Politique, culture, société, économie, diplomatie
1232 €Collectés
30000 €Objectif
3 / 33Jours

D(rôles) de printemps arabes au théâtre

Une expérience présentée sur la scène du Tarmac à Paris

À de rares exceptions près — comme la pièce Rituels pour une Métamorphose du syrien Saadallah Wannous entrée au répertoire de la Comédie française en 20131— le théâtre arabe contemporain est peu connu en France. Genre relativement nouveau sur l’autre rive de la Méditerranée, il n’en demeure pas moins aussi innovant que vivace, jouant des registres de langue, repoussant les limites de la mise en scène mais aussi bravant les contraintes des autorités de censure.

Alors que pendant les épisodes de protestation des printemps arabes c’est avant tout la rue qui s’est prêtée comme scène et tribune pour exprimer frustrations et colères, le théâtre Le Tarmac à Paris choisit dans son programme intitulé « (D)rôles de printemps », joué du 11 au 28 mars 2015, de donner au théâtre arabe contemporain l’occasion de montrer comment il s’approprie ou se réapproprie ces événements, comme volés par l’immédiateté de l’actualité. Pratique de texte et de représentation, le théâtre possède en effet cette capacité de s’emparer de l’actualité pour explorer des réponses par la scène : la pièce tunisienne, Yahya Ya’îch-Amnesia, de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar qui dès 2010 mettait en scène la destitution du régime de Zine El Abidine Ben Ali et sa fuite, a par exemple souvent été citée pour son caractère visionnaire de la vague de contestation en Tunisie.

Au Tarmac, six créateurs qui vivent et travaillent en Égypte (Ahmed El Attar ; Hassan El Geretly), en Tunisie (Meriam Bousselmi ; les chorégraphes Aicha M’barek et Hafiz Dhaou) et au Liban (Sawsan Bou Khaled) présentent leurs travaux, réalisés dans divers formats artistiques : théâtre, danse, « installation » ou « performance » théâtrales, parfois à mi-chemin entre deux formes. Pour Hassan El-Gereftly, auteur égyptien du spectacle Zawaya, témoignages de la révolution (joué jusqu’au 28 mars), la réflexion porte sur l’intégration de l’héritage populaire dans les pratiques théâtrales. Sa troupe a particulièrement travaillé sur « le récit, l’art de conter, de raconter »2 au moment où la révolution de 2011 est réécrite et les mémoires manipulées. Les œuvres, chacune à leur façon, extraient les révolutions de l’immédiateté pour donner à voir et sentir « leur onde de choc » plutôt que le point zéro3. Aucune n’est vraiment narrative, refusant le principe de l’intrigue construite autour de différents personnages en interaction.

Un événement sans précédent

L’initiative du Tarmac qui laisse libre cours aux questionnements qui animent le théâtre arabe contemporain est à saluer, et ce, d’autant plus que l’histoire de la production dramaturgique dans le monde arabe est relativement récente. Longtemps considéré comme un genre importé, le théâtre arabe a d’abord été mis au défi de la quête identitaire : les dramaturges ont cherché à donner au genre son identité propre, conciliant l’héritage culturel et les pratiques locales avec les vagues d’une modernité venue des scènes européennes. En outre, la production dramaturgique en arabe a dû se poser la question du registre de langue, littéral ou dialectal, à adopter : traditionnellement écarté du champ littéraire, et considéré comme hors des cadres de la production dite de «  qualité », le théâtre en dialecte est désormais sorti du second plan où il avait été relégué pour s’affirmer dans la majorité des créations contemporaines.

C’est le cas des trois œuvres dramaturgiques présentées au Tarmac, que ce soit Alice (Sawsan Bou Khaled), On the importance of being an Arab où Ahmed El Attar présente des tranches de vie en Égypte en diffusant ses propres conversations téléphoniques enregistrées, ou Zawaya (Hassan El Geretly), dont le titre signifie « angles », qui propose dans la langue égyptienne malléable et souple du quotidien — qui sied à chacun d’entre eux — le témoignage croisé de cinq personnages : une mère de martyr, une visiteuse d’hôpital, un supporteur de football, un officier de police et un voyou qui ont vécu les événements de la place Tahrir au Caire en janvier 2011. Alice est une performance théâtrale qui, après la scène initiale qui voit l’actrice croquer les concombres qu’elle avait sur les yeux pour préserver sa jeunesse, met en scène ses cauchemars et ses rêves. Dans On the importance of being an Arab, El Attar se prête au jeu de la reconstruction des souvenirs sur une musique de Hassan Khan : assis sur une chaise dont il ne se lèvera pas, elle-même posée un cube, l’artiste égyptien donne à écouter, à lire et à voir des fragments de sa vie. Histoire individuelle et histoire collective se mêlent : alors que dans On the importance of being an Arab, le « je » de l’artiste multiplie les témoignages, dans Zawaya, il est porté par plusieurs voix, y compris celles des trois auteurs du texte.

Entre expérience collective et intimité

Paradoxalement, un point commun ressort très fortement des six œuvres présentées : à l’opposé des représentations dominantes, d’actions collectives ou de foison de personnages qui ont créé l’imaginaire des révolutions arabes, les printemps mis sur les planches prennent la forme d’expériences individuelles voire individualistes, personnelles voire intimes. Si pour le supporteur de football de Zawaya c’est la foule qui compte (« Al-batal al-gumhur mich al-fard », « le héros c’est le public, pas l’individu »), Hafiz Dhaou, l’un des chorégraphes du spectacle de danse Sacré printemps ! entend redonner sa place à chaque individu dans la masse avec son spectacle où sept danseurs (dont les chorégraphes), s’arrachent à des figures dessinées qui ont vocation à porter en elles une révolution silencieuse et où la musique travaille les corps de toute sa tension, les rassemblant mais les propulsant aussi vers des trajectoires incertaines. Loin des effets de chœur, les artistes ont en effet opté pour des formats épurés et un nombre d’acteurs resserré : des monologues (Sawsan Bou Khaled, Ahmed El Attar) explorent les silences autant que les différentes formes d’une dimension sonore qui trouve sa pleine expression dans le processus de création (micros, samplers, bruits de bouche, percussions, musique). Dans Alice, Sawsan Bou Khaled prive le spectateur des mots laissant une place démesurée au silence : seule sur un lit comme unique élément scénique qui se transforme tout au long de la pièce pour créer de multiples décors, l’actrice se bat, dans ce voyage imaginaire, avec diverses formes comme autant d’hallucinations. Dans Truth Box de l’artiste tunisienne Meriem Bousselmi l’installation prend la forme d’un confessionnal et fait entendre l’intimité et les aveux de péché de personnages fictifs. Enfin les perspectives, parcours ou trajectoires d’individus isolés se croisent plus qu’ils ne se rencontrent ou dialoguent dans Zawaya. L’oeuvre d’Ahmed El Attar On the importance of being an Arab porte sur le désir d’être voyeur qui nous anime tous : renversant le miroir, il déjoue les attentes de ce spectateur venu s’enquérir du moment historique.

La mise en scène de l’expérience vécue donne au monologue une valeur de témoignage, suscitant mémoire collective et mémoire individuelle ou à visée informative devant un public international comme celui du Tarmac. Par la double nature textuelle et visuelle, le théâtre se construit dans l’instant. La représentation de Sacré printemps ! (Aicha M’Barek et Hafiz Dhaou) du 19 mars 2015, le soir de la fusillade au musée du Bardo à Tunis, a montré comment, le moment de la représentation participe pleinement au processus de création.

1«  Tuqūṣ al-išārāt wa l-taḥawwulāt  », Rituels pour une métamorphose, traduit de l’arabe par Rania Samara, Actes Sud, 2013.

2Najla Nakhlé-Cerruti, «  L’art de raconter et l’art de jouer, entretien avec Hassan El-Geretly, artiste et homme de théâtre égyptien  », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 14 octobre  2014

3Présentation du spectacle par les chorégraphes, pour la Maison de la danse, Lyon à l’occasion de sa sortie en 2014.