18 668 €Collectés
31%
60 000 €Objectif
17/33Jours

Cinéma

Heiny Srour. La caméra comme arme sur tous les fronts

Fin avril, la Cinémathèque de Tunis a organisé un cycle en hommage à la réalisatrice libanaise Heiny Srour en sa présence. L’occasion de revenir sur le parcours atypique de cette cinéaste, la première parmi de ses consœurs arabes à voir son film projeté au festival de Cannes, en 1974.

Heiny Srour, Beyrouth, 2018
Anwar Amro/AFP

Heiny Srour est allée au Dhofar, à la recherche du véritable sens de la révolution comme elle la voyait, ou comme elle devait être. Une révolution contre l’arrogance et l’impérialisme, qui revendique parmi ses nombreuses stratégies de combat une guerre pour et avec les femmes. Car pour Heiny Srour, aucune révolution visant la libération d’un peuple ne peut être complète si elle n’a pas, chevillée au corps, l’objectif de libérer les femmes, en les prenant non pas comme sujets, mais comme partenaires. Là-bas, au Dhofar, les femmes ont porté les armes et livré des batailles, au lieu d’attendre dans les maisons ou sous les tentes le retour des combattants, comme dans les guerres que l’histoire a romancées.

Srour s’y est rendue avec son équipe, emportant avec elle une caméra et beaucoup de déceptions, notamment celle de la défaite de juin 1967. Déceptions générées aussi par les discours antisémites de la radio Sawt Al-Arab (La Voix des Arabes), pour Srour qui était à la fois juive, internationaliste, solidaire de la cause palestinienne et farouche opposante de l’État colonial. De plus, la jeune femme ne supportait plus les discours faussement féministes de la plupart des dirigeants de la gauche arabe, qui ne considéraient pas l’émancipation des femmes comme une priorité dans leurs programmes de réforme politique et sociale.

Elle est partie au Dhofar avec un principe : « Celui qui n’est pas avec nous est contre nous », et une philosophie : « L’idéologie dirige la caméra ».1.

Le « cinéma vérité » au service de la révolution

C’est dans le brouhaha du Beyrouth des années 1960 et son effervescence intellectuelle et politique que Heiny Srour a forgé ses convictions. Beyrouth qui brûlait alors comme un charbon ardent dans l’esprit de ses intellectuels, de ses artistes et de ses habitants, qui bouillonnait comme un volcan de défis géopolitiques pour ses ennemis et ceux qui la convoitaient, ce Beyrouth-là a fait de Heiny Srour une flamme de révolte, prête à aller jusqu’au bout pour défendre la liberté. Une flamme qui ne brûlait pas seulement ses ennemis, mais également les imposteurs et ceux qui prétendaient à la neutralité.

Dans cet îlot de relative mixité qu’est Beyrouth, j’ai pu assez librement capter l’incroyable brassage d’idées qui a lieu dans la capitale. Et donc contrairement à la plupart de mes sœurs arabes, je ne dois mes convictions politiques ou artistiques ni à un grand frère ni à un père ni à un mari ni à un « petit ami »2.

Née dans la capitale libanaise en 1945 où elle a étudié la sociologie à l’École supérieure des lettres, la future cinéaste est ensuite partie à Paris pour étudier l’ethnologie à l’université de la Sorbonne. Doctorante, elle avait également une activité de journaliste qui lui fit découvrir le Front populaire de libération du golfe Arabique et les événements du Dhofar, dans le sud du Sultanat d’Oman. Durant cette même période, la jeune chercheuse marxiste suit également un cours hebdomadaire sur le « cinéma direct » dispensé par Jean Rouch, fondateur de « l’anthropologie visuelle » et pionnier du « cinéma vérité ». Autant de notions qui auront leur place dans ses œuvres.

C’est ainsi que Heiny Srour réalise en 1974, sous les bombardements, le film L’heure de la libération a sonné, faisant d’elle une des pionnières du cinéma arabe, et la première réalisatrice arabe à participer au Festival de Cannes. Durant 60 minutes, au fil d’images qui oscillent entre le noir et blanc et la couleur, Srour tourne pour l’histoire le seul film qui témoignera de ce qui s’est passé dans cette partie du sultanat, en dépit de la censure systématique dont faisaient l’objet les luttes du Front populaire pendant neuf ans. La région du Golfe où est situé Oman possédait à l’époque les deux tiers des réserves mondiales de pétrole et fournissait le quart de la production, faisant de lui l’objet de la convoitise des puissances impérialistes depuis plusieurs décennies. Cette situation, combinée à la présence d’une organisation qui a été la première du genre à réfléchir aux problèmes des femmes et à considérer ces dernières comme partie intégrante de la lutte contre l’impérialisme, ne pouvaient qu’attirer l’œil de la cinéaste.

La technique au service du thème

Srour présente au début du film un résumé de la situation générale dans la région libérée du Dhofar, accompagné de la chanson qui donnera son titre au film, et au début de laquelle on entend :

L’heure de la libération a sonné,
Dehors, ô colonialisme !
Votre présence sera défiée
Par notre puissant peuple

Dès les premiers instants, la réalisatrice annonce sa ligne éditoriale et définit son travail. Il s’agit là d’un film militant, dans le fond comme dans la forme. Srour exprime clairement son parti pris absolu envers la révolution, notamment à travers le texte de la voix off qui célèbre les révolutionnaires et le Front de libération. Elle utilise également la technique du montage comme moyen de transmettre ce message au spectateur, et le pousser vers une analyse et une compréhension politiques des images qu’il voit. Lors du premier volet de son film, la réalisatrice fait l’inventaire des « crimes de l’impérialisme » à Oman, et montre la complicité de ses « alliés locaux » au sein du gouvernement. Elle consacre la seconde partie aux événements de la guerre et aux différentes batailles, accompagnant ce constat avec des documents télévisés qui montrent la puissance des Britanniques dans le golfe arabo-persique. La technique de correction des couleurs joue un rôle fondamental dans l’œuvre, puisque Heiny Srour consacre les séquences en noir et blanc aux crimes de l’ennemi, tandis qu’elle montre en couleurs les luttes du Front de libération. Elle dit à cet égard : « Je pense qu’il est politiquement dangereux de ne pas faire la distinction entre les forces d’oppression et les forces de libération en termes d’image et de son »3.

Le film doit être à l’image de son thème, c’est ce que pense Heiny Srour qui n’accepte pas la facilité, et va fouiller à pleines mains dans chaque détail de la fabrication, jusqu’à ce qu’elle en tire une forme qui imite les révolutionnaires avec qui — et pour qui — elle a travaillé. Ainsi a-t-elle par exemple intégré la tradition orale arabe dans le traitement des voix, pour coller à la culture du peuple qu’elle filme et à sa manière de parler.

Le film a pris près de dix années de la vie de la réalisatrice. Des années après sa sortie en 1974, une version restaurée et numérisée a vu le jour. Elle redonne un nouveau souffle à cette œuvre qui a été projetée dans de nombreux festivals internationaux, et récemment à Tunis, entre le 25 et le 29 avril 2023, à l’occasion d’une rétrospective organisée par la Cinémathèque tunisienne. Ainsi, tous les films de Heiny Srour ont été projetés en sa présence.

Là où le politique fusionne avec le personnel

Oui je me sens menacée, car je sais que l’oppression de la femme est la première apparue dans l’histoire de l’humanité. C’est donc la plus enracinée »4.

C’est pour cette raison que Heiny Srour a choisi le cinéma, qu’elle aimait autant que le dessin ou le ballet. Mais pour elle, la caméra était le seul moyen d’expression capable de tout dire, et le cinéma un art complet par lequel le politique fusionne avec le personnel. Car l’image est d’abord et avant tout un acte politique. En se mêlant au discours oral direct, elle peut résumer le monde et le remodeler à sa guise. Srour ne cherchait pas tant à remodeler la réalité qu’à la transmettre d’une manière qui ôterait le voile épais qui la recouvre. Elle voulait ajouter un nouvel élément dans l’équation de la propagande impérialiste, afin que le spectateur refasse les comptes entre ce qu’il voit, et ce qui lui est transmis de manière intensive et démagogue.

Srour a découvert la pensée marxiste à 16 ans, grâce au professeur de littérature française de son lycée de Beyrouth. Elle préférait Engels en cachette, mais elle a gardé cela pour elle, comme elle en a fait pour son désir de faire des films. Car sa famille comptait plusieurs Mozart assassinés : son père ne voulait pas assumer une condition d’artiste, bien qu’il ait une belle voix, et sa mère non plus, malgré son talent pour le dessin. Dans cette ambiance d’autocensure, Srour a tout de même pu toucher la sensibilité propre à sa famille, et sa quête d’une forme d’expression et de créativité qui lui est propre.

Son départ pour la France l’a sauvée d’un mariage précoce et de la vie soumise qui l’attendait. Mais son engagement absolu envers son pays et la réalité de ses femmes l’a poussée à y retourner à chaque fois pour une nouvelle lutte. En 1984, après d’intenses combats contre les financeurs et les producteurs, Srour a présenté au monde une œuvre fondamentale, tant sur le plan esthétique que politique, Leila et les loups : « C’est l’histoire d’un Liban qui s’effondre à cause de la violence confessionnelle dans laquelle il vit. Les images s’égrènent à la recherche de l’identité politique et historique des femmes au Moyen-Orient »5.

De même qu’elle a porté à Dhofar la déception de la gauche arabe pour constater de ses propres yeux qu’il existe bel et bien une raison de résister, ce qui a donné lieu à L’heure de la libération a sonné, Srour a porté dans Leila et les loups la honte des massacres de Sabra et Chatila qui poursuit un Liban déchiqueté par les lames du confessionnalisme et de la guerre civile. Elle aura fabriqué un film « dans un moment où le simple fait de rester en vie est considéré comme une victoire »,6 cherchant les femmes dans leurs formes multiples et leur seule signification : la force et la beauté.

Image de {Leila et les loups,} 1984
Image de Leila et les loups, 1984

Durant tout le film, une femme arabe se promène dans les paysages du Liban et de la Palestine, entre réalité et imaginaire. Avec elle, on découvre une histoire cachée du militantisme, et des preuves de la force des femmes arabes tout au long de l’histoire. Avec Leila et les loups, Heiny Srour a creusé dans la mémoire collective des femmes, et nous a emmenés à travers les époques et les régimes, anciens et actuels, pour réécrire l’histoire des femmes « d’un point de vue féminin et féministe ».

Mademoiselle Srour, vous mentez : vous dites que vous avez tourné ce film voilà 30 ans, sur la terre des oliviers. Cela est faux, vous l’avez tourné hier, sur la plage de Tanger ». Ainsi a commencé le débat qui a suivi la projection de ce film à la Cinémathèque de Tanger en avril 2018.

Partisane jusqu’à la moelle

Heiny Srour affirme que son film L’heure de la libération a sonné n’aurait pas vu le jour sans l’aide du cinéaste tunisien Tahar Cheriaa, le défenseur acharné du cinéma patriotique et militant, en Tunisie et dans le reste du monde, et fondateur du premier festival panafricain et panarabe, les Journées cinématographiques de Carthage. Le même Cheriaa avait soutenu le scénario de Leila et les loups au moment où il était président de l’Agence de coopération culturelle et technique (qui deviendra plus tard l’Agence intergouvernementale de la francophonie). La réalisatrice reconnaît ce qu’elle lui doit… et ce qu’elle doit aussi aux déceptions arabes pour faire ses films.

Partisane jusqu’à la moelle, la cinéaste n’a certes pas réalisé beaucoup de films, mais elle a su partager avec le monde ses convictions de libération et son engagement dans une ligne radicale pour accomplir la révolution. Heiny Srour n’a pas tant cherché la gloire dans sa carrière, mais plutôt à immortaliser la gloire des autres. Elle était avec son équipe la seule à atteindre la ligne de front à Dhofar, et à transmettre une chronique de la révolution. Elle est également la seule réalisatrice à avoir filmé Cheikh Imam chez lui et lors de ses concerts interdits au début des années 1990. Beaucoup de ses rêves ont été amputés à cause du poids de l’argent dans le monde du cinéma, et elle n’a pas pu réaliser le film Le Cheikh qui chante en entier, se contentant finalement de monter les séquences qu’elle a filmées pour les présenter sous la forme d’un court métrage. Les sociétés de production ont également fait avorter son rêve de faire un film sur Tanios Chahine, le chef paysan maronite du Mont-Liban qui a dirigé la révolution paysanne dans la région du Kesrouan contre les seigneurs féodaux entre 1858 et 1860.

Libanaise de naissance et britannique par naturalisation, Heiny Srour a vécu dans plus d’un pays. Elle a formellement refusé de visiter ses parents en Israël, qui ont fui le Liban pour s’installer là-bas pendant la guerre civile. Au cours de son parcours difficile, la cinéaste a mené des guerres sur tous les fronts, à commencer avec sa famille qui rejetait l’art comme métier et mode de vie, et avec une partie des juifs qui voyaient dans sa lutte une anomalie et en elle un mouton noir, en passant par un pays et un tiers-monde qui ont dilapidé son rêve d’une patrie juste pour les femmes. Née des guerres et conduisant les batailles, Heiny Srour reste l’un des noms du cinéma luttant contre le terrorisme de l’esthétique lisse et des loups de l’argent.

1Heiny Srour, « Femme, arabe… et cinéaste » dans Paroles… elles tournent !, Musidora, Éditions des Femmes, 1976.

2Ibid.

3« Heiny Srour », interview de Guy Hennebelle et Monique Martineau Hennebelle in Cahier Out of the Shadows, Courtisane festival, 2020.

4Heiny Srour, « Femme, arabe… et cinéaste » dans Paroles… elles tournent !, Musidora, Éditions des Femmes, 1976.

5« Heiny Srour », interview de Guy Hennebelle et Monique Martineau Hennebelle in Cahier Out of the Shadows, Courtisane festival, 2020.

6« Before the Wolves », interview de John Akomfrah, in Out of the Shadows, Courtisane Festival, 2020.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.