Politique, culture, société, économie, diplomatie

L’ombre du despote sur le Maroc

« Un joli chat blanc marche derrière moi » de Fadel Youssef

C’est un roman à deux voix qui évoque, sans jamais le nommer, le Maroc de Hassan II, la guerre au Sahara, le dévoiement de l’opposition « socialiste », la réalité sordide de la cour et le clientélisme et la corruption qui minent la société marocaine. La première parole est celle de Balloute, ancien bateleur sur la place Jemaa el-Fna, devenu bouffon du roi et longtemps persuadé, car fier de sa propre influence, que « le bouffon du roi, c’est le roi ». Balloute décrit ainsi les intrigues du palais et dresse en filigrane le portrait de « Sa Majesté », un « roi omniscient », un « homme prodigieux qui aime discuter les questions les plus ardues, qui reconnaît le point de vue des autres même s’il n’en tient pas compte, lui qui méprise tout point de vue qui n’est pas le sien ou daigne à peine l’entendre ».

La seconde voix est celle d’Hassan, le fils de Balloute, un humoriste qui fait « en sorte que, derrière le rire, il y ait une idée », ce qui lui vaut d’être régulièrement confronté à la censure. Conscrit, cantonné dans une caserne au Sahara sous la menace d’un ennemi invisible et sous les ordres d’un général affairiste (le lecteur identifie aisément feu le général Mohamed Oufkir, exécuté après avoir mené une tentative de coup d’État contre Hassan II), Hassan cherche à survivre et ne pense qu’à Zineb, son épouse restée au nord et dont il n’a plus de nouvelles. Un récit double teinté d’une ironie féroce et dont la trame et le style montrent ce que peut la littérature dans un contexte où toutes les vérités ne sont pas aisément assénées.