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Documentaire

Israël, 1948. Le massacre de Tantura a bien eu lieu

Révélé en 2000, le meurtre de plus de deux cents civils palestiniens par les forces israéliennes dans le village de Tantoura a longtemps été contesté et l’auteur des révélations calomnié, ostracisé, marginalisé par l’université. Vingt ans plus tard, un film confirme ses travaux : le massacre de Tantoura a bien eu lieu.

Le village de Tantura (approximativement entre 1920 et 1933) avant le massacre de ses habitants en 1948 et sa destruction
Collection G. Eric et Edith Matson, Library of Congress

On était en 2000 et Israël connaissait une affaire comme il en ressortait épisodiquement : « l’affaire Katz » pour certains, « l’affaire Tantura » pour d’autres. Elle n’intéressait que quelques spécialistes et ne faisait pas la une des journaux. Mais elle allait bientôt susciter des polémiques publiques. Un étudiant de l’université de Haïfa, Théodore (Teddy) Katz, déjà plus tout jeune, avait écrit son mémoire de master sur ce qui était advenu à Tantura, un village de pêcheurs palestiniens à 20 kilomètres de Haïfa, le 23 mai 1948, huit jours exactement après la création de l’État d’Israël, alors que la première guerre israélo-arabe venait à peine de commencer.

« Je n’ai pas pu le supporter »

Deux années de recherches l’avaient amené à conclure qu’après la fin d’un court combat remporté par les forces israéliennes, un massacre avait été commis dans ce village par le 33e bataillon de la brigade Alexandroni du Palmach, la milice armée d’élite du mouvement travailliste, à l’époque dominant dans le camp sioniste (l’armée israélienne ne sera formellement créée qu’une semaine plus tard). Devenus réfugiés, les rescapés palestiniens que Katz a rencontrés évoquent tous un massacre hors de tout combat. La plupart citent un frère, un père, un fils ou un mari « emmené et qui n’est jamais revenu ». Sous-officier à l’époque (il deviendra général), Shlomo Ambar, arrivé sur les lieux après le massacre, dira à Katz : « Quand j’ai vu ce qu’avaient fait les soldats, je n’ai pas pu le supporter, je suis parti. » Mais il refusera plus tard de témoigner en sa faveur.

Katz est alors membre d’un kibboutz de la frange la plus à gauche en Israël. Il milite aussi au Meretz, le parti de la gauche sioniste. Le doctorant interroge 135 personnes, dont 65 anciens habitants du village (beaucoup sont réfugiés en Cisjordanie) et 20 membres de la brigade israélienne, plus des officiers supérieurs et des gens des environs de Tantura, Palestiniens comme Juifs israéliens. Le village sur le sort duquel il travaille regroupait alors 1 500 âmes. Pour accélérer leur expulsion, selon Katz, les soldats israéliens séparent d’abord femmes, enfants et vieillards des hommes de 14 à 50 ans. Après recoupements divers, il conclut que 90 d’entre eux seront assassinés sur la plage, et beaucoup d’autres dans les rues ou même à l’intérieur de leurs foyers.

En mars 1998, l’étudiant présente sa thèse. Elle obtient du jury universitaire la note élevée de 97 sur 100.

Une brigade légendaire de la « guerre d’indépendance »

En janvier 2000, le journal Maariv évoque le travail de Katz, et donne la parole à des officiers de la brigade israélienne toujours vivants. Ceux-ci dénoncent « un faux ». Tous développent la même version : il y a eu une bataille, une vraie, mais aucun massacre n’a été commis. Et ils attaquent Katz en diffamation. On passera les détails de cette lutte du pot de terre Katz, apprenti historien, contre le pot de fer que constituent des vétérans d’une brigade légendaire de la « guerre d’indépendance » des Israéliens. Katz est seul. Bientôt, les attaques contre lui fusent de toutes parts. Pour une phrase mal tournée de sa thèse et sans rapport direct avec les faits incriminés, le petit doctorant est accusé par les avocats des plaignants d’avoir fabriqué des faux.

Sa femme est sans cesse harcelée au téléphone : « Salope, tu vas voir ce qu’on va vous faire, à toi et ton traitre de mari ». Elle craque. Ses adversaires parviennent à amener Teddy Katz à discuter avec eux hors de la présence de son avocat. Ils lui proposent un « arrangement » : il se rétracte et ils retireront leur plainte. Sa femme est pour. La partie adverse constate que, dans sa thèse, Katz n’utilise pas le mot « massacre », mais parle de « tuerie massive ». Il n’aurait dès lors aucune raison de ne pas se rétracter, lui disent ses opposants. Ça dure des heures. Finalement, Katz, qui a affronté seul les avocats de la partie adverse, signe un texte dans lequel il reconnait avoir « systématiquement falsifié des témoignages ». Et il ajoute qu’« aucun massacre n’a été perpétré par les soldats du bataillon Alexandroni ». Il n’a même pas prévenu son avocat.

Puis il rentre chez lui. Il n’en dort pas de la nuit. Le lendemain, il se présente au tribunal et déclare à la juge qu’il a eu « un moment de faiblesse » et qu’il récuse les aveux qu’il a signés. Mais il est trop tard. La juge revient après deux heures de suspension de séance et déclare valide la déclaration signée par Katz. Le procès est fini, les membres de la brigade Alexandroni sablent le champagne. Les rescapés palestiniens qui devaient venir témoigner et confirmer sa thèse initiale n’auront pas besoin de se déplacer. Aucun tribunal ne les entendra jamais. Les journaux publient avec délectation la déclaration de Katz. Le malheureux étudiant ira en Cour suprême pour demander la reprise du procès. Il sera débouté. Son université fera de lui un paria et invalidera sa thèse — vous imaginez, un faussaire ! Et elle rejettera de ses rangs Ilan Pappé, le seul professeur qui l’avait soutenu publiquement.

En 2005, j’avais commencé mon livre Les Emmurés (La Découverte, 2006) par le récit de cette affaire, qui m’était apparue symptomatique du rapport officiel israélien au passé du pays, un rapport régi dès le départ par le déni des faits et des réalités. J’avais longuement rencontré Katz et Pappé. Katz, qui se disait toujours fervent sioniste, mais attaché à la vérité historique, était un homme brisé. Pappé, lui, était désabusé, tant la société israélienne lui semblait incapable de sortir du déni et du mensonge. Bientôt, il quittera Israël pour continuer son métier d’historien dans une université britannique.

Plus de vingt ans ont passé depuis. Et voilà qu’en Israël un documentaire, simplement titré Tantura et réalisé par le cinéaste Alon Schwartz aidé de l’historien Adam Raz, diffuse les témoignages de plusieurs soldats de la brigade Alexandroni. Tous âgés aujourd’hui de plus de 90 ans, ils déclarent publiquement que Katz avait raison : un massacre a bien été commis par leur bataillon à Tantura le 23 mai 1948.

« J’étais un meurtrier »

Nommé Diamant, un résident de la ville proche de Zichron Yaakov et présent sur les lieux estime le nombre de tués à plus de 200. Pourquoi n’a-t-il rien dit avant ? « Rien vu, rien entendu. Évidemment, on savait tous », répond-il, se référant aux autres soldats qui, en 2000, s’étaient tus ou avaient nié, et induisant que la règle du silence et du déni était constitutive des crimes de l’époque. Aujourd’hui, le soldat Amitzour Cohen se remémore son comportement d’alors : « J’étais un meurtrier ; je ne faisais pas de prisonniers », dit-il dans le film. Combien d’hommes a-t-il tués ? « Je n’ai pas compté. J’avais une mitrailleuse avec 250 balles dans le chargeur. Je ne peux pas dire combien » (sont morts). Le soldat Micha Vitkon explique avoir vu l’un des officiers, Nakhman Carmi, « un type un peu dingue, (…) abattre un Arabe après l’autre avec son pistolet Parabellum ». Ce Carmi avait ensuite fait une belle carrière au ministère de la défense. Le soldat Haim Levin raconte comment un congénère s’est approché d’un groupe de 15 à 20 Palestiniens, fusil mitrailleur à la main, et « les a tous tués ». Un autre évoque des soldats israéliens qui « entassaient des gens dans un tonneau puis tiraient dessus. Je me souviens du sang qui coulait du tonneau », poursuit-il. Bref, autant qu’un massacre, cela a été un pogrom sauvage. Le documentaire est accablant. Y compris pour la juge, Drora Pilpel, qui a mis fin au procès et a empêché que soient entendus les témoins palestiniens et qui admet, 22 ans après et à reculons, avoir peut-être mal agi.

Tantura, on l’imagine, a été rasé très vite par Israël, comme l’ont été plusieurs centaines d’autres villages palestiniens. Sur ses terres ont été érigés le kibboutz Nahsholim et une plage très prisée des baigneurs israéliens, nommée Dor Beach. Qui d’entre eux sait que, sous le sable fin, sont enterrés un nombre inconnu de Palestiniens abattus dans un massacre commis de sang-froid par des troupes d’élite israéliennes ? Dans sa thèse, Teddy Katz demandait à un témoin juif, Motel Sokoler, un civil appelé pour enterrer les corps des victimes amenés sur la plage, combien il y en avait. L’homme répondait avoir « cessé de compter » à partir de 230 cadavres.

Un pays né du péché

Ce documentaire, présenté fin janvier aux États-Unis au festival de Sundance créé par Robert Redford, où il a été plébiscité, met un point final aux polémiques et aux pathétiques dénégations des historiens israéliens officiels. C’est évidemment une victoire pour Teddy Katz, l’homme qui a révélé le crime. Mais cette victoire a été chèrement acquise. Reste à constater cette propension de certains acteurs ou témoins juifs israéliens de la guerre de 1948 qui, plus de 70 ans plus tard, s’approchant du grand départ, semblent vouloir épurer un peu leur conscience avant de disparaître.

Le fils de Moché Sharett (qui fut premier ministre d’Israël après David Ben Gourion), Yaakov Sharett a fait quasiment toute sa carrière au Shin Beit, le service spécial chargé essentiellement de la répression des Palestiniens. Il y a quatre mois, il déclarait au quotidien Haaretz : « Israël est né du péché. J’ai œuvré pour un pays criminel »1. Il avait alors 95 ans et se disait définitivement devenu « antisioniste ».

1Ofer Aderet, « ’Israel Was Born in Sin. I’m Collaborating with a Criminal Country,’ Says Former PM’s Son », Haaretz, 19 septembre 2021.

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