Politique, culture, société, économie, diplomatie

Éric Rouleau, ambassadeur du monde

Mémoire d’un grand journaliste du Proche-Orient

Éric Rouleau est décédé le 25 février 2015. Né en Égypte, il a couvert durant trois décennies le Proche-Orient pour le quotidien Le Monde, avant d’être nommé ambassadeur en Tunisie puis en Turquie. Aucun autre journaliste n’a eu une telle influence non seulement en France, mais dans le monde ; aucun n’a autant contribué à changer le regard occidental sur l’Orient compliqué et à mieux le faire comprendre. Nous publions ici la préface de son livre Dans les coulisses du Proche-Orient : Mémoires d’un journaliste diplomate (1952-2012).

Le tramway vient de s’ébranler d’Héliopolis, « la ville du soleil », une banlieue nouvelle du Caire. Comme chaque matin, le jeune homme s’est confortablement installé pour rejoindre la prestigieuse Faculté de droit à Gizeh. Alors que la rame longe de grands magasins flambant neufs, son œil est attiré par des voleurs qui brisent une devanture. Il bondit de son siège, voit les malfaiteurs s’enfuir en voiture, hèle un taxi qui tente, en vain, de les rattraper. Oubliant ses cours, il fonce au siège du quotidien anglophone Egyptian Gazette, où il travaille le soir. Le rédacteur en chef, impressionné –- et quelque peu amusé -– par son récit, fait arrêter les rotatives et change le titre de Une : « Vol à Héliopolis », par notre « star journalist ». En ce jour de 1943, une étoile est née au Caire…

Ce journaliste ne s’appelle pas encore Éric Rouleau, mais Élie Raffoul. Il n’a que 17 ans, un âge qui, pour certains, reste le plus beau de la vie. Quelques semaines avant cet incident et malgré les conseils de son père, il a renoncé à un travail bien mieux rémunéré de rond-de-cuir dans une société d’assurances, préférant rejoindre l’Egyptian Gazette, tout en poursuivant le matin ses études de droit. De la ténacité, du flair et un brin de chance –- être au bon endroit au bon moment –-, vont marquer sa carrière.

Il émigre en France en 1952, travaille à l’Agence France-Presse (AFP) puis intègre Le Monde. Pendant plusieurs décennies, durant les années 1950-1980, il va couvrir pour ce quotidien les pays arabes certes, mais aussi Israël, la Grèce, la Turquie, l’Iran, l’Afrique en voie de décolonisation, l’Éthiopie et même le lointain Pakistan, et devenir le journaliste le plus célèbre du plus célèbre quotidien français. Son confrère et compagnon de toujours Jean Gueyras remarque que sur « l’empire d’Éric Rouleau, le soleil ne se couchait jamais », comme sur l’empire britannique ou sur celui de Charles Quint, inventeur de la formule.

Mais comment atterrit-on rue des Italiens, à Paris, quand on est né dans une banlieue du Caire ? Comment passe- t-on de l’Egyptian Gazette au Monde ? Infranchissable fossé ? Moins qu’on ne l’imagine.

Francophone, Élie l’était comme de nombreux Égyptiens, chrétiens, juifs ou musulmans, comme les membres des nombreuses communautés qui coexistaient en Égypte, Grecs ou Italiens, Français ou Syro-Libanais. La littérature égyptienne francophone, injustement oubliée, brillait alors de mille gloires, d’Edmond Jabès à Albert Cossery en passant par Georges Henein. Elle s’était essayée au surréalisme, s’était frottée à Paul Éluard et à Max Jacob, usant d’un français singulier, parfois insolite, aux accents qui roulent les « r » et aux expressions directement transposées de l’arabe.

On a du mal à imaginer l’amour de la France, leur seconde patrie, qui animait alors nombre d’Égyptiens. En ce 10 juin 1940, Élie n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles. À la table familiale, son père s’effondre en larmes –- pour la première fois de sa vie –- en apprenant, par la radio, la capitulation de la France. Pour cet homme, né à Alep, élevé dans les écoles francophones de l’Alliance israélite universelle, la France est la patrie de la liberté et de la justice. « La grande affaire de sa vie, se souvient Éric Rouleau, fut l’affaire Dreyfus dont il connaissait les méandres et les rebondissements dans le détail. Il en parlait souvent et abondamment ; il décrivait non sans fierté les réunions publiques et les manifestations auxquelles il avait participé pour défendre le capitaine juif accusé d’espionnage pour le compte de l’Allemagne. Il déclamait des textes de Jean Jaurès, d’Émile Zola et de Victor Hugo, qu’il vénérait ; il émaillait ses propos de citations empruntées aux fables de la Fontaine. » Quelques décennies plus tard, Éric Rouleau sera décoré de la Légion d’honneur : « Mon émotion était à son comble, se souvient- il, car c’est le président François Mitterrand lui-même qui récompensait mes “services rendus à la France”. Il m’a semblé voir mon père debout au premier rang des personnalités qui assistaient à la cérémonie au Palais de l’Élysée. »

Cette passion française était largement partagée. À la même époque, Henri Curiel et son frère Raoul, eux aussi Égyptiens, juifs et francophones, se rendaient au consulat français pour s’enrôler contre l’Allemagne nazie, engagement que le fonctionnaire de garde repoussa avec dédain. Au Caire, on écoutait Radio Londres et le général de Gaulle, on vibrait pour la France libre, pas pour celle du maréchal Pétain. En octobre 1943, des Français et des Égyptiens de toutes confessions créaient Les Amis de la France « pour concrétiser leur attachement à un pays dans l’âme et le destin duquel ils n’avaient cessé de croire ».

Élie Raffoul n’était pas seulement égyptien, francophone et francophile, il était aussi « juif ». Mais comment définir un « juif » ? Les antisémites s’y essayèrent sans succès, inventant une « race », mais se bornant souvent à les réduire à leur religion. L’État d’Israël n’a pas mieux réussi, car comment regrouper sous un même vocable les croyants et les non croyants, ceux qui se réclament d’une culture juive plus ou moins vague, et ceux qui la rejettent ? Est-on juif par choix ou, comme l’écrivait Jean-Paul Sartre, dans le regard de l’antisémite ? Comme bien des jeunes, Élie fit une crise d’adolescence et décida de devenir rabbin, avant de renoncer et de perdre la foi : si les études talmudiques y ont sûrement beaucoup perdu, la profession de journaliste y a largement gagné.

Athée, Élie ne rejetait pas ses origines juives, il cherchait à en comprendre le sens. À l’époque, on a du mal à le croire, les sionistes bénéficiaient d’une totale liberté d’action en Égypte. L’Agence juive avait pignon sur rue au Caire, et le Keren Kayemeth LeIsrael, le Fonds national juif fondé en 1901 et destiné au développement de la colonisation en Palestine, recueillait des oboles au sein des synagogues. « Le plus souvent, les donateurs étaient dénués de toute motivation politique et croyaient seulement faire œuvre de charité », se souvient Éric Rouleau.

Lui se tourna vers le mouvement Hashomer Hatzair, littéralement « La Jeune garde », mouvement sioniste d’extrême gauche. « La centaine d’adolescents qui fréquentaient le club, participaient à des concours sportifs, suivaient des cours d’histoire juive, prenaient part à des débats de nature philosophique où figuraient en bonne place les idéologues du mouvement ouvrier. » Il s’y initia à la pensée marxiste, mais abandonna l’organisation au bout d’un an, heurté par son nationalisme étroit et par son indifférence aux luttes menées en Égypte même contre la puissance coloniale. « J’avais du mal à croire que les Égyptiens, dans leur masse, étaient antisémites et je n’avais aucune envie de m’expatrier », résume- t-il.

Les juifs d’Égypte se sentaient égyptiens et le chant des sirènes du sionisme ne les ensorcelait guère. « La minorité sioniste exceptée, écrit joliment Gilles Perrault dans son livre Un homme à part, consacré à Henri Curiel,personne ne ressentait la nécessité d’un État juif et l’on n’éprouvait pas le besoin de psalmodier “L’an prochain à Jérusalem” quand il suffisait de prendre le train de 9 h 45 pour s’y rendre ».

Lorsque le conflit israélo-arabe leur rendrait la vie impossible, victimes à la fois de vagues judéophobes dans le monde arabe et des tentatives du gouvernement israélien de les utiliser comme cinquième colonne, ils seraient contraints d’émigrer en France, la vraie terre promise.

Aujourd’hui, la critique du sionisme est fréquemment assimilée à de l’antisémitisme camouflé. Pourtant, durant la première moitié du XXe siècle, la grande majorité des juifs à travers le monde regardait le projet sioniste avec indifférence, si ce n’est avec hostilité. Élie se pensait d’abord Égyptien, solidaire de ses compatriotes, unis au-delà de leur religion.

En cette année 1943 qui le voit commencer ses études de droit et s’essayer au journalisme, l’université égyptienne se mobilise contre l’ennemi haï de tous, la perfide Albion, le Royaume-Uni, la puissance coloniale qui occupe le pays depuis 1882 et y fait la pluie et le beau temps. On ressent l’humiliation encore brûlante du 4 février 1942, quand les chars de Sa Majesté encerclèrent le palais du roi Farouk et l’obligèrent à chasser le premier ministre et à appeler aux affaires un gouvernement favorable à l’alliance avec Londres.

Un temps, les nationalistes égyptiens avaient lorgné vers l’Allemagne et même espéré avec impatience l’arrivée des chars d’Erwin Rommel qui roulaient à tombeau ouvert vers Alexandrie –- au nom d’un principe vieux comme le monde : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Mais, depuis la défaite du général allemand devant El-Alameïn à l’automne 1942 et surtout depuis la victoire soviétique à Stalingrad, la gauche a le vent en poupe : « J’assistais, raconte Éric Rouleau, aux réunions publiques et aux manifestations qui se déroulaient sur le campus. Je découvrais les marxistes qui se distinguaient des autres en associant libération nationale et révolution sociale, l’égalité citoyenne et l’antiracisme. Des coptes et des juifs militaient dans leurs rangs au même titre que les musulmans. Certains soirs, je les rejoignais dans la salle d’un club animé d’une manière occulte par le Mouvement démocratique de libération nationale, fondé et dirigé par Henri Curiel, un forum public où des conférenciers venaient débattre de questions d’actualité internationale, les organisateurs évitant d’aborder les problèmes intérieurs de crainte de provoquer la vigilante police politique. Mis hors la loi, les communistes étaient dans la pratique alors tolérés. »

Cette agitation se concrétise, en février 1946, par la création du Comité national des ouvriers et des étudiants et par des vagues de manifestations contre la présence britannique, une agitation politique et sociale qui n’est pas sans rappeler celle qui embrasera l’Égypte en janvier-février 2011. Élie y participe activement. Au cours d’une des protestations, il voit l’un de ses jeunes camarades tomber sous les balles.

La création de l’État d’Israël en mai 1948 scelle, en quelques années, le sort des juifs d’Égypte et du Proche-Orient. Élie Raffoul, à qui le gouvernement du roi Farouk reproche à la fois ses liens avec l’extrême gauche, réels, et avec le sionisme, fantasmatiques, lui met le marché en main : la prison ou l’exil, assorti de la renonciation à sa nationalité. Contraint et forcé, il choisit la deuxième solution, mais, comme beaucoup d’exilés, il gardera toute sa vie l’Égypte au cœur. À 24 ans, muni d’un léger bagage et d’une lourde expérience, il débarque en France. Un an de chômage ne le décourage pas et il finit par trouver une place au service des écoutes arabes de l’AFP : à l’époque, les journaux ont peu de correspondants à l’étranger et peu de moyens de savoir ce qui s’y passe. Il faut donc se brancher sur les radios locales pour être tenu informé.

En octobre 1954, il arrache son premier scoop : il annonce que le président égyptien Gamal Abdel Nasser a échappé à un attentat imputé aux Frères musulmans. En 1955, il commence à collaborer au Monde, et c’est encore une fois l’Égypte et la crise qui se noue entre Nasser et l’Occident qui lui donne l’occasion de signer son premier papier en Une : « “Le barrage d’Assouan sera quand même construit”, assure- t-on au Caire » (Le Monde daté du 22-23 juillet 1956). Quelques jours plus tard, le 26 juillet au soir, il écoute pour l’AFP le discours de Nasser qui annonce, dans un énorme éclat de rire, surpris peut-être de sa propre audace, la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez, afin de financer la construction du haut barrage d’Assouan puisque les bailleurs occidentaux ne l’ont pas suivi. La direction de l’Agence, interloquée par une telle nouvelle –- Nasser ne peut tout de même pas « oser » –-, retient un temps l’information et ne se décide à la diffuser que quand la concurrence commence à le faire.

Ces années sont celles de l’apprentissage. Celui qui signe désormais du nom d’Éric Rouleau ses articles sillonne un monde en plein bouillonnement. Il rapporte sa première grande série, publiée sur trois jours, « Israël, État occidental ? ». Il rencontre Moustafa Barzani, le dirigeant historique des Kurdes d’Irak, avec qui il nouera des liens exceptionnels et qui lui fera prendre conscience de l’importance de la revendication kurde au Proche- Orient. Il se rend en Iran dont il évoque « le revers de la médaille », le régime autoritaire et mégalomane, au grand dam de certains de ses confrères, « tolérants » à l’égard du chah allié de l’Occident. Il couvre le coup d’État en Turquie du 12 septembre 1960, qui aboutit bientôt à la pendaison du premier ministre. Il débarque au Congo ex-belge, en voie de décolonisation, où les manœuvres de l’ancienne puissance coloniale et des États-Unis aboutissent à l’assassinat de Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance, le 17 janvier 1961. Il rend compte de l’insurrection qui suit l’annonce de sa mort et, de Léopoldville, envoie un article qui paraît en Une : « Les troupes lumumbistes déclenchent une offensive contre la province de l’Équateur et du Kasaï » (26-27 février 1961). Chaque jour, à ses risques et périls, il doit rejoindre par la route la Rhodésie du Nord (l’actuelle Zambie) pour pouvoir envoyer ses articles à Paris –- à l’époque, on les dicte par téléphone.

Le monde arabe connaît également des événements historiques : la création de la République arabe unie, qui unit l’Égypte et la Syrie en février 1958 ; le coup d’État républicain en Irak en juillet 1958 ; l’avènement de la république au Yémen du Nord et le début de la guerre civile en 1962, etc. Mais comment parler des pays arabes alors qu’on continue à lui en interdire l’accès à cause de ses origines juives ?

Il songe un temps à abandonner la rubrique « monde/Moyen-Orient », quand survient l’inattendu (encore la chance ?) : une invitation de Nasser en personne à se rendre au Caire au début de l’été 1963. Éric Rouleau détaille la genèse et le déroulement de ce retour au pays natal dans le premier chapitre de son livre Dans les coulisses du Proche-Orient : Mémoires d’un journaliste diplomate (1952-2012)1. Légitimé par le représentant le plus populaire du nationalisme arabe, il voit soudain toutes les portes du Proche-Orient s’ouvrir. Dans les décennies qui suivent, il rencontre tous les dirigeants de la région, du roi Hussein à Yasser Arafat, de Saddam Hussein à Mouammar Kadhafi, en passant par l’ayatollah Khomeiny et Hafez El-Assad. Si cet ouvrage est essentiellement centré sur l’Égypte, Israël et la Palestine, la carrière d’Éric Rouleau l’a entraîné aussi vers d’autres horizons – il a couvert notamment la chute des colonels grecs, les coups d’État en Turquie et, dans ses moindres méandres, les premiers pas de la Révolution islamique iranienne…

Il est aussi, signe du flair du bon journaliste, à chaque moment, au rendez- vous de l’histoire : au Caire en juin 1967, lors de l’attaque israélienne ; à Amman en 1970, pendant les massacres des Palestiniens par l’armée jordanienne ; au Caire à nouveau, le 28 septembre 1970, le jour où meurt, de manière totalement inattendue, le président Nasser ; à Nicosie en 1974, lors de la tentative de coup d’État contre le président Mgr Makarios (la Chypre et la Grèce ont longtemps fait partie de son « empire » au Monde, dans une conception très britannique du « Middle East », qui englobe la Grèce, Chypre et la Turquie dans un même ensemble).

Éric Rouleau est souvent reçu avec des honneurs exceptionnels, s’installant dans les plus grands hôtels où les responsables font antichambre pour le rencontrer, pour se confier, pour lui révéler leurs vérités, ce qui n’est pas sans attiser la jalousie de certains de ses confrères.

Un seul pays déroge à cette règle : Israël. Bien sûr, il a pu, comme il l’évoque dans ses mémoires, interviewer David Ben Gourion et Golda Meir, Moshe Dayan, Itzhak Rabin et Shimon Pérès. Mais Menahem Begin, le leader de la droite, le dénonce comme « un agent égyptien », une opinion que partagerait l’establishment. À Paris, se souvient Jean Gueyras, « il était harcelé par l’ambassade d’Israël à travers des lettres quotidiennes de “lecteurs indignés” adressées au directeur du Monde ». Pour les dirigeants de « l’État juif », dans les années 1970, Éric est plus qu’un ennemi, un traître, habité par « la haine de soi ». Ils ne peuvent comprendre qu’au contraire, l’homme est porteur d’une tradition juive qu’eux cherchent à enterrer, celle qui rejette le nationalisme étroit, celle qui est solidaire de tous les opprimés. Un de ses amis, Chehata Haroun, avocat juif égyptien qui a refusé de quitter l’Égypte jusqu’à sa mort, a fait inscrire sur sa tombe en guise d’épitaphe :

« Je suis Noir lorsque les Noirs sont opprimés
Je suis juif lorsque les juifs sont opprimés
Je suis Palestinien lorsque les Palestiniens sont opprimés »

Éric aime raconter son « retour » dans la maison natale, à Héliopolis, à la fin des années 1960. Avec sa femme Rosy, il sonne à la porte et est gentiment accueilli par les occupants, à qui il conte son histoire. Interloqué, il les voit éclater de rire : ce sont des Palestiniens qui occupent son domicile, et l’ironie de la situation leur saute tous aux yeux. Il se liera d’amitié avec ces déracinés, sans demeure et sans patrie, dont il se sent le voisin.

Lui qui a mesuré dans la durée les ravages du conflit israélo-arabe sur les pays de la région, sur la coexistence des communautés, sur l’esprit de tolérance, souhaite plus que tout autre une paix juste, l’édification d’un État palestinien dont il est convaincu qu’elle assurerait la sécurité de tous dans la région. À plusieurs reprises, comme il le détaille dans son livre, il joue les intermédiaires entre Israël et les pays arabes, troquant son habit de journaliste pour celui de diplomate. Il tente notamment d’organiser en 1970 une visite de Nahoum Goldman, alors président du Congrès juif mondial, au Caire. Cette initiative échoue car les dirigeants travaillistes y ont mis leur veto, et Éric doit constater, notamment après les accords d’Oslo dont il s’est félicité, que chaque initiative de paix a été sabotée par les responsables israéliens.

Son influence, son rayonnement, Éric les doit d’abord à son talent, à sa connaissance de la langue arabe, à sa capacité de contact et d’écoute. Mais il les doit aussi à ce journal à nul autre pareil qu’est alors Le Monde, dont le tirage reste pourtant relativement limité –- 140 000 exemplaires en 1946, 475 000 en 1969. Durant ces décennies, c’est le quotidien de la rue des Italiens qui donne le « la » de toutes les analyses de politique internationale, et son « bulletin de l’étranger » en Une, non signé, est scrupuleusement décrypté par toutes les chancelleries. C’était le journalisme avant la télévision « en temps réel », avant l’avènement des chaînes satellitaires, avant l’information spectacle où le seul événement qui vaille est celui que l’on peut mettre en scène. La presse écrite fixait alors les hiérarchies de l’actualité, elle n’avait pas besoin pour cela d’images spectaculaires.

Mais dans les années 1980, le paysage médiatique se modifie. Il devient possible d’assister « en direct » aux guerres et aux jeux olympiques. La presse écrite entre en crise, et Le Monde est secoué par des luttes de succession. Éric choisit en 1985, à la demande du président Mitterrand, la carrière diplomatique. Il est nommé ambassadeur au tour extérieur, d’abord à Tunis, siège de la Ligue arabe (notamment auprès de l’Organisation de libération de la Palestine qui s’y est réfugiée depuis son expulsion de Beyrouth en 1982), puis à Ankara, en Turquie. Désormais ce sont les seuls diplomates qui bénéficient de sa vaste culture, de ses analyses, de ses innombrables relations. Il remarquera lui-même avec humour qu’il passe soudain de plusieurs centaines de milliers de lecteurs à deux, parfois un seul : le président de la République.

À la première réunion des ambassadeurs français tenue à Paris après sa nomination, tandis que chaque diplomate doit se présenter et annoncer son pays d’affectation, –- untel, la Côte d’Ivoire, untel, la Jordanie, untel, l’Argentine, etc. –-, il se lève quand arrive son tour : « Éric Rouleau, le monde ». Silence, suivi d’un grand rire à travers la salle. Freud voyait dans les lapsus l’expression d’un désir inconscient. Éric se voit-il comme l’ambassadeur du journal Le Monde ? Comme celui du monde qu’il a parcouru du nord au sud ? Ou, tout simplement, notre ambassadeur au chevet d’une planète dont il nous aide à mieux déchiffrer les soubresauts.

1Éditions Fayard, 2012.