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Gaza 2014, « un long été brûlant en Palestine »

Un film de Norma Marcos

« Un long été brûlant en Palestine » de la réalisatrice franco-palestinienne Norma Marcos raconte la guerre de l’été 2014 à Gaza, vue depuis la Cisjordanie. Après sa projection suivie d’un débat au cinéma Le Cratère à Toulouse mercredi 6 décembre, ce film documentaire sensible, intime et singulier passera à Paris en janvier, puis sera à nouveau dans le sud de la France au printemps 2018.

« Bonjour les travailleurs ! dit Radio-Orient. Il va faire un peu plus chaud. Dans la montagne pas tellement, mais dans la vallée du Jourdain et la mer Morte il va faire très chaud. » Vitrines de lingerie féminine, de bijoux, terrasses où s’entrecroisent des cordes à linge sous la vigne qui grimpe vers le ciel, minuscule échoppe de cordonnier, boulangers pétrissant la pâte, « 31° à Jérusalem occupée », café, douceurs, épices…. Nous sommes à Bethléem, début juin 2014. Norma Marcos est venue de Paris rendre visite à sa mère malade. L’offensive militaire israélienne sur Gaza n’a pas encore débuté, mais le 12 juin, l’enlèvement de trois jeunes colons près du Gush Etzion, entre Bethléem et Hébron fait monter la tension. Malgré tout, la réalisatrice décide de filmer sa nièce Yara, des femmes palestiniennes et la vie quotidienne autour d’elle.

Un long été brûlant en Palestine on Vimeo

La vie est quotidienne, mais tant de femmes sont singulières ! Ainsi la maire de Bethléem, Vera Baboun, a fait une étude sur « le concept de Schéhérazade » dans Les Mille et une nuits. « Pouvons-nous créer d’autres Schéhérazade conscientes de leur statut de femmes, de leurs droits ? Qui peuvent imposer leurs voix ? Le résultat est oui, c’est possible ». De son bureau, on passe à une aire poussiéreuse où des voitures tournent et zigzaguent entre des plots orange sur un parcours balisé. Yasmine est pilote de course. « Dans notre pays, il n’y a aucun endroit où aller ; beaucoup de barrages, de checkpoints. On a besoin de quelque chose pour évacuer la pression. » Au milieu des vrombissements des moteurs, elle souhaite qu’il y ait d’autres sports comme celui-ci, « amusant et dangereux. »

Vivre en état de guerre

14 juin 2014. L’armée israélienne tue 9 Palestiniens et en arrête 800. C’est le début d’une escalade de violence qui aboutira trois semaines plus tard à l’opération Bordure protectrice sur Gaza. Le projet initial de filmer la vie de tous les jours sous occupation s’infléchit. Comment ce qui se passe à Gaza est-il ressenti à Bethléem ? Comment la solidarité avec Gaza peut-elle encore s’accorder à la volonté farouche de vivre aussi « normalement » que possible, malgré l’occupation et l’oppression ?

Dans le camp de réfugiés de Deisheh, un homme peint ce qu’il voit derrière des grillages. Des vues quadrillées, rythmées de barreaux ou de frises, figures géométriques éphémères, dessinées à la craie. Le peintre n’a jamais vu l’extérieur du camp jusqu’à l’âge de 14 ans. Autrefois, il pensait que c’était cela, la vie normale. Il parle du « feu révolutionnaire » mis « dans le cœur des peuples » par des musiciens, des poètes, des hommes politiques dont les portraits tapissent ses murs.

Le 30 juin, les corps des trois jeunes Israéliens kidnappés sont découverts à Hébron, et le 2 juillet à Jérusalem-Est, Mohammad Abou Khdeir est brûlé vif par des colons. Le 2 juillet, émeutes, chars israéliens, soldats surarmés visant les manifestants : sur les photos de presse, la bande son fait entendre les tirs. Mais il y a un concert au pied du mur à Bethléem, un ballet traditionnel, le concours du plus grand katayef, une compétition de natation dans une piscine. La voix dans le haut-parleur crie : « Que les gens libres de ce monde témoignent de ce que malgré l’occupation, les souffrances, et tout ce que le peuple palestinien subit, il peut présenter des champions à des concours sportifs, et il est capable de vivre normalement ! ». Une certaine réserve se lit sur les visages, une sorte de gravité décalée.

Solidarité avec Gaza

On est le 8 juillet. Photos de blessés, ruines, enfants qui pleurent, ruines, homme qui hurle, bébé blessé, ruines. Noir. A Bethléem, la solidarité se met en place. Des militants font le tour des commerces de la ville, expliquent la nécessité de boycotter les produits israéliens. Le sélect Lion’s Club a organisé une collecte de dons pour Gaza auprès des familles aisées. Au conservatoire de musique Edward Saïd, des filles et des garçons ont récolté de l’argent pour soutenir une école de musique de Gaza pour « apporter un peu de bonheur aux enfants de Gaza à travers la musique et les aider à exprimer leurs sentiments. » La Bank of Palestine a mené une campagne de soutien en demandant à ses clients de faire des dons pour les hôpitaux de Gaza. Elle a reçu plus d’un million et demi de dollars, affirme son directeur.

Bande de Gaza, 3 août. Encore des photos de blessés, des morts allongés par terre en pleine rue, la foule qui déplace des corps. Une petite fille au pantalon blanc maculé de sang semble dormir à terre, à côté d’un homme. Écho de cette terrible réalité, une séquence se déroule à l’hôpital Al-Maqased de Jérusalem-Est, qui reçoit des blessés de Gaza. Des familles prennent en charge des enfants ou des femmes qui ont tout perdu, leur tiennent la main, les réconfortent.

« Chers auditeurs, il faudra 7 milliards de dollars pour reconstruire Gaza », dit Radio-Orient. Les commerçants de Bethléem actent la baisse drastique de leur chiffre d’affaires, les touristes ayant fui depuis le début de l’offensive. Pourtant ils ne se plaignent pas, par pudeur semble-t-il.

« Ils m’appelleront Liberté »

Loin de là, au bord de la mer Morte, la splendeur des paysages minéraux qui bordent une eau si transparente. On voit encore des grilles et des jardins, immanquablement peuplés de chats qui glissent de terrasse en courette, et d’oiseaux jacassants.

Une chatte qui allaite ses petits sous les tirs des soldats israéliens contre des manifestants, un oiseau qui se cogne obstinément à une vitre mais ne meurt jamais, ou encore des fourmis qui transportent des charges dix fois plus lourdes qu’elles : autant de métaphores de la volonté presque folle de vivre. Car il ne s’agit pas d’expliciter, de discourir, de décrire — l’espoir est si fragile, il pourrait disparaître d’un seul mot. Dans le regard de la réalisatrice, il y a de la beauté dans cette obstination, mais il n’y a pas de héros et pas de profondeur de champ. Le soumoud, c’est d’abord résister tous les jours au désespoir. Puis, montrer au monde que les Palestiniens sont restés des êtres humains comme tout le monde, malgré l’inhumanité de leur condition.

Yara l’adolescente chante :

Quand je serai plus vieille je serai plus forte
Ils m’appelleront Liberté
Comme un drapeau levé... 1