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L’islam imaginaire de Michel Houellebecq

Le mythe de l’invasion de l’Europe

Pourquoi revenir, six mois après sa publication en partie éclipsée par l’attaque contre Charlie Hebdo et le magasin casher à Paris, sur le roman de Michel Houellebecq, Soumission ? C’est qu’il dit mieux et plus précisément que de nombreuses déclarations politiques la vérité d’une pensée qui considère les musulmans comme une menace pour l’identité de la France, et l’islam comme une religion prête à soumettre un Occident affaibli et décadent.

À grand fracas, Michel Houellebecq a publié en janvier 2015 son nouveau roman d’anticipation, Soumission. L’homme est connu pour savoir capter l’air du temps, celle d’une époque apathique et dépressive. Dans son dernier opus, on retrouve tous les ingrédients houellebecquiens traditionnels : un anti-héros d’une grande misère sexuelle, asocial et au bord du gouffre. Il évolue dans une société autant résignée que désenchantée. Soumission révèle l’épuisement métaphysique qui mène au désarroi de l’individu moderne. Face à la perte du lien social, l’écrivain français se demande si une ré-incorporation de la sacralité « sauverait » l’Occident du dépérissement. Dans cette morne Europe minée par ses mœurs mercantiles, le personnage principal décide (par compromission) de se convertir à l’islam.

Mais son dernier roman a quelque chose de conspirationniste : il adhère au mythe paranoïaque de « l’islamisation »1. Le roman avance sans réel suspense, dans le sens d’une conviction pré-établie qui se distille tout au long de l’intrigue — si intrigue il y a. Avec le présupposé prédicatif d’une Europe décadente qui serait tombée aux mains des « barbares » — entendez les musulmans, Michel Houellebecq « vend », comme dans toute théorie du complot, l’intentionnalité musulmane de conquête, la volonté opiniâtre d’imposer sa propre culture. Il martèle qu’il existe des « cinquièmes colonnes » islamistes au cœur de l’Occident ; que les monarchies du Golfe colonisent discrètement la France à coup de pétrodollars.

Le mythe de l’invasion arabo-musulmane

L’eschatologie guerrière hante les pages de Soumission : « Une guerre civile entre les immigrés musulmans et les populations autochtones d’Europe occidentale » (p. 55) ; « En cas de conflits ethniques je serai, mécaniquement, rangé dans le camp des Blancs » (p. 73). L’esprit belliciste du roman fait écho aux publications contestées des néoconservateurs anglo-saxons tels que Bernard Lewis ou Bat’Yeor, dont Houellebecq ne cache pas l’influence. L’un des personnages, l’espion Alain Tanneur, exprime sa proximité intellectuelle avec les thèses de Bat Ye’or : « Dans un sens, la vieille Bat Ye’or n’a pas tort avec son fantasme de complot Eurabia » (p. 158). Et dans une interview accordée au magazine La Vie, Michel Houellebecq raconte que le polémiste Bernard Lewis a été une source d’inspiration pour l’écriture de Soumission : « La lecture du Coran et d’ouvrages divers, parmi lesquels ceux de Bernard Lewis, et pour la période plus récente, ceux de Gilles Kepel ».

C’est à l’occasion de la guerre d’Irak que les néoconservateurs ont attiré l’attention. On leur doit notamment la paternité de plusieurs scénarios apocalyptiques à l’instar de la thèse d’"Eurabia"2 développée par Bet Ya’or. Dans une prédiction fantaisiste, l’essayiste britannique annonce en effet l’effondrement d’une Europe vaincue par l’islam et alerte à propos de l’urgence qu’il y aurait à mener une guerre contre « l’impérialisme islamiste », comparé à l’axe nazi durant la seconde guerre mondiale.

Soumission, comme d’autres ouvrages aux titres tapageurs, s’inscrit dans cette nouvelle campagne violente contre les musulmans. Ses idées font partie d’un « choc des civilisations » interminable, irréversible et implacable. Son roman impose une vision faussée de l’Autre. En témoigne la figure menaçante qu’incarne le personnage de Mohamed Ben Abbes, leader de la Fraternité musulmane, parti politique qui le portera à la présidence de la République. Le narrateur et ses multiples interlocuteurs insistent sur le charisme3 de l’ancien polytechnicien aux allures « d’épicier tunisien »4. Ainsi le personnage fait-il écho à la figure controversée de Tariq Ramadan, intellectuel musulman, pleinement intégré et occidentalisé. S’exprimant dans un français châtié, il contraste avec l’image grotesque des prédicateurs venus de l’étranger, qui conforte ainsi l’idée que l’islam viendrait d’ailleurs. L’assimilation réussie du chef de la Fraternité musulmane suscite l’inquiétude et l’angoisse dissimulées du narrateur. À ce titre, les propos d’Olivier Roy au sujet de Ramadan sont lumineux : « Tariq Ramadan, nous dit-on, pratique un double discours et nous sommes dupes parce qu’il nous séduit »5. Et comme Ramadan, Ben Abbes est redoutable. Sa fourberie pourrait être étendue à l’ensemble de ses coreligionnaires, qui chercheraient à envahir l’Europe et à élargir ses frontières jusqu’au Proche-Orient !

Le spectre du Sarrazin

L’angoisse démographique est omniprésente dans Soumission. Elle renvoie aux thèses nauséabondes développées par Renaud Camus, connu pour sa proximité avec l’extrême droite. Dans son essai Le grand remplacement (2011), l’auteur français exprime en termes alarmistes le déferlement de populations « maghrébo-africaines » s’apprêtant à remplacer les « indigènes » d’Europe, causant ainsi une « déculturation » du Vieux Monde. C’est aussi, pour les Français, le spectre médiéval du Sarrasin s’avançant jusqu’à Poitiers.

D’ailleurs, Michel Houellebecq voit dans les Croisades un précédent glorieux. Comme dans les écrits chrétiens du Moyen Âge, on est frappé par le répertoire de caricatures hostiles à l’encontre des musulmans. Le roman est parsemé de généralisations grossières, comme l’indifférence présumée des musulmans pour les droits des femmes -– il exagère notamment, au service de sa démonstration, leur pratique de la polygamie. Les accusations d’arriération sont multiples, et sans nul autre argument à l’appui que l’abstraction de son mépris.

Soumission exprime toute l’ambivalence, l’attirance et la répulsion que le monde occidental éprouve parfois pour le monde islamique. Une fascination qui tire sa force de la perte d’authenticité que l’islam pourrait encore incarner, récusant le désenchantement d’un monde laïcisé. C’est un topos que l’on retrouve dans une longue tradition orientaliste. Ce présupposé a pourtant été battu en brèche par la recherche : Olivier Carré, dans son livre L’islam laïque ou le retour à la Grande Tradition6 a en effet démontré que les grands textes de la philosophie politique islamique ont toujours pensé la distinction entre la religion (din) et l’État (dawla). La sécularisation s’est réalisée de fait, sans réelle tension entre les pouvoirs religieux et séculier car il n’a jamais existé d’idéal théocratique.

Assignations identitaires

On ne saurait enfin dénombrer les multiples assignations identitaires qui parsèment le roman. Pour Houellebecq, il n’y a que des « Arabes », des « noirs » et « des juifs » ; en aucun cas des Français. Ces essentialisations — des minorités affublées d’une essence éternelle qu’elles ne sont plus en mesure de récuser ou d’infléchir — sont assez répandues. Comme Michel Houellebecq, beaucoup pensent que l’élucidation des maux qui affectent la société française relève exclusivement d’une approche anthropologique, que certains comportements (comme la délinquance ou la criminalité) sont liés aux appartenances culturelles. L’islamophobie de Michel Houellebeq est une conviction si ancrée qu’elle falsifie le réel pour lui donner les contours de sa peur. Soumission est l’un des terreaux fertiles d’un « délire idéologique » qu’expose l’essai posthume d’Ilan Halevi, Islamophobie et judéophobie : l’effet miroir (2015), d’une rare acuité pour témoigner de la similitude étroite entre la judéophobie et l’islamophobie :

Les islamophobes ressemblent comme des frères jumeaux à des antisémites.Qu’ils raisonnent, ou plutôt qu’ils déraisonnent, comme des antisémites. Avec la même mauvaise foi et avec la même bonne conscience. Mieux, qu’il crève les yeux de tout observateur dépassionné, un cas de figure, il faut l’admettre, rarissime dès qu’il s’agit des uns (les juifs) comme des autres (les musulmans), que l’islamophobie joue dans la société actuelle un rôle comparable à celui que l’antisémitisme a joué en Europe avant la seconde guerre mondiale. Elle fournit le terreau idéologique, le ciment discursif interclassiste sur lequel peuvent croître les nouvelles formes de fascisme.

Au même titre que l’antisémitisme, l’islamophobie de Michel Houellebecq, loin de n’être qu’une opinion distillée dans une fiction, est une passion.

1En référence à l’essai polémique de Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, Seuil, 2012  ; p. 201.

2Lire l’article de Raphaël Liogier, «  Le mythe de l’invasion arabo-musulmane  », Le Monde diplomatique, mai 2014.

3Mohamed Ben Abbes est décrit comme : «  replet et enjoué   » (p. 108)  ; «  hypnotisés en présence de Mohamed Ben Abbes  »] (p. 109)  ; «  [son discours était] suave et ronronnant  » (p. 109).

4Un portrait lui est consacré p. 108.

5Olivier Roy, La Laïcité face à l’islam, Stock, 2004  ; p. 7.

6Armand Colin, 1993  ; p. 114.