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L’Arabie de Tintin

Un Orient imaginaire

Il y a quelque ironie à découvrir que l’éditeur L’Harmattan a publié le dernier et stimulant ouvrage de Louis Blin, Le monde arabe dans les albums de Tintin dans une collection qui s’intitule « Comprendre le Moyen-Orient ». À y regarder de près, l’œuvre d’Hergé s’inscrit dans un vaste mouvement qui a caractérisé une époque qui aura plutôt cherché à « comprendre l’Occident » par un passage obligé en Orient.

Vous croyez connaître Tintin au pays de l’or noir, Coke en stock ou Le Crabe aux pinces d’or ? Détrompez-vous ! Un album de Georges Rémi dit Hergé (1907-1983) n’a pas qu’une version. Il en existe plusieurs. Certaines ont été réduites au moment de leur passage à la couleur ; d’autres ont été censurées ou altérées pour tenir compte des rapports des forces politiques du moment. La Mecque disparaît dans les versions ultérieures des Cigares du pharaon. Le passage de Tintin en Palestine est supprimé en 1971 de Tintin au pays de l’or noir. Il existe donc une autre manière de suivre les aventures de Tintin qui consisterait à lire les différentes versions d’un même titre les unes après les autres. On en apprendrait plus sur ce qui se passait en Europe à l’époque de leur rédaction ou de leur modification que sur les pays servant de cadre aux aventures de Tintin. Louis Blin a fait œuvre de pisteur pour aider à répertorier les différences et les indices qu’Hergé a semés de plein gré ou par obligation au cours de sa vie de créateur. Ce faisant il a brossé un tableau du monde arabe selon Tintin, c’est-à-dire selon la représentation de la différence culturelle faite à son époque. Hergé a été un artiste visionnaire, mais c’est aussi un homme de son temps qui a nourri son imaginaire de définitions produites par sa culture.

« De nobles hommes du désert »

Les trois aventures de Tintin en Orient sont des lettres qui portent indifféremment les cachets de la mer Rouge, Port Saïd, Suez, Aden, Bombay, Singapour, Colombo, Hong-kong, Shanghai… Tintin court dans un Orient imaginaire fait de sable, de désert et de mirages. Il ne s’arrête pas dans des États dûment identifiés1. L’Orient d’Hergé ne se limite pas à ce qu’on appellerait aujourd’hui le Proche ou le Moyen-Orient. C’est une vaste zone à l’assise territoriale mal définie qui va du Maroc à l’Extrême-Orient.

Les cigares du pharaon, un roman d’Égypte ? Si peu. L’arpenteur de l’œuvre d’Hergé qu’est Louis Blin remarque avec justesse que sur les 124 pages de l’édition originale, l’Égypte n’en occupe que 8 alors que l’Arabie couvre 36 pages et l’Inde 66. La première édition de l’ouvrage, en 1932, ne réservait d’ailleurs aucune place aux pyramides, marqueur exotique de l’antiquité égyptienne que les lecteurs de l’époque ne pouvaient pourtant qu’appeler de leurs vœux. L’Arabie n’est pas saoudite. Seules les « côtes d’Arabie » indiquent une direction. Quant aux habitants du lieu, ils sont qualifiés de « nobles hommes du désert », de « Bédouins » et « d’Arabes », mais pas de Saoudiens.

L’Égypte ou l’Arabie seraient à chaque fois une étape vers un ailleurs plus lointain où l’exotisme serait encore plus exacerbé. En attestent les vignettes les plus caricaturales des Cigares du pharaon dans lesquelles Tintin découvre une ville et un paysage où deux Arabes maltraitent une femme blonde. Tintin au grand cœur remplit sa mission : il met fin à la violence de la scène sans avoir compris qu’il s’agit du tournage d’un film. La ville est un décor et les Arabes des acteurs. Louis Blin n’explicite pas vraiment le rôle de ces vignettes qui pourraient passer pour une hostilité violente et méprisante envers les Arabes. Il rappelle que le contexte filmographique de l’époque puisait très largement dans des clichés similaires, tout en reconnaissant que ce film dans le dessin peut avoir un caractère provocateur. À chacun d’en tirer une signification. Hergé a-t-il voulu insister sur le fait que cet Orient-là est bien une création de l’Occident ?

Probablement. Hergé n’est qu’un pourvoyeur d’images de son époque. Il construit son imaginaire et celui de ses lecteurs par des slogans, des stéréotypes et des préjugés qui émanent de sa propre culture. Ce sont les matériaux avec lesquelles il bâtit la représentation de sa différence culturelle. Le lointain est son horizon, le continent son enjambée, l’Autre est défini par contraste.

Parcours initiatique

Si les territoires que parcourt Tintin sont largement indistincts, c’est que leur géographie et leur histoire n’ont pas pour seule vocation de satisfaire l’exotisme des lecteurs d’Hergé. Ils répondent aussi à d’autres exigences : la connaissance de soi-même et la quête du sens, qui n’ont pas besoin de frontières. Hergé a souvent reconnu ce qu’il devait à son éducation catholique et au scoutisme : cadre moral, sens du devoir et de la faute, culpabilité, et une certaine recherche de la pureté. Le personnage de Tintin est un éternel adolescent sans peur et sans reproche toujours prêt à défendre les plus hautes valeurs morales. Il doit cette formation à l’éducation rigoriste de son créateur. Tintin a hérité du don-quichottisme de son géniteur.

Mais que vient faire l’Orient dans cette quête de pureté ? Pour quelles raisons, note Blin, Hergé a-t-il « besoin de l’Orient pour faire exister Tintin en tant que héros de l’Occident ? » Bruxelles, comme tout autre lieu, aurait pu pourvoir à ce besoin de faire vivre ses rêves. C’est qu’Hergé n’est pas différent de ses contemporains. Il puise dans l’air du temps pour construire son imaginaire. Tant au XIXe siècle qu’au début du XXe, écrivains, aventuriers, peintres, compositeurs, francs-maçons ou philosophes ont cherché en Orient une renaissance spirituelle qui ne pouvait advenir que « là-bas », en ce lieu mythique qui, seul, fait miroiter la vérité. Tous s’accordent pour dire que c’est au cœur de l’Orient qu’ils retrouveront leur moi véritable. En ce sens, les aventures de Tintin sont aussi des pérégrinations initiatiques. Se retrouver soi-même en l’autre passe par la métamorphose de Tintin et de ses compagnons de route. Dans Les Cigares du pharaon, il adopte un costume oriental pour aller vers « Yabbecca » (allusion à la Mecque). Il y a du Lawrence d’Arabie dans cet adolescent. Les jumeaux Dupond et Dupont vont encore plus loin en revêtant un costume oriental féminin. Rien d’outrageant dans ces affublements pourtant transgressifs, puisqu’il s’agit de sauver sa peau. C’est à Yabbecca que Tintin échappe à une mort annoncée et revit après une énième aventure.

De l’orientalisme au colonialisme

On l’a dit, Tintin est un cœur pur. S’il se rend à la Mecque ou dans une ville fictive qui en tient lieu, il n’est motivé par aucune mission religieuse, politique ou civilisatrice. Il ne s’intéresse pas plus aux événements d’Arabie qu’à ceux du Maroc, où se passe l’action du Crabe aux pinces d’or, publié pour la première fois en feuilleton dans les pages du journal Le Soir jeunesse en 1940-1941. Hergé n’évoque pas le fait que le Maroc était alors sous protectorat français. Tintin traverse le royaume chérifien comme Hergé traverserait l’Algérie, sans rien remarquer de particulier sur la situation coloniale dans ces deux pays. D’ailleurs, il confond protectorat au Maroc et département français d’Algérie, au sujet duquel il dispose probablement de beaucoup plus d’informations. Il appelle « Afghar » une localité imaginaire du Maroc dont il a tiré le nom de l’oasis algérienne d’Adrar ; la casbah d’Alger lui sert de modèle pour représenter une ville marocaine et les méharistes du lieutenant français Delcourt sont vêtus d’un costume touareg algérien. Comme dans les Guides bleus de son époque2, le pays est « pittoresque », terme qu’il applique à l’Arabie, mais qui vaut pour tous les pays. Cela suffit à planter son décor exotique et orientaliste.

Il ne lui semble pas utile de commenter la présence coloniale ; il devait penser que c’était dans l’ordre naturel des choses au Maroc comme au Congo belge. Hergé ne devait pas être très sensible à ce phénomène historique qu’a été la décolonisation. Dans le Crabe aux pinces d’or, les seuls événements qu’il relate sont le fait d’une « vingtaine de pillards Bérabers » qu’il convient de repousser pour que l’ordre soit rétabli, autant dire rien au regard de l’Histoire.

Cette neutralité d’Hergé se retrouve lorsqu’il est question de la Palestine. Dans les premières éditions de Tintin au pays de l’or noir, entre 1939, année de la publication du livre blanc sur la Palestine3 et 1948, année de la création de l’État d’Israël, Hergé évoque les affrontements entre Arabes et juifs, mais n’attribue à ses personnages aucun positionnement politique. Mais s’il ne prend pas parti, il est clair qu’il comprend mieux le monde juif que le monde arabe. Outre que Tintin est pris pour un membre de l’Irgoun4, l’album donne à voir des enseignes en hébreu et en arabe. Les premières sont correctement libellées ; les secondes sont écrites dans une pseudo-écriture arabe. Ce n’est que plus tard, dans des éditions ultérieures de ses autres albums, que les caractères arabes seront petit à petit correctement écrits.

À bien des égards, l’édition de 1971 de Tintin au pays de l’or noir est intéressante. L’éditeur britannique demande alors la suppression des trois pages consacrées à la Palestine dans la version anglaise de l’album. Hergé n’est pas un activiste. Il accepte. Il dira plus tard que Londres ne pouvait admettre que soit rappelée « (…) la lutte des organisations juives contre l’occupant britannique avant l’indépendance d’Israël. » L’explication est faiblarde. Louis Blin convainc davantage, qui voit dans cette censure l’influence d’un puissant sentiment pro-israélien qui avait été diffusé en Europe après la guerre israélo-arabe de 1967 (dite « guerre des Six Jours »). Cette appréciation fait sens : la Palestine disparaît de l’album pour être remplacée par « l’Arabie khémédite » dont on comprend bien qu’il s’agit d’un pays imaginaire. Le mot « arabe » lui-même est effacé d’un album dont la dépolitisation est consommée. Avec le recul du temps, il aurait pourtant été intéressant de voir comme Hergé aurait pu faire œuvre de pédagogie à l’égard d’un conflit qui n’en finit pas d’agoniser.

Abdallah pour héritage

On connaît l’accusation de racisme porté, à juste titre, à l’encontre d’Hergé pour avoir commis Tintin au Congo. À l’égard des Arabes, pareille accusation serait excessive. Ce que partage Hergé avec ses contemporains, c’est une profonde ignorance de la civilisation arabe. Louis Blin fait la remarque, toujours valable, qu’il existe un racisme latent où l’on trouve aussi bien une dévalorisation de l’Arabe pris anonymement et une empathie pour un autre avec lequel on a établi une relation personnelle. Hergé n’est pas exempt de connotations dévalorisantes : le Bédouin si stupide qu’il prend un savon pour un aliment (Les Cigares du pharaon) ; l’idée qu’on risque de tomber en esclavage en allant à la Mecque (Coke en stock) ; le titre du film sur lequel Tintin bute dans le désert d’Arabie, Haine d’arabe (Les Cigares du pharaon) ; le contraste aussi entre le somptueux château de Moulinsart et la tente bédouine dressée dans le grand salon de la bâtisse (Coke en stock), etc. Les exemples ne manquent pas. C’est vouloir être drôle, mais c’est surtout comme le disait Edward Said que « la culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée »5.

L’Arabie de Coke en stock est celle du désenchantement pour Hergé. Son exotisme n’y trouve plus son compte. C’est le temps des enjeux de pouvoir. La décolonisation est passée par là. L’Arabie n’est plus « pittoresque ». Hergé a perdu son Orient. Il est, à la lettre, désorienté, et donne le sentiment d’avoir refermé son atlas d’Orient. Il n’y renverra plus Tintin. Ce sont les Arabes qui viendront chez lui s’installer au château de Moulinsart. De « nobles hommes du désert », Hergé les transforme en squatters dérangeants. Il n’est décidément plus à la hauteur de ses rêves d’Orient, mais il a laissé une pépite : Abdallah.

Né à l’automne 1948, enfant gâté de l’émir du Khemed, Louis Blin voit en Abdallah le personnage le plus sympathique et le plus important des personnages arabes d’Hergé. C’est l’enfant qu’on retrouve dans Tintin au pays de l’or noir,Coke en stock,Objectif lune,Tintin au Tibet et dans le dernier album, Tintin et l’Alph-art. Il est apparenté à deux autres héros d’Hergé, Quick et Flupke, deux fripouilles de Bruxelles. Chenapan, espiègle et frondeur, Abdallah ne peut que susciter la sympathie des jeunes lecteurs, qu’ils soient orientaux ou occidentaux. Il ne doit pas y avoir un enfant de son âge qui ne s’identifie à lui et qui ne l’envie d’être aussi perturbateur. Par ses facéties sans histoire ni géographie, Abdallah, c’est l’ami du genre humain en miniature. Il faut savoir gré à Hergé, au fond peu attiré par la culture arabe, d’avoir créé ce personnage et donné à l’enfant occidental l’image d’un alter ego arabe, son semblable, son frère, qu’aucune hiérarchie dans les cultures, toutes dignes, ne viendra lui enlever.

1À l’exception du Maroc qu’il identifie comme tel dans Le crabe aux pinces d’or.

2Les Guides bleus touristiques sont apparus une dizaine d’années avant la naissance de Tintin (1929).

3Livre blanc britannique sur la Palestine, en 1939, qui prévoit notamment des restrictions à l’immigration juive.

4Organisation armée nationaliste juive constituée en 1931 qui organise l’immigration clandestine de juifs en Palestine, entreprend des opérations de représailles et des attentats contre des civils arabes et les forces d’occupation britanniques.

5L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Seuil, 2005.