Politique, culture, société, économie, diplomatie
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L’ombre du bagne de Palmyre plane sur la Syrie

« Tadmor », un documentaire de Monika Borgmann et Lokman Slim

Présenté à la quatrième édition des rencontres internationales des cinémas arabes organisées à l’initiative de l’association de promotion et de diffusion des cinémas arabes à Marseille et en Méditerranée (Aflam), Tadmor sortira sur les écrans en France en 2017. Un documentaire terrifiant sur les pratiques du régime syrien, qui a obtenu le prix du film politique de la Friedrich-Ebert-Stiftung au Festival du Film de Hambourg 2016.

En mai 2015, à près de deux cents kilomètres au nord-est de Damas, la ville de Palmyre, Tadmor en arabe, tombe entre les mains de l’organisation de l’État islamique (OEI). Comme à chaque fois qu’ils investissent un site antique, les soldats du « califat » donnent libre cours à leur fureur iconoclaste et détruisent de nombreux vestiges de l’ancienne cité de Zénobie. Ces destructions, ainsi que le pillage de pièces archéologiques qui les accompagnent, indignent le monde. En France, comme ailleurs en Occident, de nombreux textes et ouvrages sont publiés pour sensibiliser l’opinion publique sur le sort de l’un des joyaux touristiques et historiques de la Syrie. Dans ce concert d’indignation, il est alors peu question d’une autre réalité de Palmyre. Car à ce jour, et pour une grande majorité de Syriens, Tadmor ne rime pas avec les magnifiques couchers du soleil sur fond de ruines ocre et d’oasis verdoyante. C’est plutôt un synonyme du mot « effroi », puisque c’est là que se trouve l’un des plus terribles bagnes de la région. « Le royaume du silence, de la mort et de la folie », comme le dit Faraj Bayrakdar. Arrêté en 1987 par l’une des polices politiques du régime de Hafez Al-Assad en raison de son appartenance au parti communiste, l’écrivain et poète syrien a passé cinq années dans cette prison, dont on disait dans la Syrie des années 1980 et 1990 qu’Assad père en avait interdit l’accès à Dieu...

Tadmor, bande-annonce — Vimeo

Dans cet espace de relégation construit par l’armée française après la première guerre mondiale et qu’évoque aussi l’écrivain Moustapha Khalifé dans son roman La Coquille (Actes Sud, 2007), plusieurs centaines de prisonniers politiques furent massacrés en 1980 après une tentative de coup d’État contre Assad. À la fin des années 1990, Amnesty International a rendu publics les témoignages de nombreux détenus. On y apprenait qu’ils étaient Syriens dans leur grande majorité, mais que parmi leurs compagnons de malheur se trouvaient aussi des Irakiens, des Palestiniens et surtout des Libanais. Membres des partis de gauche opposés à l’intervention syrienne au Liban en 1976, sympathisants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) qu’Assad père entendait marginaliser, soldats ou militants de la cause phalangiste, ces prisonniers ont fait partie de cette catégorie peu connue — et aujourd’hui encore peu honorée, à l’inverse des anciens prisonniers d’Israël — de Libanais enlevés sur leur sol et détenus au secret en Syrie, notamment dans les prisons de Tadmor ou de Saidnaya. Et c’est pour faire connaître leur existence et les affres qu’ils ont endurées que la journaliste et réalisatrice Monika Borgman et l’écrivain et éditeur Lokman Slim consacrent un poignant documentaire à une vingtaine d’entre eux, désormais rentrés au Liban, mais gardant en eux-mêmes les séquelles de leur séjour dans cet enfer.

« Docu-fiction » serait d’ailleurs un terme plus approprié, car le film qu’ils ont réalisé est une démarche hybride où l’on retrouve, d’une part, une partie classique constituée par des entretiens individuels et, d’autre part, la reconstitution scénarisée du quotidien d’une cellule-dortoir. C’est dans une ancienne école désaffectée de Beyrouth que les participants ont reconstruit le décor de leur captivité. Ils y rejouent les scènes de la violence subie, une violence omniprésente, gratuite, perverse et sadique. Des hommes sont roués de coups pour un rien, pour avoir bougé pendant leur sommeil, pour avoir rêvé trop fort, pour avoir croisé le regard du maton qui les surveille par une ouverture dans le plafond ou pour avoir eu quelques mots malheureux à l’égard du régime ou de la Syrie. Pour survivre, il faut baisser la tête, se courber, supplier, faire assaut de déférence, encaisser sans crier, ramper, lécher l’eau au sol et espérer que l’inévitable torture au pneu tombe sur le voisin. Dans cet environnement de cruauté et de tortures médiévales, il y a parfois de vrais moments d’humanité comme quand, par exemple, les détenus partagent entre eux la nourriture, chaque part étant distribuée à l’aveugle pour empêcher tout favoritisme.

Il est évident que ce film a constitué une thérapie pour ces anciens détenus dont certains ont tenu aussi à incarner le rôle de leurs gardiens pour, peut-être, pouvoir enfin se venger d’eux. Revivre, en les jouant, parfois en les improvisant à la grande surprise des réalisateurs, les scènes terribles du passé a sûrement aidé ces rescapés à refermer quelques portes. Le spectateur, lui, est saisi par cette violence permanente, par cet état d’arbitraire absolu qui dit bien ce que fut le régime de Hafez Al-Assad. Il lui est d’ailleurs impossible de suivre les images et d’entendre les témoignages sans penser à la situation actuelle de la Syrie. En juin 2001, Bachar Al-Assad décidait de restreindre la prison aux seuls militaires ayant commis des délits. Dix ans plus tard, et alors que le pays connaissait d’importantes manifestations populaires et pacifiques contre le régime, décision fut prise de la remettre en service.

En juin 2015, des informations de presse non confirmées à ce jour établissaient que l’OEI avait libéré les prisonniers, dynamité certaines installations du bagne et en conservant d’autres pour y détenir ses propres captifs. Autrement dit, l’ombre de Tadmor plane encore sur la Syrie, d’autant que la ville a été reconquise par l’OEI après en avoir été brièvement chassée.