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L’Algérie dérobée du photographe Bruno Boudjelal

En 1993, Bruno Boudjelal part pour la première fois en Algérie, en pleine « décennie noire ». Le pays de son père fera de lui un photographe reconnu. Aujourd’hui membre de l’agence Vu’, il raconte à travers ses clichés flous et décadrés la difficulté de photographier un pays qui lui échappe.

Né en banlieue parisienne d’une mère française et d’un père algérien, Bruno Boudjelal part en Algérie, son pays inconnu, pour la première fois en 1993. C’est contre l’avis de son père qui a coupé tout lien avec l’Algérie qu’il s’en va, un appareil photo autour du cou dont il pense ne rien faire. L’Algérie le révèlera à lui-même et au monde comme photographe. Aujourd’hui membre de l’agence Vu’, son dernier ouvrage : Algérie, clos comme on ferme un livre ? — titre inspiré des paroles de l’hymne national algérien — a notamment été récompensé par le prix Nadar gens d’images. Mais ces flous, ces décadrages et cette impression de distance que l’on découvre dès ses premiers clichés racontent d’abord la difficulté de photographier un pays qui lui échappe.

À la recherche du pays perdu

Les premières photos de l’Algérie de Bruno Boudjelal que l’on peut découvrir dans la série Jours intranquilles : voyages à Sétif (1993-1997) publiée par l’agence Vu’ sont en noir et blanc. Leur aspect est souvent granuleux. Elles sont floues, décentrées, comme si elles avaient été prises en mouvement, et le trouble poétique qui s’en dégage nous laisse imaginer qu’elles sont le résultat d’une recherche formelle. Il n’en est rien. En tout cas, pas à ce stade. Car lorsque Bruno Boudjelal débarque en Algérie, à l’âge de 33 ans, il n’est pas photographe, mais guide touristique en Asie. Il a appris le thaï et le birman à l’Institut national des langues orientales à Paris. « Allez savoir pourquoi j’ai préféré apprendre ces langues plutôt que l’arabe ? », se demande-t-il encore aujourd’hui. Son père, qui a francisé son prénom — il se fait désormais appeler Jean-Claude — ne lui a pas transmis sa langue maternelle, ne lui a presque rien transmis de son pays. Il a occulté l’Algérie. Quand Bruno lui annonce qu’il part, il refuse de l’accompagner et lui rétorque que ce n’est pas son histoire ; alors Bruno part seul, avec pour seul indice le nom d’un village, près de Sétif, où la naissance de son père a été enregistrée à l’état-civil. Il a besoin de retrouver sa famille, de recréer un lien avec le pays que son père a quitté quarante ans plus tôt sans qu’il sache vraiment pourquoi.

« Bal-El-Oued, août 1999 », série {Jours intranquilles}
© Bruno Boudjelal

À son arrivée à Alger, Bruno Boudjelal pense dormir à l’hôtel, mais on le lui déconseille. C’est chez des amis d’amis, dans le quartier d’El-Harrach, dans la banlieue d’Alger, qu’il trouvera un pied-à-terre. Sa présence en Algérie, en pleine guerre civile, étonne. Que vient-il faire là ? Il répond qu’il est photographe. Après tout, un ami lui a prêté son appareil photo, il peut faire illusion. On lui déconseille aussi de prendre des photos, mais il n’écoute pas. Dès le lendemain de son arrivée, il part se promener seul, appareil photo autour du cou, Guide bleu en poche, dans les rues d’une ville qu’il ne connaît que par images interposées. Très vite, il prend conscience que la promenade est risquée. À Bab El-Oued, où il prend une photo de la mer depuis un terrain vague, il se fait approcher par un groupe de jeunes. Il leur propose de les photographier comme pour faire diversion, et prend la fuite. Il se fait rattraper par un autre groupe de jeunes qui lui tomberont dessus. Presque indemne, il a réussi à protéger son appareil photo dont seul le viseur est cassé. C’est pourquoi toutes les photos qu’il prendra ensuite pendant ce voyage seront décadrées, floues. L’Algérie, dont il ne soupçonnait pas la violence, il la photographie presque à l’aveuglette.

Il poursuit son périple vers Sétif pour retrouver sa famille, faisant un détour par plusieurs villes en Kabylie : Tizi Ouzou, Bejaïa, Tigzirt. En chemin, il photographie l’Algérie, souvent à travers des vitres, ou derrière un pare-brise, jamais vraiment frontalement. Après maintes embûches, il rencontre sa famille. Il est abasourdi par l’accueil : les femmes de la famille pleurent, le touchent, crient. Il ne comprend pas vraiment la langue, il la devine, elle lui est familière, même si étrangère, comme les paysages.. Il est ému. De ces instants de retrouvailles, il prend des photos : des visages de femmes, d’enfants et d’hommes, souvent un peu floues, décadrées aussi. Il n’a toujours pas de viseur, mais le style se dessine déjà.

Retour du père au pays natal

Quand il reviendra avec son père quatre ans plus tard, en 1997, durant la période des massacres, il photographiera volontairement cette fois l’intimité avec la même intuition et furtivité, comme s’il n’osait pas trop dévoiler ceux qui retiennent son regard. Les premières photos saisissent une Algérie en guerre avec elle-même, où peu de photographes s’aventurent alors. Il pense ne rien faire de ses pellicules, mais un ami l’encourage à les développer et à les montrer. Elles seront finalement publiées dans de grands journaux français, comme Le Monde, Libération, Le Monde diplomatique, et même en Angleterre, par The Observer.

À son retour d’Algérie, il n’imagine pas encore qu’il sera photographe. « Je n’y connaissais rien en photo. J’aimais le cinéma, j’avais des références, comme le cinéaste russe Andreï Tarkovski, mais la photographie, rien », raconte t-il. À l’entendre, on pourrait penser que c’est la photographie qui l’a choisi, comme s’il n’était pas vraiment à l’initiative de ce qui deviendra son métier. Des amis l’encouragent à poursuivre. Il photographie la communauté turque de l’arrière-pays de Bordeaux. C’est une commande qui deviendra une série : « Gurbet (l’Exil), ou la communauté turque en France (1994) , mais déjà, à travers ces photos, son style s’affirme : photos floues, souvent décadrées. C’est un rapport au monde qu’il exprime à travers elles, une distance calculée, une pudeur dans la révélation du sujet, et l’impression d’un passage. Après cela, il travaillera un temps pour la célèbre agence SIPA, mais l’Algérie le hante. Il y retourne en 1997, avec son père cette fois.

« Bar à bières », Alger, avril 2002
© Bruno Boudjelal

Son père a accepté de l’accompagner. C’est l’été des grands massacres ; malgré tout, ils maintiennent leur voyage. Il part avec vingt pellicules et un petit appareil photo, dont l’objectif est en plastique. Il veut photographier l’Algérie sans se faire repérer. « Quand je passais les barrages de l’armée, ils ne pouvaient imaginer une seconde qu’avec un tel appareil photo, je pouvais être photographe ». L’Algérie lui semble impossible à photographier, alors il développe des techniques pour en capter la vie sur sa pellicule. « Le plus difficile, c’est de photographier dans l’espace public ». À chaque fois qu’il sort son appareil, un policier ou un habitant intervient. Il n’est pas libre de documenter ce qu’il voit, alors il apprend à faire autrement. « Tête baissée, l’air décidé. Surtout ne pas s’arrêter, prendre la photo en marchant, en mouvement, intuitivement », explique t-il. Le résultat raconte cet empressement.

Dans l’espace privé, c’est un peu plus simple. « Je photographiais ceux qui m’étaient devenus familiers, ma famille. Mon père bien sûr, et ceux que je retrouvais de mon premier voyage ». Ce seront les dernières photos qu’il prendra de son père en Algérie. Après cette ultime fête qu’ils organiseront ensemble, son père ne voudra plus en entendre parler. « On ne s’est pas parlé pendant dix ans. Il ne connaissait pas ma fille Nejma. Il m’en a voulu d’avoir cherché à le réconcilier avec ce pays. » L’une des photos de ce retour porte les traces de cette nouvelle distance qui s’est établie entre eux : Bruno Boudjelal a effacé le visage de son père, sa tête ronde n’est plus que gribouillis blanc.

© Bruno Boudjelal

Les photos qu’il tirera de ce nouveau voyage, du retour de son père au pays, il n’était pas certain non plus d’en faire quelque chose. Presque par hasard, aime-t-il répéter, par un concours de circonstances peut-être, elles seront publiées en France et à l’étranger dans les plus grands quotidiens : The New York Times, El País, Der Spiegel.

Une vision furtive et lacunaire

Bruno Boudjelal est maintenant photographe, toute la presse le dit et lui même se présente à présent ainsi. Il poursuit son travail en Algérie, sur le reste du continent africain aussi, s’arrêtant au passage dans les banlieues françaises. Il a beaucoup appris et désormais enseigne, organise régulièrement des ateliers photo lors de ses voyages à travers l’Afrique, au Ghana, au Tchad, au Mali, au Cameroun, au Burkina Faso, en Algérie... « Voyager, passer », c’est ainsi qu’il caractérise son rapport au monde. Il n’aime pas l’immersion, ce serait forcer une familiarité. Il passe et photographie au passage, furtivement, quand le moment se révèle à lui. Des traces de vie en mouvement s’impriment sur la pellicule, comme cette photo de deux femmes que l’on imagine lancées dans une danse improvisée. On ne distingue pas les traits de leurs visage. Ce que l’on voit, ce sont les corps en mouvement qui tournoient sur eux-mêmes.

« Mes tantes dansant en l’honneur de mon père », Mahdia, novembre 1997. Série {Jours intranquilles}.
© Bruno Boudjelal

Dans sa nouvelle série Jours intranquilles : l’Algérie d’est en ouest (2001-2003), Bruno Boudjelal photographie en argentique, pas en numérique et il s’est désormais mis à la couleur. « J’ai compris que la grande photo n’était pas qu’en noir et blanc », dit-il en souriant. Il fige la vie saisie sur son passage mais n’idolâtre pas ses clichés. Ses photos de l’Algérie racontent, pour lui, d’abord une impossibilité, un « échec » pour reprendre son terme. Il aimerait photographier l’Algérie autrement, plus frontalement sans doute, sans qu’il se dérobe à elle ni qu’elle se dérobe à lui. Mais souvent, il ne parvient à avoir accès qu’à un fragment de ce qu’il désire. Sa série sur Frantz Fanon est révélatrice de ces lacunes, de ces manques, de ces « échecs » :

J’ai voulu aller photographier le mausolée où Frantz Fanon est enterré à Aïn Kerma près de la frontière tunisienne. Il y avait un barrage de la gendarmerie nationale. On a attendu 5 h. Une fois devant le mausolée, impossible d’y entrer. On n’avait pas les clés. Elles étaient avec le wali. Mais impossible de les récupérer sans autorisation du ministère de l’intérieur. Mêmes impossibilités pour photographier la villa de Frantz Fanon. Je ne peux pas rentrer. Je reste dans le parc. Je tourne en rond. Je finis par photographier les poissons dans le bassin à l’entrée du pavillon. Toute cette série raconte pour moi ce qu’est l’Algérie. La difficulté de la photographier et d’accéder à une part de sa mémoire, ses mémoires.

Série Frantz Fanon
© Bruno Boudjelal

Pour dépasser ces « impossibilités », il a développé d’autres moyens avec le temps. Il sait maintenant qu’il vaut mieux être accompagné, introduit dans les « territoires » qu’il ne connaît pas.

Un jour à Annaba, je photographiais des chauves-souris, et des habitants m’en ont empêché. Ils ne me connaissaient pas. Ils se méfiaient. L’Algérie est un pays hostile pour les photographes.

Un temps, il a cru que peut-être son statut d’étranger familier l’empêchait de vraiment photographier. Pas de photographier, comme un touriste, deux ou trois belles façades d’immeubles dans la Casbah ou une vue sur la mer depuis Notre Dame d’Afrique, mais de faire un vrai travail photographique dans des endroits qui n’appellent aucun cliché touristique. Ce travail s’est avéré difficile aussi pour les photographes algériens que Bruno Boudjelal a formés en mars 2015 lors d’une résidence à la villa Abdelatif, une démarche soutenue par l’Institut français et le ministère algérien de la culture.

J’accompagnais ces photographes dans leur travail et tous me rapportaient qu’ils avaient des difficultés à photographier. Dès qu’ils posaient l’appareil sur un pied, prenaient le temps de la réflexion, on venait les voir. Pas seulement la police, la population aussi. Avez-vous une autorisation ?

Le regard extérieur semble inquiéter, on continue de s’en méfier, de s’en protéger. La mémoire de la colonisation, du regard posé sur les Algériens, sur celui que l’on a fabriqué comme Autre, étrange, exotique, menaçant, différent, des clichés que l’on a forcés ou volés, cette mémoire de l’intrusivité n’est peut-être pas si loin. « À moins de travailler dans un endroit fermé avec l’accord des gens, impossible de photographier » répète-t-il. Et pourtant il faut le faire, car à ses yeux, l’Algérie a un « rapport lacunaire avec elle-même ». Elle ne se connaît pas, pas assez, ou mal. Aussi, entend-t-il poursuivre et inviter d’autres à faire ce travail de documentation pour que les Algériens puissent avoir meilleur accès à la mémoire et au présent de leur territoire, mieux le connaître, l’apprivoiser, se l’approprier.

« 11 septembre 2001 », série {Jours intranquilles}
© Bruno Boudjelal