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Égypte, un dimanche matin à Delga

Le reporter Samuel Forey s’est rendu à Delga, en Haute-Égypte, juste avant une intervention militaire. L’armée dit avoir repris cette ville tombée aux mains d’islamistes faisant régner la terreur sur les coptes.

Delga. Poussière et taudis. Poussière et cimetières. Poussière et cultures. Poussière et mosquées. Poussière et églises. Églises en ruines. Un gros bourg de Haute-Égypte. Quand les supporters de Mohamed Morsi mouraient au Caire le 14 août, des soi-disant supporters s’en sont pris aux chrétiens de Delga – environ 20 000, sur 120 000 habitants. Ils ont mis à sac un monastère, pillé et brûlé des églises. Une soixantaine de familles a dû fuir.

Les autorités n’ont rien pu faire. En fait, elles n’ont rien fait. La Haute-Égypte est un fief islamiste et le refuge de nombreux radicaux. Quand ils ont vu leurs « frères » mourir au Caire, ces derniers ont tapé sur ce qu’ils avaient à portée de main. Les chrétiens, donc – les victimes expiatoires des luttes politiques égyptiennes. Il faudrait aller faire un tour sur place.

Mais comment ? Selon une dépêche de l’Associated Press du 6 septembre, des islamistes se sont emparés de la ville. De loin, on imagine une sorte d’Émirat islamique de Delga. On imagine des check-points gardés par des barbus à kalachnikov, crachant par terre. Une ville mise en coupe réglée par des gars patibulaires, rackettant, pillant, tabassant. La police aurait tenté de revenir deux fois. Peine perdue. Faut pas se frotter à ces types-là. Du coup, lundi 16 septembre, ils sont intervenus en masse. Blindés, hélicoptères, troupes au sol. Il fallait bien ça pour reprendre Delga. Ils étaient à la recherche d’un type, paraît-il.

Les articles et les dépêches tombent. « L’armée a lancé, lundi 16 septembre, à l’aube l’assaut contre les islamistes retranchés dans la ville de Delga dans le centre de l’Égypte. Cette localité, où la minorité chrétienne copte est très présente, était tenue depuis un mois par les islamistes, partisans du président déchu Mohamed Morsi, renversé le 3 juillet dernier. Les trente-deux entrées de cette ville de quelque 120 000 habitants, tenues depuis trente et un jours par des militants armés, ont été reprises par les forces de l’ordre et fermées à toute personne voulant entrer ou sortir, a assuré l’agence de presse gouvernementale Mena. Un couvre-feu de jour a été imposé, selon l’agence », peut-on lire.

Le ministère de l’intérieur égyptien communique comme s’il s’était emparé de la ville après de durs combats. Une opération d’envergure, à la hauteur du défi qu’ils devaient relever.

Voilà ce qui s’est passé – paraît-il. Je n’étais pas là. J’étais là la veille.

De près, Delga c’est un peu confus. Où est ce monastère brûlé par les flammes ? Heureusement que ces villageois nous guident dans les petites rues de la ville, présentée comme fief des barbus les plus pileux d’Égypte. « Suis-nous ya Pacha, le monastère c’est par là ». Le voilà d’ailleurs, « Assalam alaykoum, que la bénédiction de Dieu soit sur toi. »

Bon. Pas de check-points, alors ? Pas de barbus à kalachnikov ? Où est-elle, la ville mise en coupe réglée par des islamistes malfaisants ? Je ne vois pas un seul policier – comme je n’en ai jamais vu beaucoup dans ma trop courte pratique des bleds paumés de Haute-Égypte. Je ne vois pas d’islamistes retranchés derrière des volets, les yeux plissés derrière le viseur de la kalach. Je ne sais pas si le gars qui a nous a guidés sur sa mobylette jusqu’au monastère compte comme un islamiste.

Le curé nous invite chez lui – il a un ventre éléphantesque. On papote. Des veuves passent pour toucher une petite pension. Comme elles ne savent pas écrire, elles ont un petit tampon qui fait office de signature. Le curé paraphe les registres avec sérieux. Un voisin passe la tête – il est musulman. « Tiens, Mahmoud, emmène les étrangers voir la famille des chrétiens qui se réinstalle, à côté de chez toi », dit le curé. Mahmoud nous emmène. Il passe devant chez lui. Ses amis prennent le frais sur le banc. Des barbes de salafistes et des ventres de curé de village. La famille a été chassée par les violences interconfessionnelles. La maison est collée au mur du monastère. Elle a été pillée, un peu saccagée, un peu brûlée. Les femmes passent le balai, comme on nettoierait les dégâts après une tempête. Elles frottent, elles briquent, elles trient.

Soixante personnes sont censées vivre là. Le journaliste se gratte la tête. Comment soixante personnes peuvent tenir dans cette maison de bric et de broc, vaguement debout ? « Mais non, tu comprends pas, moi par exemple je suis le père de cinq enfants et on vit là », me dit le père qui me montre une pièce nue, sans toit. C’est sa maison. Et les autres vivent dans d’autres pièces, au-dessus, en-dessous, à droite, à gauche. Y a une dizaine de pièces, cinq-six personnes dans chacune. Soit. Ils ont fui les violences et se sont réfugiés… chez des musulmans – y avait aussi des membres de la Gamaa Al-Islamiya, paraît-il. Ce groupe islamiste, considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne.

Le journaliste se gratte encore la tête. Donc des chrétiens persécutés se réfugient chez des musulmans en pleines violences interconfessionnelles – avec, c’est à vérifier, des membres d’un groupe islamiste radical. Mais il faut partir, déjà. Alors on se dit au revoir, Assalam alaykoum tout le monde.

C’était un dimanche matin dans le soi-disant émirat islamique de Delga.