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Gauches et islamistes, un dialogue toujours recommencé, toujours inabouti

Depuis le début des soulèvements arabes, les forces de gauche et les mouvements islamistes, de la Tunisie à l’Égypte, n’ont cessé de se diviser. « Pourquoi tant de haine ? » : un colloque sous ce titre s’est tenu à Aix- en-Provence et Cassis, les 5, 6 et 7 mai 2015. Il a pris acte des nombreuses fractures politiques et idéologiques entre des mouvements de gauche et des mouvements islamistes qui s’étaient, au cours des années 2000, retrouvés dans une commune opposition aux régimes autoritaires.

Organisées par l’Institut américain des universités (IAU), l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam), la fondation Camargo et le programme de recherche européen Wafaw (When authoritarianism fails in the Arab World) présidé par François Burgat et Aboubakr Jamai1, les rencontres d’Aix ont réuni des acteurs politiques venus d’Algérie, d’Égypte, du Maroc et de Tunisie. Au-delà de leurs désaccords idéologiques, leur point commun était d’avoir participé aux mobilisations politiques et sociales du printemps 2011.

Des acteurs politiques aux expériences multiples

— Saida Ounissi est membre de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) tunisien et députée de la circonscription France-Nord pour le mouvement Ennahda. Fille de réfugiés politiques, grandie en France, elle a également été militante au sein de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Exilé aux États-Unis, ancien parlementaire égyptien, Abdoul Mawgoud Darderi est membre du Parti de la liberté et de la justice (PLJ), aujourd’hui interdit. Tous deux témoignent de l’expérience conjuguée du mouvement Ennahda et des Frères musulmans égyptiens en 2012 et 2013 et d’un islam politique désireux de s’intégrer à des institutions parlementaires. Les gouvernements de Hamadi Jabali et de Ali Larayedh en Tunisie, la présidence d’un Mohamed Morsi en Égypte ont cependant été décriées par de nombreux acteurs des soulèvements, notamment de gauche.

— Mourad Dhina, président de l’association Al-Karama basée à Genève, a été quant à lui le témoin d’une autre expérience islamiste : celle de l’Algérie des années 1990, et de l’arrêt, fin 1991, d’un processus électoral qui avait amené le Front islamique du salut (FIS) aux portes du pouvoir. Ancien dirigeant du FIS, dont il démissionne au milieu des années 2000, éreintant même au passage certains aspects « populistes » du mouvement, Mourad Dhina est membre, depuis 2007 du mouvement Rashad formé d’anciens militants islamistes algériens. Opposé au régime d’Abdelaziz Bouteflika, Rashad a participé aux manifestations populaires du printemps 2011 en Algérie.

— Omar Iherchane, enfin, est membre de Justice et bienfaisance (al-Adl wa al-Ihsan). Cette formation marocaine fondée au début des années 1980 par le cheikh Abdessalam Yacine, ne se réclame pas de la pensée des Frères musulmans, au contraire du Parti de la justice et du développement (PJD) de Abdelilah Benkirane, premier ministre du Maroc. Justice et bienfaisance ne se présente pas aux élections législatives ou municipales marocaines : mouvement idéologiquement composite, il se réfère à des traditions soufies. Non violent mais non légaliste, républicain et opposé à la monarchie marocaine dans son principe même, Justice et bienfaisance a été l’une des principales composantes du Mouvement du 20 février 2011, hétéroclite coalition politique d’une partie des islamistes avec des maoïstes de la Voie démocratique, qui revendiquait à l’époque une nouvelle Constitution démocratique.

Diversité des alliances et choix stratégiques

Ces différents intervenants témoignent de l’extrême plasticité de l’islam politique. Si tous se réclament de la non-violence et se distinguent de la mouvance salafiste, notamment dans son versant militarisé, les choix stratégiques de leurs partis respectifs diffèrent depuis 2011. Ainsi, Justice et bienfaisance se démarque des Frères musulmans marocains en refusant toute participation aux institutions gouvernementales, tandis que le Parti de la liberté et de la justice égyptien s’est engagé dans une conquête électorale des institutions politiques, l’expérience gouvernementale de Mohamed Morsi s’interrompant à la faveur du coup d’État militaire de juin 2013. Le mouvement Ennahda a quant à lui fait le choix en 2012 d’une « troïka » gouvernementale avec des formations de centre gauche pour, fin 2014, accepter d’entrer dans un gouvernement d’union nationale avec Nidaa Tounès, une formation qui se réclame de l’héritage destourien et qui est dirigée par un ancien ministre de l’intérieur de Habib Bourguiba, Béji Caïd Essebsi.

Le pluriel s’applique également aux gauches arabes. Amr Ezzat est représentatif d’une jeune génération égyptienne et d’une gauche « mouvementiste » ayant participé au soulèvement de 2011 contre l’ancien président Hosni Moubarak. Il a soutenu, lors de la campagne présidentielle de 2012, la candidature d’un Abdel Moneim Aboul Fotouh, intellectuel égyptien en rupture de ban avec les Frères musulmans. Ayant participé aux mobilisations de l’été 2013 contre le président Morsi, Amr Ezzat renvoie l’expérience selon lui « autoritaire » des Frères musulmans à celle d’un général Abdel Fattah Al-Sissi ayant rétabli l’armée dans ses prérogatives politiques.

— Khayyam Turki, un temps pressenti pour prendre les rênes du ministère des finances tunisien sous le gouvernement de Hamadi Jebali en 2012, appartient quant à lui à la mouvance sociale-démocrate et à une gauche pour l’essentiel « gestionnaire ». Ancien secrétaire général adjoint et membre démissionnaire du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL, Ettakatol), une organisation membre de l’Internationale socialiste, il défend le bilan d’une alliance à l’époque inédite au sein de l’Assemblée nationale constituante tunisienne entre le mouvement islamiste Ennahda, le FDTL et le Congrès pour la République (CPR) de Moncef Marzouki, également de centre gauche.

— Abdelaziz Nouayri, membre fondateur de l’Organisation marocaine des droits de l’homme (OMDH), promeut au sein de l’association al-Adal, la réforme du secteur judicaire marocain. Se situant lui aussi au centre gauche, il a été au début des années 2000 conseiller du premier ministre Abderrahmane Youssoufi, membre de l’Union socialiste des forces populaires (USFP).

Les participants au colloque ne pouvaient ainsi représenter l’ensemble des sensibilités islamistes et de gauche dans le monde arabe. La gauche radicale tunisienne du Front populaire — également présente dans les instances de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), une certaine gauche d’inspiration nassérienne et nationaliste arabe réunie en Égypte autour de la figure de Hamdine Sabahi ou encore les islamistes algériens du Mouvement de la société pour la paix (MSP) qui ont boycotté les élections présidentielles algériennes d’avril 2014, participent eux aussi aux débats stratégiques qui déchirent ces mouvements.

L’anti-autoritarisme en partage

Les quatre ateliers du colloque — Algérie, Égypte, Maroc et Tunisie — ont d’abord établi un constat tranchant quelque peu avec le titre même de la conférence : si « haines » ou passions il y a, elles ne suffisent à faire oublier les alliances politiques établies par le passé entre des partis se réclamant de la gauche et des mouvements se revendiquant explicitement de l’islam politique. Comme le rappelle Mourad Dhina, l’Algérie des années 1980 et 1990 a été pionnière : la conférence de Sant’ Egidio avait déjà réuni en 1995 le FIS et les trotskystes du Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune ou du Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed afin de trouver une solution politique à la guerre civile qui déchirait à l’époque l’Algérie.

Dans les années 2000, les alliances conjoncturelles entre mouvements de gauche et islamistes se multiplient dans la région. Elles ont pour socle essentiel l’opposition aux régimes autoritaires et des revendications démocratiques minimales : la liberté de la presse, la libération des prisonniers politiques, le soutien à la cause palestinienne ou, en 2003, l’opposition commune à l’intervention américaine en Irak. La Tunisie est l’un des principaux laboratoires de ces alliances transcendant les différends idéologiques : les accords du 18 octobre 2005 réunissent le mouvement Ennahda, l’extrême gauche du Parti des ouvriers communistes tunisiens (POCT) et des mouvements de centre gauche à l’instar du FDTL et du Parti démocratique progressiste (PDP) de Ahmed Nejib Chebbi. L’Égypte des années 2000 ne manque pas à l’appel, puisque les Frères musulmans se retrouvent partie prenante de coalitions — certes éphémères — avec des mouvements de gauche, mais aussi libéraux. Ils soutiennent notamment la candidature de Mohamed El-Baradei à la présidence de la République en 2010.

Enfin, le clivage entre les gauches et les islamistes ne structure pas les premiers moments des soulèvements début 2011 : le paradigme anti-autoritaire continue de fonctionner. En Égypte, de jeunes militants des Frères musulmans participent aux manifestations de la place Tahrir, au côté de jeunes d’extrême gauche — les Socialistes révolutionnaires par exemple. En Tunisie, les premières manifestations de la Kasbah, en janvier et février 2011, reçoivent le soutien d’Ennahda, qui participe peu après à l’Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution aux côtés de l’extrême gauche, du FDTL, du CPR, mais aussi de l’UGTT. Au Maroc, les Frères musulmans refusent certes de participer aux manifestations lancées à l’initiative du Mouvement du 20 février, mais Justice et bienfaisance s’engage, massivement dans la structuration du Mouvement du 20 février et dans les manifestations populaires, participant de leur succès.

L’alliance programmatique autour des revendications démocratiques est susceptible, dans certains cas, de se prolonger dans le temps, une fois la chute du régime actée. Elle est également une réponse à une situation d’urgence, politique et institutionnelle, comme le rappelle l’ancien secrétaire général adjoint du FDTL, Khayyam Turki : au sein de l’Assemblée nationale constituante tunisienne, élue en décembre 2011, la formation d’une troïka entre le centre gauche et le mouvement Ennahda s’est faite sur le simple constat de l’impossibilité préalable de dégager une réelle majorité gouvernementale.

Mais les croisements entre l’islamisme et la gauche ne sont pas que tactiques et conjoncturels. Mourad Dhina rappelle la diversité et la complexité des parcours militants, à rebours de lignes de clivages idéologiques fixes : son adhésion au FIS dans les années 1990 se fait certes dans un rejet tous azimuts d’un régime algérien se réclamant du « socialisme » : mais il revient également sur ses premiers moments de politisation, en France, dans les années 1970, des mobilisations du Larzac et de sa rencontre avec de jeunes membres du Parti communiste français.

Tentation hégémonique et clivages identitaires

« Hégémonie » : le mot fut d’abord employé par l’ancien président de la République tunisien Moncef Marzouki, lors de la séance inaugurale du colloque. La volonté, à gauche, de gouverner avec les islamistes, voire de faire émerger, aux côtés d’un « islamisme modéré », un « laïcisme modéré », est selon lui un contrepoids nécessaire à la tentation hégémonique de tout courant politique, à savoir le contrôle des institutions politiques. Saïda Ounisi rappelle le caractère exceptionnel de la transition démocratique, qui exige d’abord du consensus, voire des reculs stratégiques. Elle tente ainsi d’expliquer la politique de la main tendue du mouvement Ennahda, d’abord vers la gauche, ensuite vers Nidaa Tounès se réclamant pourtant de la figure tutélaire d’un Habib Bourguiba. Les reculs stratégiques du mouvement Ennahda n’ont pourtant pas suffi, en Tunisie, à réfréner les peurs d’une partie de la gauche, qui a dénoncé tout au long des années 2012 et 2013 certaines passerelles établies entre la mouvance salafiste et la formation de Rached Ghannouchi.

La tentation hégémonique, c’est ce que craignent, selon Amr Ezzat, les gauches égyptiennes lors du mandat de Mohamed Morsi à la présidence de la République : l’attribution de pouvoirs spéciaux au chef de l’État, en novembre 2012, n’était que le signe d’un nouvel autoritarisme en germe, les Frères musulmans reproduisant les anciennes méthodes autoritaires à l’œuvre sous Hosni Moubarak. Les islamistes égyptiens auraient ainsi raté leur propre transition démocratique. Ni Morsi, ni Sissi : à ce renvoi dos à dos des acteurs, prôné par une partie de la gauche égyptienne, Abdoul Mawgoud Dardery, membre de la direction du Parti de la justice et de la liberté — tout en reconnaissant la légitimité des manifestations de juin 2013 contre des Frères musulmans dont il était l’un des parlementaires — rappelle que la différence entre la politique des Frères musulmans et celle de l’armée se situe dans le degré de répression exercé par la seconde. Et dans la clôture, depuis l’été 2013, d’une très courte expérience démocratique.

Invariablement, le débat entre mouvements de gauche et islamistes renvoie alors à sa variable idéologique et identitaire. La commune critique contre l’autoritarisme, passé ou présent, de régimes monarchiques ou républicains n’offre pas un socle commun suffisant pour un consensus durable, si ce n’est, peut-être, en Tunisie. Le débat entre Abdelaziz Nouaydi et Omar Iherchane s’est de fait centré sur le caractère islamiste du mouvement marocain Justice et bienfaisance. Si une partie de la gauche, notamment radicale, peut se retrouver dans l’ambition du mouvement islamiste d’abolir la monarchie — position qui ne fait cependant pas consensus dans toute la gauche marocaine —, sa dimension proprement religieuse est rapidement entrée en contradiction avec les visées plus « laïques » de certaines composantes du Mouvement du 20 février. Ainsi, Justice et bienfaisance quitte cette coalition dès le mois de décembre 2011 et participe de son affaiblissement et de son échec, sa capacité de mobilisation excédant largement celle des groupes de gauche marocains.

Les expériences conjuguées de l’Algérie, de l’Égypte, du Maroc et de la Tunisie ne sauraient rendre compte de l’ensemble des débats qui agitent les gauches et les mouvements islamistes dans le monde arabe. La dimension proche-orientale, peu présente dans ces rencontres, serait aussi à considérer à l’avenir, la crise syrienne ne cessant de diviser les camps « progressistes » et islamistes. Toujours est-il que ces rencontres témoignent moins d’une logique de la « haine » entre les deux courants que d’un registre des passions et d’un dialogue toujours recommencé et inabouti.

Depuis le début des années 1990, mouvements de gauche et islamistes semblaient pourtant s’être mis d’accord sur certaines valeurs communes, notamment démocratiques. Une commune reconnaissance s’est opérée par d’anciens acteurs de l’opposition à des régimes autoritaires, tous victimes de la répression, même si c’est selon des temporalités différentes. Une partie des gauches arabes revendique désormais un héritage « islamique » ou « arabo-islamique ». À l’inverse, de nombreuses formations islamistes se réclament d’un État civil (Dawla madaniyya) et non plus d’un État islamique, à l’instar du mouvement Ennahda. Un constat partagé est enfin venu clore la majorité des débats : celui d’une question sociale qui, de la Tunisie à l’Égypte, a été au cœur des soulèvements de 2011. Elle échappe à cette bipolarisation entre mouvements de gauche et islamistes et ne relève pas que de questions purement identitaires. Elle reviendra sans doute tarauder, à l’avenir, des mouvements se réclamant tous de la « justice sociale ».

1Le colloque était également animé par Stéphane Lacroix, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et par Nicolas Dot-Pouillard, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo). Jamal Zenati, ancien membre du Front des forces socialistes (FFS) algérien, invité, n’a pas pu venir.