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Deux écrivains, deux visions de l’Égypte républicaine

Édouard Al-Kharrat et Gamal Ghitany

Édouard Al-Kharrat et Gamal Ghitany, deux grandes figures de la littérature égyptienne — le second est l’écrivain arabe contemporain le plus traduit en français après Naguib Mahfouz — sont décédés cette année. Ils ont contribué à l’émergence d’une modernité littéraire spécifiquement arabe entre tradition et innovation formelle, dans un rapport au politique à l’opposé l’un de l’autre. Leurs œuvres permettent de mieux comprendre l’Égypte de Nasser et de ses successeurs.

Près de vingt ans séparent les romanciers Édouard Al-Kharrat et Gamal Ghitany, deux grandes figures de la littérature arabe d’Égypte qui nous ont quittés cette année. Ils sont cependant tous deux, du point de vue de l’histoire littéraire, considérés comme des maîtres du gil al-sittinat, cette « génération des années soixante » qui va exploser au lendemain de la défaite de 1967 et profondément renouveler la fiction arabe moderne. Si, dans les décennies antérieures, les Naguib Mahfouz (1911-2006), Yahya Haqqi (1905-1992) ou Youssef Idris (1927-1991), ont brillamment acclimaté les canons du réalisme européen au contexte égyptien, ce sont bien leurs successeurs qui, à l’instar de Kharrat et Ghitany, vont inventer une modernité littéraire spécifiquement arabe, en retissant les liens rompus avec le turath, le patrimoine littéraire arabe ancien, tout en intégrant les innovations formelles des littératures européenne et américaine du XXe siècle.

Aux marges du champ littéraire

Lecteur, critique et traducteur infatigable, animateur de Galerie 68, l’éphémère (1968-1971) revue d’avant-garde où publient nombre des futurs grands noms de cette génération des années 1960, Édouard Al-Kharrat en aura été à la fois le mentor et l’une des voix les plus originales. Né en 1926 à Alexandrie dans une famille copte paupérisée par la crise des années 1930 — enfance qu’il évoque dans Alexandrie, terre de safran, peut-être son plus beau texte disponible en traduction française —, sa formation intellectuelle se fait dans le contexte révolutionnaire de l’après-1945. Militant trotskiste, incarcéré pendant près de deux ans (1948-1950), il renonce ensuite définitivement à l’engagement politique et mettra longtemps à revenir à l’écriture. Mais par cette trajectoire singulière, il sera l’un des rares intellectuels égyptiens à faire vivre dans le pays — dans un contexte où elle était gommée par la culture nationale — la mémoire de l’avant-garde surréaliste et internationaliste des années 1940 et à la transmettre aux jeunes générations nées ou ayant grandi sous Gamal Abdel Nasser.

Comme écrivain, Kharrat est un late bloomer. Après deux recueils de nouvelles publiés en 1959 et 1972, c’est finalement en 1979, à plus de cinquante ans, qu’il publie son premier roman, Rama wa-l-tinnin (Rama et le dragon), roman d’amour touffu où la quête amoureuse inassouvie du narrateur est aussi quête mystique et politique, dans un foisonnement de références religieuses et littéraires. Ce premier roman, malheureusement toujours pas traduit en français, fait jaillir chez Kharrat des sources de créativité qui sommeillaient jusque-là, probablement étouffées par ses fonctions officielles : pendant près de 20 ans il a été l’assistant de Youssef El-Sibai, l’officier et écrivain chargé par Nasser puis Anouar El Sadate de contrôler la « République égyptienne des lettres » à l’Organisation de solidarité des peuples afro-asiatiques, dont Sibai fut le secrétaire général depuis sa création dans la foulée de la conférence de Bandung (1956) jusqu’à son assassinat, à Chypre en 1978, par un commando palestinien qui entendait ainsi sanctionner le régime égyptien suite à la visite de Sadate en Israël.

Édouard Al-Kharrat, qui comme souvent accompagnait son patron, faillit d’ailleurs être une victime collatérale de l’attentat. Avec la disparition de Sibai, il recouvre sa liberté et va désormais se consacrer pleinement à l’écriture, publiant jusqu’au début des années 2 000 une trentaine de livres — une œuvre dominée par la fiction romanesque, avec en son centre la trilogie inaugurée par Rama et le dragon, mais qui fait une large place également à la critique littéraire, théâtrale et artistique, voire à l’occasion à la poésie. Car il aura été aussi, jusqu’aux années 1990 au moins, un remarquable animateur de la scène littéraire égyptienne, lecteur assidu, critique et introducteur de dizaines de ses cadets écrivains et poètes, encourageant leurs expérimentations et les théorisant au moyen de catégories — « nouvelle sensibilité », « écriture transgénérique », « nouvelle-poème » — quelque peu floues, mais néanmoins efficaces. Grâce à ce travail patient mené, fait assez rare dans le champ littéraire arabe pour devoir être souligné, en dehors de tout support institutionnel (hormis la courte expérience de Galerie 68, il n’a jamais dirigé ou animé de revue littéraire, disposé de tribune de presse ou occupé de position culturelle officielle), il a pu à la fois se construire une position de trendsetter (lanceur de tendance) dans l’avant-garde littéraire égyptienne et surtout imposer une œuvre très originale, en rupture avec l’esthétique dominante de la génération des années 1960. En effet, à rebours de ses pairs qui, tout en intégrant les innovations formelles du modernisme littéraire, restent le plus souvent fidèles à la vocation réaliste de la fiction qu’ils utilisent pour faire passer un message de critique sociale et politique, Al-Kharrat aura construit une œuvre tournée sur elle-même, sur le travail de résurrection et de transfiguration d’une expérience individuelle par la médiation des mots et de la mémoire.

Peu lue, réputée (à tort) difficile, cette œuvre à la marge du champ littéraire égyptien et arabe a fini par s’y imposer et son auteur a reçu au soir de sa vie à peu près tous les prix et honneurs auxquels peut prétendre un écrivain arabe. Elle reste néanmoins peu connue à l’étranger, y compris en France (quatre titres traduits1), parce qu’elle ne se prête pas à la réception dominante, sur les modes du document ethnographique et de la dénonciation politique, qui est celle de la littérature arabe traduite dans les langues européennes. Mais aussi parce que son auteur s’est délibérément tenu à l’écart, tant dans son pays qu’à l’étranger, du mode d’intervention politique dominant parmi ses pairs, et dont Gamal Ghitany constitue un exemple caractéristique.

La tradition du grand intellectuel

Comme beaucoup d’intellectuels de sa génération mais peut-être plus que tout autre, Gamal Ghitany est un enfant du nassérisme. Quelques années après sa naissance, en 1945, dans un village de Haute-Égypte, sa famille migre au Caire et s’installe dans le vieux quartier de Gammaliyya, là où a grandi son aîné Naguib Mahfouz. Mais le tissu social y a bien changé : la petite et moyenne bourgeoisie l’a quitté, à l’instar des parents de Mahfouz, pour les périphéries plus aérées d’Abbassiya et d’Héliopolis, souvent remplacée par des migrants ruraux comme la famille de Ghitany. Une famille pauvre au parcours social ascendant, grâce à l’éducation que le régime nassérien rend accessible à un plus grand nombre : Gamal, l’aîné, devra se contenter d’un diplôme technique quand ses trois cadets accèderont à l’université.

Comme beaucoup d’autodidactes, c’est un lecteur éclectique qui dévore aussi bien les romans de quatre sous que la littérature arabe classique qu’il se procure auprès des nombreux bouquinistes autour de la mosquée-université d’Al-Azhar. Très tôt, il fréquente les cafés où se réunissent de jeunes intellectuels ; à 18 ans, il publie sa première nouvelle dans une revue littéraire libanaise (1963). Le régime de Nasser, tout en laissant aux écrivains et intellectuels une large liberté d’expression, a écrasé toute opposition et instauré une surveillance policière qui vise particulièrement les trublions en puissance que sont les jeunes avant-gardes littéraires. En octobre 1966, une vingtaine d’entre eux, dont Gamal Ghitany, sont arrêtés et accusés de menées « pro-chinoises ». Détenus plusieurs mois à la prison de la Citadelle, ils seront libérés grâce à l’intervention auprès de Nasser de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, reçus en grande pompe au Caire en mars 1967. Trois mois plus tard, c’est la déroute militaire de juin. Ce double traumatisme, personnel puis collectif, marque profondément Ghitany et est à l’origine de son premier roman, celui auquel, aujourd’hui encore, la plupart des lecteurs arabes associent son nom : Zayni Barakat.

Achevé dès 1971, Ghitany a 26 ans –, Zayni Barakat porte à un haut degré de perfection les innovations déjà contenues dans son premier opus, un recueil de nouvelles publié en 1969 et qui lui a valu d’être embauché au quotidien Al-Akhbar, où il fera désormais carrière. Zayni Barakat est l’histoire fictionnelle de l’irrésistible ascension d’un muhtasib (censeur ou prévôt des marchés) au Caire dans les années précédant la chute de la ville et du pays aux mains des Ottomans, en 1517. À travers l’allégorie historique (le parallèle suggéré entre la défaite de 1967 et celle de 1517, sur laquelle s’achève le roman), Ghitany expose et dénonce les mécanismes par lesquels le régime nassérien, et au-delà, tout pouvoir autoritaire, manipule l’opinion et assoit sa domination. C’est aussi une méditation sur les rapports entre nation et histoire, et surtout entre les intellectuels et le pouvoir, où l’on peut lire, à travers l’histoire du personnage de Saïd El-Gohaïny, pauvre étudiant azharite idéaliste jeté en prison par les espions de Zayni pour avoir pris au mot ses promesses de justice, l’objectivation par Ghitany de sa propre trajectoire d’apprenti intellectuel, admirateur puis victime de Nasser. Mais la force et l’originalité du roman tiennent aussi à sa composition : c’est un patchwork savamment orchestré de récits de personnages divers et de pseudo-documents officiels (firmans, proclamations, procès-verbaux de réunions…) qui pastichent habilement la langue des chroniques de l’époque.

Zayni Barakat est publié à Damas en 1974, alors que son auteur est interdit de publication en Égypte pour avoir signé le Manifeste des écrivains et hommes de lettres2 de janvier 1973. Ghitany publie ensuite plusieurs autres romans et recueils de nouvelles à Beyrouth, Bagdad, puis chez de petits éditeurs privés égyptiens. Il ne retrouvera accès aux colonnes d’Al-Akhbar qu’en 1985. Durant cette période de disgrâce politique, il publie trois autres romans qui expriment assez bien les orientations dominantes de sa production future : la critique sociale, avec La mystérieuse affaire de l’impasse Zaafarani (1976, trad. française 1997), que l’on retrouvera par exemple dans L’Épitre des destinées (1989, trad. française 1993) ; la réflexion sur l’espace urbain comme construction historique et politique, avec Khitat al-Ghitani (1981), thème qui revient dans Les délires de la ville (1992, trad. française 1999) et dans les nombreux essais que Ghitany — grand amoureux et connaisseur du Caire — a consacrés à cette ville. Enfin une forme originale d’autofiction, avec Le livre des illuminations (1983-87, trad. française 2005), somme de près de 900 pages où, sous la forme d’une parodie des traités mystiques d’Ibn Arabi, il mêle récits autobiographiques et méditations spirituelles, historiques et politiques. Le livre s’ouvre sur la mort de son père, qui surprit Ghitany alors qu’il se trouvait à l’étranger, et s’achève sur celle de sa mère. À l’impossible deuil du père fait écho la nostalgie de Nasser, vue sous l’allégorie du martyre d’Al-Hussein, victime du tyran Mou’awiya (Sadate).

La vision du monde de Ghitany est évidemment très différente de celle de Kharrat, les moyens littéraires déployés aussi, mais le Livre des illuminations partage avec la trilogie de Rama la même ambition de dire le monde et trouver son sens à partir de l’introspection, de l’écriture de la mémoire : la littérature et le roman comme quête de soi, de la place de l’individu dans le temps et dans l’espace. Ghitany renouera avec cette veine mystique et méditative dans nombre de ses écrits, en particulier avec Pyramides (1994, trad. française 2 000) et la série des cinq Carnets (le dernier, Sémaphores, est paru en traduction française en 2014). On ne peut rendre justice ici en peu de mots à une œuvre foisonnante et prolixe — la bibliographie arabe de Ghitany compte plus de cinquante titres — mais du moins largement accessible en français : avec 12 titres traduits à ce jour (dont huit par Khaled Osman), Ghitany est, après Mahfouz, l’écrivain arabe contemporain le plus traduit en français.

Son retour au journalisme actif en 1985 coïncide avec la publication de la traduction française de Zayni Barakat3, et surtout avec la nouvelle politique du régime Moubarak qui, à partir du milieu des années 1980, tente de renouer l’alliance avec l’intelligentsia rompue par son prédécesseur. Politique dont l’artisan principal sera Farouk Hosni, inamovible ministre de la culture de 1987 à 2011. En 1993, Gamal Ghitany crée Akhbar al-Adab, un hebdomadaire littéraire publié par le groupe de presse Akhbar el-Youm qui l’emploie depuis 1969 et qu’il va diriger jusqu’à sa retraite en 2006, tout en continuant à fournir des éditoriaux au quotidien Al-Akhbar. Cette tribune va contribuer à asseoir sa position dans le champ littéraire égyptien, voire arabe, position éminente au sein d’un groupe d’acteurs, la « génération des années 1960 », lui-même en position dominante dans les années 1990 et au-delà. Cela se traduit par un mode d’intervention dans l’espace public assez typique des grands intellectuels égyptiens sous les régimes autoritaires qui se sont succédé depuis 1952 et que l’on pourrait qualifier de « soutien critique » : la liberté de parole laissée par le pouvoir permet une critique de ses choix et de ses pratiques d’autant plus libre et virulente qu’elle porte sur les domaines de compétence reconnus à l’intellectuel : les politiques culturelles (défense des libertés des artistes et intellectuels, du patrimoine matériel et immatériel), éducatives, les orientations idéologiques, etc.

Plus on s’en éloigne et plus on s’approche du « dur », plus la critique est inaudible ou remplacée par le soutien actif. Dans cette configuration, la position de Ghitany s’est distinguée par une proximité particulière avec l’armée, acquise durant la période, courte (1970-1972) mais décisive, durant laquelle il fut correspondant de guerre pour Al-Akhbar. C’est sans doute cette proximité qui explique également son soutien inconditionnel à l’armée dans le contexte contre-révolutionnaire de l’après 3 juillet 2013 (éviction du président Mohammed Morsi par l’armée)4position largement partagée par ses pairs5, mais dont il a été l’un des avocats les plus obstinés et les plus consistants. Dans son œuvre littéraire comme dans ses prises de positions extra-littéraires, Gamal Ghitany incarne ainsi de manière paroxystique les contradictions de cette génération des années 1960, éternelle orpheline d’un Nasser qu’elle aura finalement autant idéalisé que critiqué.

1Outre Alexandrie, terre de safran (traduit par Luc Barbulesco), Les pierres de Bobello (traduit par Jean-Pierre Milelli), Belles d’Alexandrie (traduit par Luc Barbulesco) et La danse des passions (traduit par Marie Francis-Saad), tous chez Actes Sud.

2Ce manifeste, signé par plus de cent intellectuels égyptiens en protestation contre la répression de la contestation étudiante, valut à ses signataires d’être exclus du parti unique et, du même coup, licenciés de leurs emplois publics. Réintégrés quelques mois plus tard, ils restèrent jusqu’au début des années 1980 soumis à diverses formes de persécution, ce qui poussa nombre d’entre eux à s’exiler plus ou moins longuement à l’étranger.

3Par Jean-François Fourcade, éd. du Seuil.

4Ahmed El Shamsy, «  Sisi, Nasser, & the Great Egyptian Novel  », Muftah.org, 15 octobre 2013.