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Fractures et renouveau des scènes musicales au Maroc et en Tunisie

Dans le cadre d’une série d’interventions en Allemagne consacrées au « Printemps arabe à l’épreuve », Amina Boubia donnait en décembre 2014 une conférence intitulée : « Bruit dans les coulisses : scènes de musiques actuelles et transformations sociopolitiques au Maroc et en Tunisie dans le contexte du Printemps arabe ». Pour Orient XXI, elle revient ici sur les principaux éléments qu’elle a présentés à cette occasion.

Depuis le printemps arabe, nombreux sont les observateurs à noter l’existence de musiques actuelles dans cette partie du monde en ébullition et à souligner leur potentiel subversif, voire contestataire. Mais rares sont ceux qui avaient perçu leur essor auparavant. Car l’apparition des musiques actuelles dans le monde arabe est bien antérieure à ces événements, leur développement s’étant produit de façon progressive et à divers degrés selon les pays à partir des années 1990.

Lorsqu’on parle de musiques « actuelles », « urbaines », ou « amplifiées » (sous-entendu électriquement) dans le monde arabe, il est question de rock, de rap, de musique « électro » et d’un genre musical particulier dit « fusion ». Ce dernier associe de manière innovante des éléments musicaux traditionnels de cette région à des éléments musicaux exogènes venant du reggae et du rock par exemple.

Malgré cela, ces musiques sont souvent considérées par les courants conservateurs, et notamment par les courants islamistes, comme de simples « importations occidentales ». En réalité, elles sont le fruit d’une histoire interculturelle longue et complexe, que viennent prolonger aujourd’hui de nouvelles générations d’artistes. De plus, ces musiques sont très prisées des jeunes, qui se les réapproprient à leur tour. Des jeunes qui constituent, rappelons‐le, la grande majorité de la population dans le monde arabe.

Or, les musiques actuelles véhiculent des messages symboliques forts, emprunts qui plus est d’une ambiguïté tout artistique, participant ainsi des transformations sociopolitiques à l’œuvre dans la région. Face aux conservatismes nationalistes et islamistes, elles favorisent d’abord un progressisme séculier auprès des jeunes. En ce sens, leur essor est véritablement annonciateur de la dynamique initiale, séculière et post‐islamiste qui a porté les mouvements contestataires et révolutionnaires du printemps arabe, avant l’avènement de réactions islamistes et autoritaires.

« Ça bouge » déjà avant 2011

Au Maroc, le mouvement socio-culturel de la Nayda1 qui s’est développé au cours des années 2000, au début du règne de l’actuel souverain Mohammed VI, illustre parfaitement cet effet annonciateur. « Nayda » en arabe marocain signifie « ça se lève », « ça bouge », « c’est la fête ». Le terme est d’ailleurs issu de la même racine étymologique que celui de Nahda, ce mouvement de renaissance arabe du XIXe siècle.

Les prémisses de la Nayda remontent à l’émergence de la « nouvelle scène » musicale marocaine, qui a eu une portée subversive importante, du fait notamment de la mobilisation de nouvelles formes musicales et d’un usage assumé de la darija, le dialecte marocain. Parmi les principales figures du rap, on peut citer Bigg Al-Khasser (« le Vulgaire ») avec sa chanson « Baraka men el khouf » Assez de la peur »), et les groupes Fez City Clan ou H‐Kayne. Côté rock fusion, les groupes pionniers sont Hoba Hoba Spirit, avec des albums comme Blad Skizo Pays schizo ») et Al-Gouddam  En avant »), ainsi que Darga avec leurs titres très explicites « Stop baraka » et « Résisdance ».

Du côté du rock metal, particulièrement actif jusqu’à ce que la nouvelle scène ne sorte de l’underground, on citera le groupe Lazywall et sa chanson « I raise my hand ».

Cette effervescence musicale s’est accompagnée d’un nombre croissant de festivals avant de s’élargir à toutes les formes d’expression artistique. Une certaine « libéralisation » de l’audiovisuel, qui s’est traduite par l’apparition de radios privées à partir de 2006, de même que le soutien du roi et d’autres personnalités influentes ont fortement contribué au « phénomène » Nayda. Néanmoins, au fur et à mesure que différentes formes de cooptation par les acteurs économiques, médiatiques et politiques montaient en puissance, la Nayda a vu perdre en intensité sa dimension subversive.

Pendant ce temps, dans la Tunisie de Zine El-Abidine Ben Ali, le contrôle accru de la société civile était une dure réalité. Malgré un bon niveau d’éducation et une importante classe moyenne, la liberté d’expression y était fortement verrouillée. Au péril de la censure et de l’exil, quelques rappeurs téméraires ont cependant poursuivi leur travail de création, comme Lak3y ou le groupe Armada Bizerta.

Et c’est précisément en Tunisie que débute fin 2010 ce qui deviendra le Printemps arabe. Dès lors, là comme ailleurs, les artistes, rappeurs en tête, accompagnent dans plusieurs pays les mouvements de contestation, jusqu’à en devenir pour certains les porte-parole.

Pour ou contre le M20F

C’est le cas au Maroc, avec cette particularité que la scène de musiques actuelles, déjà relativement développée, connaît ses premières grandes divisions. Alors que se forme le Mouvement du 20-Février (M20F), les premières fissures apparaissent face au silence que gardent de nombreux artistes de la Nayda. Ensuite, des polémiques se déclenchent, lorsque certains artistes-phares de la scène musicale se disent contre le M20F, tandis que d’autres le soutiennent.

Le rappeur Bigg — devenu entretemps « Don » Bigg — s’exprime ainsi contre le changement dans son titre « Mabghitch » (« Je ne veux pas »). Un passage en particulier suscite l’indignation du M20F, dans lequel Bigg demande : « Qui va représenter le peuple ? Quatre gamins qui jouent à manger pendant le Ramadan ? Ou quatre barbus qui déclarent le peuple impie ? ». Le rappeur fait ici référence aux différentes composantes du M20F, lancé par de jeunes démocrates séculiers, avant que la mouvance islamiste Al-Adl wal Ihsane (« Justice et bienfaisance ») ne vienne grossir ses rangs. Dans le clip, le clown symbolise les jeunes séculiers, tandis que le barbu incarne évidemment les islamistes.

Don Bigg — «  Mabghitch  » (clip officiel 2011) — YouTube

S’ensuit une battle lorsque les rappeurs Koman et Philo, partisans du M20F, répondent à Bigg avec « Cha3b Yourid Lhayat Foug Figig » (« Le peuple veut la vie au‐delà de Figuig »), Figuig étant située à l’extrême est du pays. Le titre est sous‐titré « F’khater l’Bigg, keddab tal mout » (« À l’attention de Bigg, menteur jusqu’à la mort »), en référence à une chanson de Bigg aux relents nationalistes, « Mgharba tal mout » (« Marocains jusqu’à la mort »). Les deux rappeurs interpellent directement Bigg en lui reprochant sa posture conservatrice et nationaliste.

Dans ce contexte, les Hoba Hoba Spirit sortent une chanson en faveur du changement. Il s’agit de « Iradat al hayat » (« La volonté de vivre »), seul titre du groupe en arabe classique. Son refrain reprend celui du célèbre poème du Tunisien Aboul El Kacem Chebbi, que l’on retrouve également dans l’hymne national tunisien : « Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre, force est pour les ténèbres de se dissiper, force est pour les chaînes de se briser ». Cette chanson des Hoba Hoba Spirit est également connue sous le titre « Sma3 sawt cha3b » (« Écoute la voix du peuple »), l’un des slogans les plus populaires du M20F, très présent en tant que sample dans le titre.

Hoba Hoba Spirit — «  Iradat El Hayat  » («  Sma3 sawt cha3b  ») — YouTube

Dans le même temps, une seconde génération d’artistes émerge, plus radicale et explicite dans ses critiques sociopolitiques. Dans « Chayllah système » (« Vive le système »), le jeune groupe de rap L’Bassline (« Les Espiègles ») critique le pouvoir marocain, le Makhzen, avec une ironie burlesque bien visible dans le clip :

L’Bassline — «  Chayllah Système  » (officiel) — YouTube

De la censure à plus de liberté d’expression

Quant au rappeur Mouad L7a9ed (« le Rancunier »), il s’engage dans le M20F jusqu’à devenir son icône. Issu du milieu ouvrier casablancais, il est surnommé « la voix du peuple » et n’hésite pas à détourner, dans son titre « Baraka men skat » (« Assez du silence »), le refrain de Chebbi pour délivrer un message plus radical : « Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, assez du silence, ils ont mangé notre pain et nous ont jeté les miettes, et tant de militants sont morts pour nous ». Il est arrêté une première fois, officiellement pour un photomontage représentant un policier avec une tête d’âne, qui apparaît dans le clip de « Klab dawla » (« Chiens de l’État »), un titre critiquant les forces de l’ordre. D’autres arrestations suivront.

Enfin, alors que les islamistes étaient initialement plus enclins à rejeter des musiques actuelles considérées comme « occidentales », certains rappeurs se réclament désormais de cette tendance. C’est le cas de Chekhsar, proche du Parti de la justice et du développement (PJD), formation ayant accepté le jeu électoral et politique officiel. Or, le PJD est arrivé en tête des législatives anticipées qui se sont tenues, en 2011, suite au référendum constitutionnel organisé sous la houlette du Palais, et qui a conduit à l’affaiblissement du M20F. Ce même PJD a défendu à ce moment‐là ouvertement l’idée d’un « art propre », suscitant de vives réactions au sein de la société civile. Des réactions qui contraignent le parti à renoncer à sa mise en œuvre, notamment dans l’audiovisuel.

Si, au Maroc, le Printemps arabe révèle des fractures au sein de la scène musicale, en Tunisie, il permet l’éclosion fulgurante d’une scène de musiques actuelles qui va pleinement renforcer et accompagner la dynamique révolutionnaire. Le rap surtout permet de soutenir et de galvaniser les manifestants, et certains rappeurs deviennent de véritables héros. C’est le cas d’El General avec son titre « Rayyes Lebled » (« Président du pays »), dans lequel il interpelle directement Ben Ali. Au plus fort de la contestation, il est arrêté par la police, puis relâché peu avant la fuite du président tunisien. Dès lors, il peut se produire lors de concerts et de festivals dans une Tunisie engagée sur la voie du changement, où la liberté d’expression connaît une avancée prodigieuse. En 2011, le magazine Times classe même le rappeur parmi les 100 personnalités les plus influentes de l’année.

El General — «  Rayyes Lebled  » — YouTube

Vigilance citoyenne

Si El General se fait à présent plus discret, d’autres rappeurs ont pris la relève, contribuant grandement à la vigilance remarquable dont a fait preuve la société civile tunisienne durant ces dernières années. Une vigilance qui a permis à un processus démocratique de transition constitutionnelle d’arriver à terme. En 2012, Volcanis le roi sort un titre très remarqué : « Chay Ma Tbadel » (« Rien n’a changé »). C’est ensuite le rappeur Weld 15 qui sort le titre « Boulicia kleb » (« Les policiers sont des chiens »). Tout comme L7a9ed au Maroc, Weld 15 est arrêté à plusieurs reprises par les autorités, ce qui suscite l’indignation en Tunisie et au‐delà : depuis le Maroc, le rappeur du M20F L7a9ed se déclare solidaire de Weld 15, et sort avec deux camarades la chanson « Free Weld 15 » :

«  Free Weld 15  » — El7a9ed ft. Danger ft. L'Ghadeb (officiel) — YouTube

Cela dit, comme au Maroc, certains artistes tunisiens se font plus conservateurs, à l’instar du rappeur Psyco‐M. Aussi, la polémique déclenchée en 2013 par le « Harlem Shake » dansé par des lycéens2 témoigne des tensions persistantes dans le pays entre tendances conservatrices et progressistes.

Reste que l’essor fulgurant, avec la révolution, d’une nouvelle scène en Tunisie illustre à quel point les musiques actuelles constituent à la fois un révélateur et un catalyseur de transformations sociopolitiques post‐islamistes, comme ce fut le cas au Maroc pendant les années 2000 avec la Nayda. Une dynamique festivalière s’affirme d’ailleurs de plus en plus en Tunisie, ainsi que l’illustre le festival Pop in Djerba, qui s’est tenu en octobre 2014, ou encore le festival des Dunes électroniques, prévu à nouveau en février dans les décors de la saga Star Wars. Autrement dit, si « ça a bougé » (nadet) au Maroc au cours de la précédente décennie, actuellement c’est en Tunisie que « ça bouge » (nayda).

1Cf. «  La Nayda, genèse d’un phénomène urbain  », débat du 27 novembre 2014 à l’Institut du monde arabe (IMA).

2NDLR. Voir par exemple : «  La danse du Harlem Shake secoue le monde arabe  », France 24, 1er mars 2013.