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Incertitudes de l’opposition syrienne

Analyse du communiqué de presse de la Coalition nationale syrienne du 12 mai 2013

« Un bon communiqué de presse est un modèle de sagesse abrégée » (dicton à inventer). Le comité politique de la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (SOC, dans son acronyme anglais) s’est réuni les 11 et 12 mai 2013 à Istanbul en vue de préparer la réunion de son assemblée générale des 23/25 mai, toujours à Istanbul. A l’issue de ses travaux, le comité politique a publié un communiqué de presse. Bien entendu, ce texte n’avait pas fonction à révéler le contenu exact d’une réunion préparatoire ni à afficher les dissensions internes de la Coalition nationale, du moins tant qu’elle n’y trouverait pas intérêt. Cela n’interdit pas de tenter d’extraire du communiqué de presse les éléments qu’il ne verbalise pas.

- Paragraphe 1 :

« Les membres du comité politique de la Coalition syrienne se sont réunis les 11 et 12 mai à Istanbul pour discuter du statut politique et civil de la Révolution syrienne. Les membres du comité politique ont insisté sur la nécessité immédiate de trouver des solutions aux obstacles militaires que rencontre la révolution. En outre, ils ont examiné une proposition visant à élargir la Coalition et à y inclure de nouveaux groupes politiques et révolutionnaires ».

Le « statut politique et civil de la révolution » est bien l’un des objectifs principaux de la quasi-totalité des réunions de l’opposition dont les structures restent parcourues par de profondes fractures politiques, idéologiques et militaires, reflet de la société pluraliste syrienne. La Coalition a beau se considérer comme la « la seule représentante du peuple syrien », elle n’a toujours pas trouvé les moyens d’utiliser pleinement ses capacités politiques, financières et militaires. Elle ne représente pas de facto toutes les oppositions. La récente création d’un « gouvernement provisoire » n’a pas amélioré son statut politique. Certains de ses membres ne se retrouvent d’ailleurs pas dans cette formule, craignant qu’elle consacre la division de la nation (un gouvernement à l’extérieur et le gouvernement de Bachar Al-Assad en Syrie). Leur préférence va à un « gouvernement de transition ». La distinction polarise les débats internes.

Lorsqu’une assemblée indique qu’elle a discuté d’une question sans préciser quelles ont été les conclusions de ses réflexions ou de ses travaux, on peut en conclure trois choses : la première est qu’un problème existe et que l’assemblée ne peut ou ne veut le dissimuler ; la seconde est que le problème existe toujours et qu’aucune solution n’a encore été trouvée ; la troisième est que les membres de l’assemblée ont trouvé plus judicieux de transférer le dossier à une instance supérieure « qui prendra ses responsabilités » et en assurera la publication.

Dire qu’il est nécessaire de trouver une solution aux obstacles rencontrés par les forces militaires de l’opposition relève de l’évidence. La révolution syrienne a commencé en mars 2011. Depuis deux années, 80 000 personnes ont été tuées dont la moitié de civils, des millions de Syriens ont été déplacés. Aucune solution ne s’est encore imposée. La réunion d’Istanbul se tient à un moment où l’armée régulière syrienne donne l’impression, sinon de l’emporter, du moins de reprendre pied dans des zones qu’elle avait délaissées. La réalité de cette reconquête est difficile à établir mais telle est la perception dominante des dernières semaines. En outre, en faisant porter à l’opposition la responsabilité d’avoir utilisé du gaz sarin, Carla Del Ponte a non seulement porté un coup à l’image de l’opposition militaire mais a aussi montré, en creux, que celle-ci peinait à s’imposer puisqu’elle a dû utiliser l’arme chimique qu’elle sait être interdite par le droit international depuis 1993.

Outre un aveu de faiblesse, le communiqué de presse exprime également, par une litote, un appel à la livraison d’armes par les pays occidentaux et arabes. La demande n’est pas nouvelle. Barack Obama et les Occidentaux tournent autour de cette possibilité depuis longtemps, mais le déclic n’est toujours pas venu.

La dernière phrase de ce paragraphe - qui commence par « en outre » - aurait dû être rattachée à la première. Elle véhicule la même idée. Le « en outre » n’est pas de mise. Il consacre la longueur probable des discussions d’Istanbul sur un sujet qui n’a pas trouvé sa conclusion : qui inclure dans la coalition pour qu’elle soit la plus représentative, donc la plus acceptable parce qu’elle aura réduit les capacités de nuisance de tel ou tel courant ? On en revient au statut de la révolution.

- Paragraphe 2 :

« La conférence internationale, basée sur une déclaration des Nations unies du 30 juin 2012, et présentée lors de la dernière rencontre entre le secrétaire d’État américain John Kerry et le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov, était aussi à l’ordre du jour. Le comité politique a favorablement accueilli l’initiative de cette conférence, comme il a accueilli toutes les initiatives arabes et internationales, alors que Bachar al-Assad les a rejetées. »

Si, dans la dernière phrase de ce paragraphe, un point avait été placé après le mot « conférence », on aurait pu conclure que l’idée soutenue par Kerry et Lavrov (pour une fois sur la même ligne), de réunir une conférence internationale pour mettre fin au conflit était pleinement endossée par le SOC. Mais la suite de la phrase – « comme il a accueilli toutes les initiatives arabes et internationales » - montre bien que l’initiative américano-russe pose problème. On peut l’interpréter par un « plus on est de fous, plus on rit » ou bien par « comment s’opposer à des soutiens aussi puissants que Moscou, Washington, Ankara ou Doha quand bien même on ne partage pas leur vision de la solution ». Il faut rappeler que l’opposition est largement désunie. Si certains de ses membres estiment, par pragmatisme, qu’il vaut mieux composer avec le régime, d’autres sont farouchement hostiles à la perspective de se retrouver à une table de négociations face à un dirigeant qui a perdu toute crédibilité.

Enfin, dire qu’Assad a rejeté toutes les initiatives arabes et internationales vise peut-être à stigmatiser l’initiative américano-russe qui propose de prendre langue avec le président syrien.

Si les mots ont un sens, l’absence de mots n’est pas moins signifiante. Le communiqué de presse ne dit rien sur la démission en cours de Moaz al-Khatib (il est toujours chef de l’opposition, ayant pourtant renoncé le 20 avril à cette responsabilité en arguant que la communauté internationale n’en faisait pas assez pour l’opposition) ni sur la toute récente nomination de Ghassan Hitto à la tête du gouvernement provisoire du Conseil national syrien (Hitto est un proche des Frères musulmans et du Qatar). Il faut en conclure que la discussion d’Istanbul n’a pas avancé sur ces points et qu’il reviendra à l’assemblé générale des 23/25 mai de tenter de trouver une solution. Certains pourraient d’ailleurs profiter de cette prochaine réunion pour demander le remplacement de Hitto, déjà contesté pour sa proximité avec les Frères musulmans. Le rééquilibrage des forces au sein de la coalition syrienne n’est pas terminé. Un islamiste, présenté comme plus modéré que Hitto, pourrait être choisi.

- Paragraphe 3 :

« Le comité politique apprécie les efforts [tendant à trouver] des solutions politiques qui satisfassent les exigences du peuple syrien, mettent un terme au bain de sang, contribuent à la libération des prisonniers politiques et garantissent la fin de la dictature tyrannique. Atteints, ces objectifs permettront la mise en en place d’un système démocratique fondé sur les exigences d’un peuple syrien fier. »

Autrement dit, la révolution est faite par le peuple et pour le peuple. L’accent patriotique vise à resserrer les rangs des opposants à Assad, à légitimer leur combat révolutionnaire (« mettre fin à la dictature tyrannique ») et à redonner vigueur au mot patrie dans cette période de fracture de la société syrienne. Il s’agit de mobiliser les énergies, (« le peuple fier ») dans la défense de la révolution populaire et de la république syrienne dont Assad est désormais éjecté dans la mesure où l’objectif est de mettre en œuvre un système démocratique auquel il ne peut appartenir.

- Paragraphe 4 :

« Le comité politique continuera ses discussions sur la conférence internationale avec les forces révolutionnaires présentes en Syrie, comme avec les amis et les alliés de la Syrie. »

C’est ne pas dire, une fois encore, que l’idée de conférence internationale voulue par Moscou, Washington et tous ceux qui ont endossé la Déclaration de Genève (30 juin 2012) est loin d’être acceptée par chacune des composantes de l’opposition syrienne. Un consensus reste à trouver.

- Paragraphe 5 :

« La réunion de l’Assemblée générale de la Coalition syrienne se tiendra les 23/25 mai 2013 à Istanbul en Turquie. »

Sans commentaire.

(13 mai 2013)