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Musique

Faraj Suleiman, nouvelle bande-son de la Palestine

Après un album de chansons pour enfants et Second Verse en 2019, Faraj Suleiman, talentueux pianiste de jazz palestinien, récidive. En tournée européenne pour son dernier album Better Than Berlin (2020), écrit avec l’auteur — palestinien lui aussi — Majd Kayyal. Il se produit au Cabaret sauvage à Paris ce mercredi 18 mai. Un concert unique à ne pas manquer.

about.me/faraj_suleiman

Ceux et celles qui ont assisté au concert de jazz instrumental de Faraj Suleiman à l’été 2021 au Parc floral à Paris le découvriront cette fois dans un style différent, plus grand public certes, mais tout aussi exigeant musicalement. Dans Better Than Berlin, le pianiste mêle son talent de compositeur et de chanteur à celui du journaliste et écrivain palestinien Majd Kayyal, qui avait collaboré à l’album précédent. En plus de la ville d’Haïfa qui fait presque office de personnage dans cet opus — c’est elle qui serait « plus jolie que Berlin » —, les deux jeunes hommes ont en commun un engagement politique indéniable et un humour décapant.

Sorti fin 2020 en plein contexte pandémique, Better Than Berlin en porte la trace dans sa genèse même, puisque le compositeur était chez lui à Haïfa pendant l’enregistrement, tandis que les musiciens qui l’accompagnaient étaient à Paris, et c’est sur Zoom qu’ils ont conjugué leurs efforts. À sa sortie, l’album est d’abord présenté le 6 décembre 2020 via un Facebook live, puis partagé sur les différentes plateformes de streaming. Si le jazz est incontestablement son fil rouge, les morceaux jouent sur les registres humoristique, romantique, poétique… avec une dimension politique toujours là, en filigrane. Peut-on y échapper quand on est un Palestinien de l’intérieur ?

Un chez soi-ville

Pourquoi Berlin ? La ville est depuis quelques années prisée par beaucoup de jeunes Palestiniens de 1948 pour son cosmopolitisme et son ouverture. Obtenir un visa et un titre de séjour y est aussi plus facile qu’en France ou au Royaume-Uni. Chantés par Faraj Suleiman, les vers de Majd Kayyal évoquent avec sarcasme la contradiction animant leurs compatriotes qui ne rêvent que de partir, mais sont très vite rattrapés par un sentiment de nostalgie. Dans Melodies no more1, dont le style rappelle l’ambiance des comédies musicales jazzy avec la participation d’un chœur et d’un couple de chanteurs qui se donnent la réplique, on entend :

Nous avons fini de chanter
Nous voulons immigrer à Berlin
Et après deux mois là-bas
Nous publierons un statut sur la nostalgie

Dans la chanson Questions in my mind, titre phare de l’album, on écoute le monologue téléphonique d’un immigré palestinien d’Haïfa à Berlin. Le temps d’un appel à son ex-petite amie, nous voilà plongés dans cette ville du nord de la Palestine historique qu’on a soudain l’impression de voir sous nos yeux, même sans y avoir jamais mis les pieds. On sent presque l’odeur du pain de la boulangerie d’Oum Sabry qui réveille chez le personnage tant de souvenirs, on partage la rage d’Hassan qui « continue à crever les pneus de celui qui a pris sa place de parking », et on fuit comme les autres devant la police israélienne qui « continue toutes les nuits à faire chier les enfants arabes ». En 4 minutes, le tandem Majd Kayyal et Faraj Suleiman restitue l’ambiance d’une ville, ses bars qui ferment à l’aube et où les débats politiques se prolongent à n’en plus finir. Mais où l’on affectionne toujours les siens, quels qu’ils soient, malgré cette société que l’intimité a désertée, où « chaque balcon est plus proche de l’autre que ne peuvent l’être deux lèvres », ce quartier « qui ne change pas/Qui jette toujours la pierre à la femme, mais ne demande jamais des comptes au mec ».

L’album revendique un « chez soi-ville » dont il chante l’éloge, qu’il s’agisse d’Haïfa ou de Jaffa, ces lieux à taille humaine et empreints de présence et culture palestinienne en plein cœur d’Israël, qui conservent une mémoire collective, dont les rues restent encore un terrain de jeu pour les enfants face au moule de la ville cosmopolite, aux slogans progressistes, mais au regard empreint d’exotisme, charrié par la gentrification :

Qui s’est mis à vendre le mjaddara2 comme si c’était un plat gourmet ?
Pourquoi l’assiette de houmous coûte 30 [shekels] et personne ne s’en étonne ?
[…]
Ils veulent que je quitte le quartier pour transformer ma maison en bar
Repeindre la rue en jaune, masquer les couleurs sombres
La boulangerie de mon oncle est devenue une galerie
Ils disent que ça fait authentique3

Une révolte froide

La plume et la voix qui parlent étant palestiniennes, le contexte social et économique (« Si le capitalisme t’a en ligne de mire/Personne ne te sauvera ») croise forcément le contexte politique et colonial. Le chanteur s’interroge dans cette même chanson intitulée « Les rues de Jaffa » (en anglais « Hymn to Gentrification ») :

Qui nous a volé la nature
Pour nous demander de prendre soin de l’environnement ?
Qui a placé le marché dans un centre commercial ?
Qui nous a chassés de nos maisons ?
Qui les a divisées pour nous louer
Des studios plus petits qu’un cercueil ?
Qui est venu de Tel-Aviv ?
Je veux dire qui est venu de Pologne ?
Qui a construit des tours en verre
Et a détruit nos balcons ?

Sur un ton plus recueilli qui détonne avec le reste de l’album, « Elégie pour un martyr solitaire » prolonge sur une note funèbre ce sentiment de révolte froide. Sur une trompette à la mélodie orientale et des tambours battant une marche martiale, la voix de Faraj Suleiman s’élève telle une prière mélancolique, dans un style qui rappelle celui des chants religieux orthodoxes.

Du jazz burlesque

Toutefois, non dépourvus l’un et l’autre d’autodérision, Faraj Suleiman et Majd Kayyal s’attaquent aux institutions sociétales — matrimoniale, familiale —, notamment à travers le morceau « Marriage disposal », une sorte de pendant cynique à la chanson Marriage proposal de l’album précédent, Second Verse. Dans un style jazz burlesque, le tableau de la famille idéale recouvert du vernis du « coaching » et du développement personnel en prend pour son grade. Suleiman félicite ce mari parfait qui « pratique plus d’un sport/Fait le ménage à la maison et a même en tête le calendrier d’ovulation » de sa femme, puis s’adresse à celle-ci :

À quoi sert ton mari ?
À te soutenir dans ta carrière professionnelle ?
Tu ne deviendras jamais Angela Merkel
Ni même Ismaïl Haniyeh4
Je ne veux pas d’une success story
Je veux un espoir qui ne nous déçoive pas
Je ne veux pas bouffer la terre entière
Je veux juste qu’on mange quelque chose de bon

C’est que le tandem aime s’attaquer aux grands principes grandiloquents pour les démystifier. Dans la chanson « Bala ta’meh » (« Tasteless »), Kayyal a recours à l’allégorie gastronomique pour moquer les discours politiques fallacieusement progressistes ou le féminisme opportuniste :

On apprend tous à cuisiner
Pour impressionner une fille
Et montrer qu’on a des principes
De liberté qu’on affiche
Mais quand on est sous pression
On ouvre les boîtes de conserve
On essuie les miettes du changement
Et on reste droit dans ses bottes

Ici et là, entre deux strophes, des bouts de phrases parlées débordent des vers chantés et ne sont pas sans rappeler le style du libanais Ziad Rahbani5. Raccourci trop facile dès lors qu’il s’agit de musique arabe jazzy ? C’est Faraj Suleiman lui-même qui confirme l’influence quand il reprend sur scène « Bala Wala Chi » (Sans rien du tout), célèbre balade jazzy du musicien libanais, interprétée par Sami Hawat.

« Et si je continuais à nager au-delà de la ligne ? »

Dans un style piano-bar, le chanteur nous emmène ensuite à travers la chanson « Tal El-Samak » (La colline du poisson) dans un pur moment de poésie, entre l’image d’une jeune femme qui « s’est vêtue de soleil jusqu’à la fin de la semaine », et ce jeune homme sur la plage qui se demande :

Et si je continuais à nager au-delà de la ligne ?
Et si je redevenais un petit garçon qui n’a pas encore peur de l’espoir ?
Et si la vie demeurait cette suite de jours guidés par la folie ? […]
Et si on n’avait pas baptisé la lumière de nos vies
Avec la nuit de l’encre d’une seiche ?

Ou encore cet amoureux nostalgique de « Night Wander » dont le cœur errant :

À la lueur de l’aube,
Monte sur le vélo de l’imagination
Sur les toits des vieilles maisons
Et ouvre par effraction la porte du questionnement

Car derrière la façade de l’humour et du sarcasme, beaucoup d’émotion accompagne l’album Better Than Berlin depuis sa sortie, interprétée avec l’accent si reconnaissable des Palestiniens de Galilée6 — et donc de l’intérieur — qui fait chaleureusement sourire leurs compatriotes de Gaza ou de Cisjordanie. À chaque concert, le public palestinien ou plus largement arabe, dans la région ou en exil, reprend en chœur les morceaux les plus célèbres de l’opus, sans rater une seule note. La petite tournée européenne (Berlin — Londres — Paris) de la troupe (une quinzaine de personnes) ayant lieu dans le contexte du meurtre de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh par l’armée israélienne — à laquelle Faraj Suleiman n’a pas manqué de rendre hommage sur scène, le soir même, à Berlin — rappelle que le succès mérité de l’album tient évidemment à sa qualité, mais aussi à la symbolique d’une injustice politique qui n’en finit pas de mobiliser, et contre laquelle la création artistique demeure, par le fait même d’exister, une forme de résistance.

1L’album est en arabe palestinien, mais la plupart des titres sont bilingues.

2Plat populaire de la cuisine levantine à base de riz et de lentilles.

3En anglais dans le texte.

4Ancien Premier ministre palestinien et dirigeant du Hamas.

5Chanteur et musicien libanais, fils de Fairouz.

6C’est dans cette région que vivent la majorité des Palestiniens d’Israël.

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