qu’au trois quarts désertique, frappé par un embargo depuis 2003 et internationalement stigmatisé depuis la révolution des ayatollahs, n’est pas un pays musulman comme les autres : il est à la fois plus religieux et moins religieux que les pays arabes, ce qui ne peut manquer de frapper durablement les esprits. Plus religieux, car les principaux monuments visités sont des mosquées ou des mausolées splendides parfaitement entretenus, lieux de prière et de recueillement, mais aussi centres sociaux et politiques, d’éducation et d’entraide, où des femmes enrobées de voiles noirs ressemblent à des corneilles posées sur des tapis persans et où de graves religieux enturbannés pleins de componction opposent un sourire désarmant à toute velléité de contact puis se prêtent à la discussion, sûrs de remporter toutes les controverses. Moins religieux, car les appels à la prière sont d’une discrétion totale et, en cette période de ramadan, le jeûne ne semble poser aucun problème de conscience : pour peu qu’ils voyagent, les Iraniens s’attablent ostensiblement dans les restaurants et l’on en voit dans la rue qui ne dédaignent pas les bouteilles d’eau. Les belles Iraniennes au nez souvent refait, tant la chirurgie esthétique est, nous dit-on, d’un usage courant, portent de plus en plus leur tchador, souvent noir, sur le bord de leur chignon, ne cachant en rien leurs cheveux et leur morphologie. Ce voile ne demande qu’à tomber, il est le plus souvent prêt à le faire.

Désir d’ouverture

Les jeunes gens dans les nombreux parcs se tiennent sans complexe par la main et pique-niquent en riant. À tous points de vue, cette théocratie apparaît davantage politique que religieuse, l’une chassant l’autre, d’ailleurs. C’est une machine politique qui reste néanmoins extrêmement puissante et qui semble engagée dans une course de vitesse pour conserver son emprise sur des populations qui réclament l’ouverture, adressant aux étrangers de passage des « welcome » chaleureux et des « hello » souriants. Ainsi, de gigantesques mosquées sont en construction dans un pays qui n’en manque vraiment pas, des mausolées sont agrandis et modernisés, et, pour peu que des velléités d’indépendance aient été trop marquantes comme à Chiraz, au tombeau de Hafez5, des cafés bien innocents sont fermés et les poèmes sont remplacés par des récitations du Coran. Les amateurs de poésie, non découragés, s’égayent dans les allées pour continuer leurs déclamations, coexistant sans problème avec les religieux, bien que les uns soient armés de micros et les autres non. Combien coûtent ces constructions pharaoniques ? Nul ne le sait, c’est hors budget, car la théocratie qui gouverne l’Iran contrôle la religion comme l’armée et la justice et a la mainmise sur un État qui semble non seulement tenir le pays, mais encore supporter sans trop de problèmes — sauf la dévaluation de la monnaie6 — l’embargo auquel il est soumis et qui n’est pas encore levé.

Comme partout, pesanteurs et tentatives d’émancipation alternent et une lutte sourde semble animer les cercles politiques : ainsi un petit-fils de l’ayatollah Rouhollah Mousavi Khomeiny est exilé en Irak et un autre, nommé Hassan, vient d’être pris à partie par un conservateur dans le mausolée de son grand-père sur la route de l’aéroport de Téhéran. Mais de cela, la rue ne porte aucun témoignage.

L’avenir aux réformateurs ?

Il reste cependant des faits incontournables : depuis la révolution et la guerre Irak-Iran qui l’a suivie et qui a renforcé son système7, depuis trente-cinq ans donc, la population a presque triplé, passant de 35 à plus de 80 millions d’habitants8. Parmi eux, 60 % n’ont connu que les mollahs au pouvoir, et, depuis 10 à 15 ans, les différenciations sociales se sont accrues — on pourrait presque dire aggravées —, créant une classe très aisée composée des membres du régime, des « gens du bazar » et de tous ceux qui se sont enrichis grâce à l’essor urbain immobilier.

À ses débuts, la théocratie a favorisé des classes populaires urbaines, récompensant leur piété et leur soutien par de multiples prébendes. Cette nouvelle classe moyenne ne demande, comme partout, qu’à prospérer davantage et à s’affirmer ; elle l’a tenté sans succès en 2009, lors du soulèvement postélectoral — le « mouvement vert ». Apparemment cette revendication est désormais plus modérée, donc plus adroite. Elle se focalise sur des réformateurs qui n’ont pas encore le pouvoir, mais dont on peut gager qu’ils commencent à être puissants, maintenant que l’ouverture économique est inéluctable, avec la fin prochaine de l’embargo et l’appel aux investissements. Pour autant, l’Iran est un fascinant pays moderne, avec tous ses aléas depuis son premier Parlement de 1906. Là encore, les Iraniens sont fiers de cette antériorité historique.

1NDLR. Selon la tradition chiite.

2NDLR. Dans le Coran, la période antéislamique, caractérisée par le polythéisme.

3NDLR. Darius 1er (vers 550-486 av. J.-C.) dit Darius le Grand, grand roi de l’empire perse de la dynastie des Achéménides.

4NDLR. Cyrus II (roi vers 559 à 530 av. J. C.), dit Cyrus le Grand, fondateur de l’empire perse, de la dynastie des Achéménides.

5NDLR. Célèbre poète, philosophe et mystique persan né autour des années 1310-1337 à Chiraz.

639 000 rials pour 1 euro.

7Dans de nombreuses villes, des panneaux célèbrent les jeunes martyrs de cette guerre qui aurait fait au total 1 200 000 morts des deux côtés.

8La diaspora iranienne serait forte de 7 millions de personnes, présentes notamment aux États-Unis et en Allemagne. L’Iran compte de nombreux étudiants aux États-Unis.