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Choukri Mesli, le chant du signe

Disparition de l’un des fondateurs de la peinture moderne en Algérie

Le peintre algérien Choukri Mesli, l’un des fondateurs de la peinture moderne en Algérie au lendemain de l’indépendance est décédé lundi 13 novembre à Paris. Myriam Kendsi, peintre elle-même, retrace son itinéraire artistique.

Parler de la peinture algérienne, c’est parler du nord de cette Afrique, du sud de la Méditerranée, paysage ô combien sanctuarisé par ma mémoire visuelle et olfactive, cette Algérie des origines où s’affrontent tant d’identités, tant d’histoires, tant de lumière, tant de passion et de violence. Parler de ce pays c’est témoigner de cette histoire foisonnante, multiple et désespérée, nœud de tensions identitaires multiples.

Les questions identitaires sont prégnantes, lancinantes y compris dans les arts plastiques, qu’elles soient liées au genre ou aux origines, une quête sans fin et sans fond et une tentation de l’effacement, du recouvrement des lignes à franchir ou à transgresser. Les luttes de libération et les indépendances dans tout le Maghreb ont vu éclore des écoles de peinture qui seront placées au cœur des contradictions de la société. Les artistes iront interroger leurs rapports à la nation, au peuple, aux traditions culturelles, aux conséquences de la colonisation, et l’Algérie sera le pays du Maghreb le plus victime de l’acculturation et de la spoliation identitaire, des arts plastiques à l’architecture des villes.

« Retour des ancêtres »

Certains artistes ont su parler de la modernité au-delà des appartenances, tout en prenant appui sur les cultures populaires dont ils ont transposé la réalité profonde. Le peintre Choukri Mesli, qui vient de nous quitter, fut l’un d’eux. Cet artiste né en 1931 à Tlemcen est un des fondateurs de la peinture contemporaine algérienne. Élevé par un grand-père enseignant en langue française et surtout mélomane, il a grandi dans une famille nationaliste qui quittera Tlemcen pour s’installer à Alger en 1948 où il réalisera ses premières gouaches.

En 1950, Mesli participera à la revue Soleil, proche d’Alger républicain, le journal où écrivait Kateb Yacine ou Albert Camus, tout en exposant au salon des orientalistes. Il fut l’élève de Racim le miniaturiste à l’École des beaux-arts d’Alger, avant d’y revenir comme professeur lui-même après avoir créé et participé au groupe Aouchem (tatouages) dont le manifeste fut une véritable revendication politique appelant à redéfinir l’identité algérienne, à la relier aux arts populaires de son patrimoine et surtout à l’inscrire dans l’africanité.

Ce sera donc une peinture du signe, que l’on retrouve inscrit dans les tapis, les poteries, le graphisme mural des maisons et sur le visage des femmes sous la forme de tatouages. On assistera à la même recherche au Maroc avec Ahmed Cherkaoui avec qui il exposera à Paris, ou plus tard chez Farid Belkahia.

Mesli fondera en 1963, avec notamment Baya, Ali Khodja et Issiakhem, l’Union nationale des arts plastiques (UNAP), une organisation du Front de libération nationale (FLN)1 et qui ne se séparera du parti qu’en 1989 sous la présidence de Chadli Bendjedid. Le plasticien quittera l’Algérie durant la « décennie noire » des années 1990, sur le conseil du directeur de l’École des beaux-arts, Ahmed Asselah, lui-même assassiné avec son fils Rabah le 5 mars 1994. Mesli arrêtera de peindre.

« Géométrie du désir », 1967

Toute sa vie, sa création sera à la fois pétrie, mais aussi interrompue par le politique et ses symboles. Ses peintures sont remplies de corps de « femmes tatouées jusqu’au nombril, porteuses de l’alphabet », dira l’écrivain Tahar Djaout. Des femmes sans visage, juste des corps aux formes sculpturales, quelquefois sous le signe de Tin-Hinan, la reine mythique des Touaregs, la femme qui commande aux hommes. Des femmes-palimpsestes inscrites dans la mémoire de cette Afrique du Nord qui avait perdu son imaginaire, voire son inconscient. Les femmes de Mesli sont exubérantes de couleurs, empreintes de sensualité, charnelles, le corps est signe chez lui et « plus fort que les bombes », dira-t-il.

Par son œuvre, Choukri Mesli a questionné et objectivé les tensions de sa société, mais aussi l’histoire de l’art du Maghreb. Et aujourd’hui, dans un contexte où les écoles d’art sont en grande difficulté, où les galeries sont encore trop peu nombreuses, l’appétence pour l’art peu cultivée dans l’éducation, la commande publique absente, l’enjeu de la transmission est de taille. En effet l’Algérie a une place à prendre, loin des aliénations culturelles provoquées par le tourisme de masse, la mondialisation ou l’exotisme intérieur, mais cela nécessitera du travail, de l’exigence, de la remise en question, de la recherche et de la ténacité. Il en va de la lutte contre l’appauvrissement artistique et esthétique de son rapport au monde.

« Femmes en lutte », affiche, 1990

1Lire à ce sujet Nadira Laggoune Aklouche, « Structures de la réappropriation », in « Réflexions sur la postcolonie », Rue Descartes,2007/4.