Politique, culture, société, économie, diplomatie
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Infinie diversité des jeunesses arabes

Loin des clichés, regards sur les nouvelles générations

Du Maroc au Yémen, de l’Algérie à la Syrie, le portrait d’une génération souvent vue comme un bloc. Plus de trente chercheurs et chercheuses décrivent des jeunes hommes et femmes divers, que l’on ne peut réduire à des stéréotypes de « terroristes » ou de « révolutionnaires ».

Le titre, au pluriel, définit l’ambition de ce livre collectif : raconter les jeunes Arabes dans leur « diversité infinie », selon l’expression de François Burgat1 dans sa préface. Autant dire que les amateurs de généralités rassurantes seront déçus. Après la catégorie « femmes » - masse confuse nécessairement opprimée, on voit apparaître dans nombre de médias une catégorie « jeune ». Ces derniers sont vus, au choix, comme promis au « terrorisme », ou bien révoltés et porteurs d’avenir.

Ces catégories monolithiques n’existent pas, affirment Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse2, coordonnateurs de l’ouvrage. Les auteurs, une bonne trentaine de chercheurs, doctorants, professeurs d’ici ou de là-bas, jeunes ou moins jeunes, ont en commun de vivre ou d’avoir vécu dans les dix-huit pays dont ils parlent. Leurs récits déploient une variété de personnages et de situations, dans un langage clair et accessible. Car il n’y a pas plus de « jeune Arabe » qu’il n’y a de « jeune Européen » ou de « jeune Asiatique ». Les « jeunes Arabes » sont des hommes et des femmes comme les autres.

Les supposés atavismes culturels ou idéologiques ne fonctionnent pas, avance Burgat. La distinction entre « islamiques » et « laïques » ne peut servir de grille de lecture. Dans les pays arabes comme ailleurs, les catégories sociales, l’évolution des sociétés, les trajectoires personnelles jouent leur rôle. La notion même de jeune est questionnable, avertissent Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse. Jusqu’à quel âge est-on jeune dans le monde arabe ? Parfois jusqu’à la quarantaine, répondent-ils. L’extension de la durée des études, le chômage, la précarité reculent l’âge du mariage dans la plupart des pays.

Cette condition est celle de la majorité. Au Yémen, près de la moitié de la population a moins de seize ans. Au Qatar, pays le plus vieux, la moitié des habitants est âgée de moins de trente ans. Pour nous faire entendre les voix de ceux que l’on croit connaître, les auteurs ont choisi un angle : celui des loisirs. Le mot n’a pas le même sens qu’en Europe. Pour les chômeurs, c’est toute la journée. Pour tous, c’est une ouverture où naissent, éventuellement, les mutations des sociétés. Les jeunes s’y inventent d’autant plus facilement que ce temps est beaucoup moins encadré qu’en Europe par les institutions ou les clubs. L’un des mots arabes pour traduire loisirs signifie « le temps vide »...

Le premier chapitre : « Vivre son époque » montre, souvent avec humour, comment on remplit ce temps. En Arabie saoudite, certains jeunes s’adonnent à des shows de dérapages en voiture. Une sous-culture qui a ses règles, ses champions et même sa vison identitaire, et dans laquelle l’homosexualité est très présente. Ou bien l’on crée des mini-séries sur le web, qui sont en train de devenir une spécialité du pays. La religion n’est pas absente, mais on l’approche de mille façons, parfois avec maladresse. Tel jeune Syrien croit adhérer à un mouvement politico-religieux et se retrouve graduellement dans des séances de transe soufie. Et les étudiants d’une petite ville du Yémen qui se laissent pousser la barbe pour devenir de vrais salafistes obéissent plus à une volonté de se démarquer des adultes qu’à une vocation théologique. Avec la maturité, ils quitteront la panoplie intégriste : pilosité faciale, robe courte et attitude pieuse. Loin des inquiétants personnages évoqués en Occident, ils suivent une mode adolescente, version locale des punks ou des gothiques de chez nous.

Les chemins vers Dieu sont multiples. En Égypte, une nouvelle religiosité copte se développe rapidement autour des chants religieux et des vidéo clips. Au Liban, de jeunes chiites se réapproprient leur identité par le théâtre. Ce phénomène transcende souvent les classes sociales, mais la distinction est loin d’avoir disparu du monde des jeunesses arabes. À Amman, le jeudi soir, on se promène pour se montrer et pour se distinguer : les jeunes gens riches défilent dans de belles voitures, les moins riches les regardent passer. Les jeunes filles de la petite classe moyenne marchent ensemble, s’offrant aux regards, mais sans s’arrêter. Tous se croisent sans se rencontrer.

Pour Nizar, jeune Palestinien vivant dans un camp de réfugiés du nord Liban, près de Tripoli, la ville est aussi le lieu où s’approprier l’espace. Sortir du camp, se promener dans les rues de la ville avec des amis, passer une journée sur la plage, c’est échapper à l’univers régulé du camp, même s’il a tout juste de quoi s’offrir un café. Mais ces pérégrinations sont aussi soumises à un autre temps, le futur incertain où l’on émigrera, seul avenir envisageable pour ces jeunes.

Si l’on cherche un lien entre ces exemples éclatés, on le trouvera sans doute dans l’usage d’Internet, nous dit le livre. Mais là encore, les idées reçues sont mises à mal. On a présenté la toile comme un vecteur des révolutions, voire l’arme qui a fait chuter les dictateurs. Mais les auteurs voient d’abord le web dans les pays arabes comme le lieu d’une expérience sociale inédite, où l’on noue des amitiés et des amours, où l’on monte des projets, où l’on défie le carcan des sociétés patriarcales ; la politique s’y est mêlée par glissement. Comme en Tunisie. Une campagne contre la censure y a commencé bien avant la révolution. Elle était intitulée « Sale journée pour Ammar », nom fictif personnifiant la censure d’État, qui intervenait sur tous les sujets.

Cette « sale journée » devait servir de cadre à une manifestation « dans le réel » qui n’a finalement pas eu lieu. Ce qui n’a pas empêché des médias étrangers de décerner aux internautes contestataires le titre de « précurseurs de la révolution ». Alors qu’ils ont surtout relayé les informations venues des régions insurgées après le début des événements. Là encore, le mirage d’une génération de révolutionnaires « 2.0 » s’évapore sous le regard des chercheurs.

Rencontre iReMMO autour du livre avec Laurent Bonnefoy, Laure Assaf, Nicolas Puig et Amélie Le Renard
16 octobre 2013

1Directeur de recherches CNRS à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam).

2Chercheurs au CNRS, ils travaillent respectivement au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) et à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam).