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Cinéma

Égypte. Ça tourne mal pour le cinéma indépendant

Entre les grosses productions patriotiques contrôlées par l’armée et la place prise par les séries télés romanesques et sans enjeux, le cinéma indépendant égyptien a du mal à survivre même si des court-métrages sont remarqués à l’étranger. Il a pourtant marqué la cinématographie mondiale pendant des années. Des réalisateurs, producteurs et diffuseurs se battent pour lui redonner son lustre, malgré la censure.

Façade du cinéma d’art et d’essai Zawya au Caire, en septembre 2018, au moment où il consacre une rétrospective au réalisateur égyptien Youssef Chahine.

Festivals de Cannes, Berlin, Venise, Toronto 2023. Plusieurs centaines de films étrangers mais aucun égyptien. Ce triste constat, qui reflète l’évolution du septième art en Égypte, contraste avec un siècle d’éclat : 25 longs métrages égyptiens ont été projetés à Cannes dans l’histoire du festival, dont trois seulement ces vingt dernières années.

Les premières projections en Égypte du cinématographe Lumière, le 15 novembre 1896 à la Bourse Toussoun à Alexandrie, puis au Caire, ont eu lieu moins d’un an après la toute première projection à Paris. Au début du siècle dernier, il existait déjà 86 salles de cinéma égyptiennes. Pendant des décennies, le cinéma égyptien a évolué selon les transformations politiques et sociales du pays, aussi bien sous forme de mélodrames, de fictions nationalistes sous Gamal Abdel Nasser, que d’œuvres « réalistes ». Le tout participant à la production d’un imaginaire national, si ce n’est à la formation d’une identité par le bas, distincte de celle imposée par le haut par les différents pouvoirs et autorités1.

La place croissante des séries télévisées

Le présent déclin cinématographique égyptien s’explique notamment par la sédentarisation des pratiques et la place croissante des séries, plus rentables et fruit d’une tendance mondiale dans la production. La récente période du ramadan l’a une nouvelle fois démontré avec pas moins de 25 séries diffusées en même temps. Les budgets alloués à la production de films n’en sont que diminués, d’où un impact direct sur leur qualité visuelle – selon une source dans le secteur, il n’existerait en Égypte que cinq caméras sophistiquées Arri Alexa et très peu de studios, la plupart étant contrôlés par les pouvoirs publics.

La dominante commerciale du cinéma égyptien restreint également la diversité des genres. Ce dernier trait n’est certes pas nouveau, mais il nivelle par le bas les exigences des réalisateurs et des producteurs, si bien que le divertissement devient une fin en soi, consacré par la majorité. À la fois pour le marché domestique, mais aussi pour le marché régional, en particulier le Golfe, avec 60 à 70 % des exportations2. La plateforme de streaming saoudienne Shahid qui cible principalement le Moyen-Orient héberge ainsi quantité de films égyptiens, « environ trois films sur quatre » nous apprend Mervat* qui y travaille. « La plateforme fournit davantage de liberté quant au contenu, et davantage d’occasions pour des acteurs égyptiens », un paradoxe au royaume wahhabite, expliqué par la récente ouverture dans ce domaine à travers la « Vision 2030 » du prince héritier Mohammed Ben Salman.

Des tickets d’entrée de plus en plus chers

Sur la quinzaine de films égyptiens sortis en salle au Caire depuis le début de l’année, la grande majorité sont des films d’action et de comédie, à l’instar des deux records du box-office égyptien Kira & El Gin réalisé par Marwan Ahmed (2022) et L’Éléphant Bleu 2 (2019) du même réalisateur, avec le même scénariste et le même acteur vedette Karim Adbel Aziz… Le cinéma apparaît ainsi comme un lieu d’évasion, un des rares espace-temps à part, qui permet de rompre avec un quotidien difficile, entre oppression, étouffement, tracas et routine. Le cinéma en Égypte a tout de même cela de particulier que les films diffusés s’avèrent soit des blockbusters américains, soit des égyptiens américanisés.

Ces inclinations cinématographiques, qui s’inscrivent dans une tendance hollywoodienne néolibérale à l’échelle mondiale, influencent également les lieux d’accueil du public : alors que le nombre de salles de cinéma en Égypte plafonne à 90, soit trois fois moins que dans les années 1960, ces lieux sont de plus en plus modernisés — 3 D et panoramique audio — et adaptés au format multiplexe des villes nouvelles. D’où un paradoxe : ces nouvelles salles abritent un cinéma qui se veut populaire mais sans pauvres, le prix des places étant lui aussi de plus en plus élevé, et pouvant atteindre 225 livres égyptiennes (EGP), soit près de 7 euros. On regrette entre autres la fermeture, il y a quelques années, du splendide cinéma Faten Hamama, sur l’île de Manial au Caire.

Des censeurs de plus en plus minutieux

Les plus conscients des réalisateurs remballent leurs ambitions, confrontés à une myriade d’obstacles, en premier lieu desquels la censure. Le cinéma égyptien subit en effet depuis 1954 l’hyper-contrôle des « crétins du CNC », selon la fameuse formule de Youssef Chahine. La procédure, qui se compte en mois, débute par une volonté chez les censeurs de dicter aux artistes leurs points de vue esthétiques sur l’œuvre, et peut donner lieu à la coupure de scènes supposées « dangereuses », lorsque le film n’est pas tout simplement interdit.

Ainsi, en 1973, Le bain de Malatili, réalisé par Salah Abou Seif, a été interdit pour outrage (homosexualité, prostitution), malgré une version finalisée par la production. Tout comme Aby fawq al-chagara (Mon père sur l’arbre) de Hussein Kamal en 1969, avec notamment Abdelhalim Hafez et Mervat Amin, Al-Mouzniboun (Les Pêcheurs) de Saïd Marzouq en 1975 et Khamsa Bab de Nader Galal en 1983. L’évocation de la politique dans le cinéma égyptien ne réussira pas davantage là où ont échoué les films osés. Adapté d’un roman de Naguib Mahfouz, Al Karnak d’Ali Badrakhan (1975), qui évoque l’atmosphère de suspicion et de répression que fait régner dans les milieux étudiants la police politique sous Nasser, n’obtient son visa d’exploitation qu’en acceptant de s’aligner totalement sur le discours du régime de Sadate. Plus récemment, la compilation de courts-métrages 18 jours sur la Révolution du 25 janvier 2011, bien que projetée spécialement au festival de Cannes 2011, sera censurée en Égypte.

À noter que la couverture médiatique d’un film permet aussi de condamner, si ce n’est de censurer, l’œuvre : les chiens de garde du régime sont tout aussi complices3. Le public égyptien peut également être rétif au visionnage d’œuvres qui violeraient « les coutumes et les traditions » de la société. Cette qualification, comme celle de « terrorisme » dans les affaires judiciaires, permet en outre de ratisser large, même si les sujets tabous n’évoluent pas : la politique, le sexe et la religion. Perturbant un certain ordre moral, les scènes de sexe osés ont toujours suscité l’ire des pouvoirs publics.

« Aujourd’hui, les censeurs ont appris de leur expérience et sont de plus en plus minutieux », nous confie Ahmed4, un jeune cinéaste. Et de la censure à l’autocensure, il n’y a qu’un pas :« Tu n’as pas le choix d’éviter certains sujets ou, du moins, d’éviter de les traiter de manière frontale », renchérit-il. « Et le cas échéant, mieux vaut quitter le pays. »

En sus d’une censure omniprésente, la production cinématographique est monopolisée par les pouvoirs publics et militaires, avec pour conséquence des difficultés d’exploitation et de distribution. En tête de la production, un nom unique circule : Synergy Art Production. Financée par les généraux, Synergy est notamment connue pour ses productions nationalistes, à pauvre valeur esthétique, qui narrent l’héroïsme du valeureux peuple égyptien, en particulier de son armée (Le Passage, 2019) – y compris la glorification du coup d’État militaire du 3 juillet 2013 avec le deuxième volet de la série Al-Ikhtiar (Le Choix). Sur tous les fronts, Synergy a en outre produit la majorité des réalisations (films, séries, clips, publicités) de la saison du ramadan 2020. À la tête du mastodonte, Tamer Morsi poursuit une politique en tous points conforme à celle de l’État, soit le contrôle de la production. À commencer par les coûts : en rétribuant au-dessus du marché, la société s’attire une main d’œuvre qualifiée et la monopolise, au détriment des sociétés de production indépendantes.

Des stratégies de résistances

Face à ce contexte, il existe néanmoins des stratégies de résistances, ou du moins de contournement, pour continuer à faire vivre un cinéma exigeant et indépendant, non monolithique et qui refuse d’être exclusivement divertissant - et donc dominant5.

Tout d’abord, certains films échappent à la censure car ils se concentrent sur des thématiques sociales. C’est le cas ces dernières années de films qui traitent aussi bien des violences sexuelles (Les femmes du bus 678 de Mohamed Diab en 2010), des marginalisés en Égypte (Yomeddine d’Abou Bakr Chawky en 2018), ou encore de la survie en milieu urbain (19B de Ahmad Abdalla en 2022). Ces sujets, qui sont pourtant foncièrement politiques, passent entre les mailles de la censure grâce à leur forme romancée, mais aussi parce qu’ils se concentrent sur des portraits sociaux, sans évoquer directement le système qui les oppresse. Mais personne n’est vraiment dupe.

Par ailleurs, certaines sociétés de production indépendantes continuent leur travail. C’est en particulier le cas de Red Star Production, de Tri Pictures, de Two Stories Productions et de 7assala, dont la principale difficulté reste financière. Des aides de la part de fondations, via des appels à projets, ou la participation à des festivals internationaux, comme le Red Sea Film Festival à Djeddah, permettent parfois d’obtenir des fonds complémentaires.

Le court-métrage, terreau fertile d’expérimentation

Par ailleurs, le choix d’une co-production permet d’aborder des sujets plus vertement politiques —on se souvient de Clash de Mohamed Diab, co-produit par Arte France Cinéma, qui en 2016 revenait sur les oppositions internes à la société égyptienne après le coup d’État militaire. De son côté, Feathers (Plumes) de Omar El Zohairy en 2021, bien que co-produit, n’a pas échappé à une interdiction de diffusion en Égypte : malgré le mélange des genres, la réalité sociale du pays apparaissait sans doute trop vraie pour les censeurs. Et transformer le pater familias en poule, trop provocateur…

Les derniers succès en France du réalisateur d’origine égyptienne Tarik Saleh, Le Caire confidentiel en 2017 et La Conspiration du Caire en 2022, qui n’ont pu être tournés ni exploités en Égypte, donnent paradoxalement aux réalisateurs de la diaspora une teinte politique particulière, malgré certains écueils.

Enfin, le format court-métrage, plébiscité lors de la séquence révolutionnaire et ses tournages dans la cité, continue d’être le terreau privilégié des jeunes réalisateurs. I am Afraid to Forget Your Face (J’ai peur d’oublier ton visage) de Sameh Alaa (Palme d’or du court-métrage à Cannes en 2020), Hennet Ward de Morad Mostafa (2021) ou encore Microbus de Maggie Kamal (2022) sont autant d’expériences qui permettent de tester les limites esthétiques de la mise en scène et du langage, et ce avec une certaine liberté. Ces réalisateurs, souvent sans le sou, cumulent les postes techniques et présentent leurs œuvres dans des festivals, les instituts étrangers ou sur les plateformes numériques.

Cependant, comme le souligne la jeune cinéaste Fatima6, « certaines œuvres cherchent à choquer pour exister, au détriment de la narration et d’une qualité esthétique ». Il n’en reste pas moins que les courts-métrages constituent l’avant-garde du cinéma contemporain égyptien, reflet d’une jeunesse créative mais étouffée, et sont davantage diffusés à l’international7. En Égypte, des événements leur sont quelquefois consacrés comme le festival Court-métrage ou Manassat au cinéma Zawya, en mai 2023.

Situé dans le centre du Caire, ce cinéma - le seul d’art et d’essai en Égypte - entend promouvoir des films indépendants, en contrepied de l’hégémonie commerciale. Il offre un unique espace où certains des 23 millions d’habitants de la mégapole peuvent regarder, collectivement, un film d’ici ou d’ailleurs, aussi bien palestinien que polonais. « Il est question de résistance », nous indique une responsable du lieu, autant « que d’un miracle permanent » ; et on ne peut que l’approuver, vu le contexte. D’autant qu’aucune revue spécialisée sur le cinéma n’existe, et que seuls quelques ciné-clubs épars vivotent, sans grande adhésion.

Dès son origine, le cinéma égyptien accordait à l’art dramatique une place prépondérante, et cela se poursuit aujourd’hui, mais le drame s’est déplacé de l’autre côté de la caméra et de l’écran. Pour ne pas le laisser envahir chaque fragment de vie - et donc d’œuvre -, un cinéma indépendant survit, malgré tout, et avec lui une étincelle artistique dorénavant centenaire. Si bien que les artistes qui continuent de lui insuffler son âme forment, peut-être inconsciemment mais progressivement, une nouvelle vague égyptienne de néoréalisme social. Pour mieux faire voir ce que personne n’ignore.

1Selon la thèse défendue par Magdy Mounir El-Shammaa dans The National Imaginarium : A History of Egyptian Filmmaking, 2021, The American University in Cairo Press.

2« Cinéma : de l’âge d’or au déclin » de Thomas Richard dans l’Atlas de l’Égypte contemporaine sous la direction de Hala Bayoumi et Karinne Bennafla, 2020, CNRS Éditions.

3« A brief history of film censorship in Egypt », Mada Masr, 17 décembre 2016.

4Le prénom a été modifié.

5Cédric Biagini et Patrick Marcolini, Divertir pour dominer 2 : La culture de masse toujours contre les peuples, Les éditions L’échappée, 2019.

6Le prénom a été modifié.

7Promise You Paradise de Mourad Moustafa a reçu le Rail d’or à la Semaine de la Critique au festival de Cannes 2023.

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