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L’exposition sur le hip-hop rate les « printemps révolutionnaires »

Du Bronx aux rues arabes

L’Institut du monde arabe (IMA) à Paris accueille, jusqu’au 26 juillet, une exposition intitulée « Hip-hop, du Bronx aux rues arabes ». Elle offre une occasion de découvrir la genèse de cette culture aux États-Unis dans les années 1970 et son évolution en France durant les années 1980. L’exposition ambitionne aussi de « retracer son développement dans les rues arabes des printemps révolutionnaires », comme le souligne la note de présentation de l’événement. Mais à force de fausses pistes et de raccourcis faciles, elle ne parvient pas à réaliser cette ambition.

Rap, graffiti, DJing et B-Boying1 (break dance) s’exposent à l’IMA. Tous les modes d’expression artistique de la culture hip hop y trouvent domicile. Répartie sur une superficie de 1000 m2, la collection proposée est résolument riche et intéressante. À part les graffitis et autres créations et matériaux visuels, cette exposition présente une multitude d’œuvres audio, d’extraits vidéo et même des accessoires fétiches de certains piliers du mouvement hip hop. Elle s’intéresse aussi à l’influence de cette culture sur d’autres arts comme la mode ou le cinéma avec des extraits de films cultes à l’instar de Do the right thing de Spike Lee ou La Haine de Mathieu Kassovitz. Parcourir le hall et les galeries occupées par l’exposition équivaut à une initiation à la culture hip hop.

Depuis les débuts du DJ Afrika Bambaataa, pionnier au Bronx, jusqu’au groupe marseillais IAM et ses premières apparitions scéniques et médiatiques en France, une palette variée de sons et d’images offre aux visiteurs un voyage dans le temps et dans l’espace, des années 1990 jusqu’à nos jours, des ghettos new-yorkais aux banlieues parisiennes. Un passionnant périple hautement coloré par le graffiti et rythmé par les dominants old school beats.

Nassyo, {Roots} (oeuvre créée sur le site de l’exposition)
The BackPackerz, 27 avril 2015

C’est en arrivant aux rues arabes que les choses se gâtent. La partie qui leur est consacrée est marquée par une approche plus didactique, au point d’avoir un aspect documentaire pas vraiment abouti.

Des artistes récupérés par les pouvoirs

« Les rues arabes des printemps révolutionnaires », c’est le cadre spatio-temporel déterminée par l’exposition. Du moins, c’est ce qu’affirment ses organisateurs dans leur note de présentation, car la promesse n’est pas tenue ; il suffit d’examiner la carte exposée dans le hall pour s’en apercevoir. À commencer de l’ouest vers l’est, première escale au Maroc. Certains rappeurs sont cités comme étant « contestataires », mais l’exposition fait abstraction de la récupération des mêmes artistes par les régimes autoritaires de leurs pays.

La carte de l’exposition
The BackPackerz, 27 avril 2015.

De tous les rappeurs de la scène marocaine, l’exposition met en avant les deux groupes H-Kayne et Fnaire ainsi que le rappeur Don Bigg. Tous les trois sont bien loin des dynamiques des « printemps révolutionnaires ». Ils sont plutôt proches du pouvoir, suffisamment en tout cas pour manger à la table du roi Mohamed VI lors de la fête du Trône de 2012 et de celle de 2013. D’ailleurs, ils ont tous les trois été décorés par le roi en août 2013. Dans son morceau « Mabghitech », Don Bigg s’est même opposé au Mouvement du 20-Février, coalition dissidente créée en 2011 et militant pour la démocratie au Maroc.

Une note sur la carte évoque leur apparition en 1996 et la lie au contexte « des années de l’alternance politique », mais rien n’est mentionné au sujet des années de la récupération politique ni des rappeurs marocains qui n’ont toujours pas perdu le goût de la contestation. Black out donc sur El 7a9ed et le harcèlement policier et judicaire qu’il subit, sur Philo qui soutient le Mouvement du 20-Février et sur Mehdi Black Wind du collectif L’Bassline et autres rappeurs de la scène contestataire.

Mehdi Black Wind, L'koul Fer3oun Kin Moussa
- (uncensored) ( Officiel HD ) - YouTube

« Underground » ou « mainstream » ?

Continuons à parcourir la carte, de l’ouest vers l’est. Atterrissage en Tunisie. Une approximation dans la signalétique peut induire les visiteurs non initiés en erreur. La notice concernant la Tunisie est intitulée « rap underground » et elle est collée sur la partie libyenne de la carte. Idem pour l’indication du chiffre du casque consacré à l’écoute de « Rayes Lebled » du rappeur tunisien El Général. Mais laissons de côté les erreurs de signalétique. La notice se focalise sur deux expériences. La première, celle de Slim Larnaout, est éphémère et s’est limité au début des années 1990. La deuxième, celle d’El Général, n’est absolument pas représentative de la dynamique actuelle, ni du contexte de l’avant-révolution. Il s’agit surtout d’un seul titre valorisé par le contexte de sa sortie (novembre 2010) et un accueil euphorique de la presse internationale méconnaissant la scène locale.

Et puis, pourquoi « rap underground » pour la Tunisie ? Slim Larnaout a eu l’occasion de se produire dans des salles subventionnées par l’État. El Général n’est plus dans l’ombre de l’underground. Il a été très médiatisé, surtout en 2011 et en 2012. Il donne des concerts dans des festivals organisés par les institutions de l’État. Et puis, même avant la révolution de janvier 2011, certains groupes de rap comme Mascott avaient de la visibilité. Ils ont même donné des concerts lors de la campagne électorale de Zine El-Abidine Ben Ali de 2004. Balti aussi l’a fait en 2009. D’ailleurs, la musique de ce dernier était « playlistée » dès 2008 sur Mosaïque Fm, la radio privée la plus suivie du pays. Là, on est bien loin de l’underground.

Il n’y a résolument pas plus de « mainstream ». Des artistes hip hop dans la sphère underground, il y en a plusieurs mais ils sont malheureusement inaudibles dans cette exposition de l’IMA. Pourtant, certaines de leurs œuvres démontrent bien la transculturalité du mouvement hip hop tunisien. Ci-dessous un morceau du groupe Empire où ils rappent sur une musique des rappeurs français Youssoupha et Kool Shen intitulée « Le monde est à vendre ». Le vidéo clip a été monté par Meen-One, l’un des graffeurs participant à l’exposition. D’ailleurs, il y fait une apparition.

Empire, Karaka (rebel)
YouTube

Les invisibles « facettes multiples »

Contrairement à ses deux parties consacrées à la genèse du hip hop au Bronx et à son évolution en France, l’exposition s’est limitée, dans son volet réservé au monde arabe, à présenter des œuvres et donner des aperçus sur quelques artistes. Les multiples facettes ne sont pas visibles. Elle ne mentionne rien sur la « casquette » de prédicateur religieux2 du rappeur algérien Lotfi Double-Kanon quand il évoque l’expérience de son groupe. L’identité politique des artistes décrits comme « contestataires » est souvent éludée. De plus, l’exposition a préféré ignorer certaines scènes, comme les scènes libyenne et égyptienne connues pour leur penchant pour le gangsta rap,ou encore l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pour le rap festif calqué sur la tendance « bling bling » américaine et très bien intégré dans l’industrie du divertissement. Par exemple, le rappeur saoudien Qusay s’est converti en présentateur tv sur MTV Arabia, avant d’animer la méga-production de la chaîne MBC 4, « Arabs got talent », la déclinaison arabe de l’émission de télé-réalité anglaise « Britain’s got talent ».

Les multiples facettes ne sont pas visibles également parce que l’exposition se contente, dans une démarche simpliste, de présenter un rappeur ou deux par pays. En ce qui concerne la Palestine par exemple, il n’y a que des artistes hip hop de Cisjordanie. Le groupe DAM est originaire de Lod et le beatmaker Stormtrap vient de Ramallah. La scène gazaouie et ses représentants, tels que le collectif Palestinian Unit, sont totalement absents alors que Shadia Mansour, une artiste d’origine palestinienne née et basée à Londres a bénéficié d’une place de choix.

Quand les diasporas éclipsent les scènes locales

Dans cette exposition, l’émergence de la culture hip hop dans chacun des pays arabes choisis est présentée à travers un, deux ou trois protagonistes. Cette démarche a débouché sur un résultat étriqué et parfois même biaisé, surtout que les artistes érigés en ambassadeurs de telle ou telle scène arabe ne sont pas toujours les plus représentatifs. La scène irakienne est par exemple exposée à travers le rappeur The Narcicyst. Aussi intéressant soient l’homme et ses œuvres, il demeure déconnecté de la dynamique de son pays d’origine puisqu’il n’y a jamais vécu. Né à Dubaï, The Narcicyst, de son vrai nom Yassin Alsalman, y a vécu jusqu’à ses 18 ans avant de s’installer à Montréal et d’être naturalisé canadien. C’est ainsi que la diaspora éclipse la scène locale. L’exposition passe à côté de ce qui marque la musique rap et son développement, à savoir le contexte socio-politique. Pourtant, la scène locale irakienne ne manque pas d’expériences captivantes, même si elles n’ont pas atteint la maturité artistique de The Narcicyst. Propulsés après la chute du régime de Saddam Hussein, des groupes issus des rues de Bagdad, comme Danger Zone Killer alias DZK ou encore les Smashing Hits, sont intéressants à observer.

Iraq is the flag
راب عراقي - YouTube

Cette exposition a le mérite d’accorder de l’intérêt à l’évolution de la culture hip hop dans le monde arabe et de lui donner, d’une certaine manière, une reconnaissance officielle dont elle ne jouit pas dans les pays où elle évolue. Mais l’IMA n’a pas su, in fine, présenter les multiples facettes du rap dans le monde arabe. Encore moins son « développement dans les rues des printemps arabes ».

1NDLR. Deux anglicismes. Le premier est forgé à partir de «  DJ  » ou «  disc jockey  »  ; le second, très utilisé aux Etats-Unis de préférence à break dance est fabriqué à partir de «  B-boy  », abréviation de «  break boy  », et désigne les fans de culture hip hop.

2Voir l’émission «  Kalimat Hakk  » sur Echourouk TV, Ramadan 2012 et «  Kalam min Al-Qalb  », Ramadan 2015.