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La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite en question

« Dr. Saoud et Mr. Djihad »

Le titre annonce la couleur : ni enquête de terrain ni étude universitaire, Dr. Saoud et Mr. Djihad : la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite de Pierre Conesa appartient au genre pamphlétaire. Rédigé dans un style accusateur semé de bons mots, l’ouvrage se présente comme le premier du genre à analyser « un étrange trou noir » : la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite. Mais atteint-il son objectif ?

La thèse de Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la défense, s’appuie sur un postulat en forme de syllogisme. Le salafisme, cette vision rigide de l’islam qui recommande un retour aux sources, ne serait pas séparable de sa version violente, celle d’Al-Qaida et de l’organisation de l’État islamique (OEI). D’autre part, le salafisme ne pourrait pas être distingué du wahhabisme, terme désignant la doctrine rigoriste adoptée par la dynastie saoudienne à partir d’une alliance formée au XVIIIe siècle entre la famille Saoud et le prédicateur réformiste Mohammed Ben Abdelwahhab. Salafisme, wahhabisme et terrorisme seraient donc la même chose, et l’Arabie saoudite le principal responsable de la diffusion de cette idéologie violente dans le monde à travers sa « diplomatie religieuse », menée à coups de milliards : construction de mosquées, rôle prépondérant dans les organisations islamiques internationales, dons et subventions diverses.

Le wahhabisme est partout

Aux travaux des universitaires de terrain qui font la distinction entre les différentes formes de salafisme, terme complexe englobant selon eux des pratiques très différentes, Pierre Conesa oppose un haussement d’épaules : « Penser qu’il existerait un salafisme ‟quiétiste” tolérable est à peu près aussi aveuglant que penser que le nazisme pouvait avoir une forme pacifiste et tolérante, ou qu’il pouvait exister un communisme démocratique ». L’analogie avec le communisme est également utilisée pour refuser toute distinction entre salafisme et wahhabisme, à l’aide d’un raccourci risqué : « Si vous ne comprenez pas la différence entre salafisme et wahhabisme, ne vous inquiétez pas. C’était la même difficulté dans les années 1960 et 1970, où il y avait à comprendre les nuances idéologiques entre castrisme, trotskisme, maoïsme et stalinisme ». Les salafistes peuvent toutefois être comptés, avec toutefois une précision variable : il en existe « 50 à 60 millions dans le monde », dont « 17 000 en France », chiffres dont la source est le service de renseignement intérieur allemand.

Le livre rappelle ensuite l’histoire de l’Arabie saoudite, de l’alliance originelle à la fondation de la monarchie moderne légitimée par la religion. Le régime durcit les interdits après les événements de 1979 : la révolution iranienne et la tentative de prise de la grande mosquée de La Mecque par un groupe saoudien millénariste contestant la légitimité des Saoud. La mainmise des religieux sur l’enseignement est pointée du doigt, ainsi que le rôle de la police religieuse dans la vie quotidienne des Saoudiens. L’auteur souligne les parallèles, selon lui, entre le royaume et les groupes salafistes violents de par le monde ; les démolitions de statues du Bouddha par les talibans en Afghanistan, ou celles plus récentes de l’OEI en Irak, sont comparables aux destructions de bâtiments historiques de La Mecque, comme la maison de naissance supposée du Prophète, en application des préceptes d’Abdelwahhab.

Le « soft power » de Riyad

L’ouvrage passe alors à son sujet central, le décryptage du soft power saoudien, mot inventé aux États-Unis pour désigner l’influence culturelle et idéologique d’un pays. Il s’appuie sur des ONG comme la Ligue islamique mondiale (LIM), basée à La Mecque et présente dans 120 pays, et dont le secrétaire général doit être Saoudien. Elle a construit et contrôle « environ cinquante grands lieux de cultes en Europe » dont la mosquée de Mantes-la-Jolie en France. La LIM se déploie en masse au Pakistan et en Inde, où « de 2011 à 2013, quelques 25 000 religieux indiens ont défilé dans le pays, dotés de plus de 250 millions de dollars pour construire des mosquées, des universités et organiser des séminaires » selon un journal indien cité par l’auteur. En dehors de la LIM, on trouve l’Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane, plus connue sous son acronyme anglais WAMY. Toutes deux ont été soupçonnées de transferts de fonds à des groupes terroristes dans les années 1980 mais, reconnaît l’auteur, elles ont été reprises en main par le pouvoir saoudien, lui-même victime, depuis, d’attentats djihadistes.

Le soft power saoudien consiste également à financer des instituts de recherche, des universités, etc. dont la liste est donnée. L’Arabie envoie elle-même des oulémas recruter dans les banlieues européennes des étudiants pour l’université islamique de Médine. L’auteur, s’appuyant souvent sur des sources relativement anciennes, donne comme exemple une note de l’ex-Direction de la surveillance du territoire (DST), décrivant de telles réunions en Ile-de-France en 1999, 2000 et 2001. Il donne également, à la fin du livre, une longue liste d’anciens de cette université où l’on trouve des prédicateurs salafistes, d’hommes en lien avec des groupes terroristes, mais aussi des personnalités prêchant le dialogue interreligieux dans leurs pays respectifs. Pierre Conesa reconnaît que ces institutions cèdent de plus en plus le pas aux prédications sur Internet, et que nombre de prêcheurs extrémistes échappent aujourd’hui à l’influence saoudienne. Toutefois la diplomatie du royaume, explique-t-il, est aussi politique que religieuse. Outre la propagation de la foi, elle vise à lutter par tous les moyens contre l’influence chiite partout dans le monde, en particulier en l’excluant des organisations islamiques internationales.

Chiffres et sources hétéroclites

Le lien avec le djihadisme est souvent perdu de vue sous l’accumulation de chiffres, sauf à adhérer au postulat de l’équivalence entre Arabie saoudite, salafisme et islamisme violent. Selon Pierre Conesa, « d’après diverses études émanant du département du Trésor américain (…), l’Arabie saoudite aurait dépensé, entre 1979 et 2002 (…) au moins 70 milliards de dollars en aides diverses », et probablement plus si l’on tient compte des donations privées. Il ne précise toutefois pas si cette somme inclut l’aide aux moudjahidines afghans effectuées à la demande des.... États-Unis. « Il est impossible de déterminer avec exactitude quelle part de cette manne a été déviée vers le financement de la mouvance du djihad ». Ce passage est tiré d’un livre de l’écrivain britannique Charles Allen, spécialiste de l’Asie, publié en 2006 et intitulé Les terroristes de Dieu : la secte wahhabite et les racines cachées du djihad moderne.

Les sources de l’ouvrage de Conesa appartiennent à un mélange hétéroclite, mêlant auteurs universitaires sérieux, journaux, magazines comme Marianne, témoignages anonymes de services de renseignement, câbles de Wikileaks, ainsi qu’un grand nombre de sites fantaisistes, islamophobes ou complotistes. L’existence de « sharia zones » au Royaume-Uni, des quartiers où règnerait la loi islamique et qui seraient signalés par des panneaux à leur entrée, est attestée par un article du site du quotidien The Daily Mail, une usine à fausses nouvelles. Un autre des auteurs cités, Denis MacEoin, « spécialiste de l’islam » irlandais, est lui aussi un adepte des « no-go zones » sous domination musulmane, qu’il estime sur son blog à 750 en France. Le chapitre sur le Canada repose en partie sur des informations tirées de Point de bascule, un site anti-musulman. On relève également plusieurs sites israéliens très marqués à droite.

La fin du livre est consacrée à une critique virulente de la politique intérieure française bien dans l’air du temps. L’auteur regrette l’abandon de la loi sur la déchéance de nationalité et remet en cause le droit du sol, estimant que « La France est un pays dans lequel les droits de l’homme sont mieux protégés que la population ». On est assez loin du projet initial du livre.