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La face cachée du nassérisme revisitée par un historien égyptien

Aux origines de l’État « moukhabarat »

On croyait tout savoir du président Gamal Abdel Nasser qui prit le pouvoir le 23 juillet 1952 et fonda un régime « militaire » qui fit de nombreux émules dans le monde arabe. Pour la première fois, s’appuyant sur des sources arabes négligées jusqu’ici, un jeune historien égyptien, Hazem Kandill, démonte le système des « services » — les fameux moukhabarat — qui ont peu à peu confisqué le pouvoir, non seulement au peuple mais aussi aux officiers.

Voilà un livre novateur qui renouvelle quelque peu notre vision du modèle nassérien tel qu’il s’est imposé peu ou prou à partir des années 1960 dans l’ensemble du monde arabe — à l’exception des rares monarchies qui ont pu ou su survivre à un coup d’État. La face cachée du nassérisme n’est pas militaire mais sécuritaire.

Avant que les Officiers libres égyptiens ne renversent le roi Farouk en juillet 1952, leur leader, le colonel Gamal Abdel Nasser a un contrôle presque total sur l’organisation, secrète par nature. Il a un long passé de comploteur et son habileté à échapper aux argousins du roi explique en grande partie sa réussite. Dès son arrivée au pouvoir, il confie à l’un de ses plus proches, le capitaine Zakaria Mohiedine, le soin de « restructurer » la police politique héritée des Britanniques et de la monarchie : 10 % de ses 4 000 membres sont remerciés, son chef est emprisonné, une poignée d’officiers, venus du renseignement militaire et du mouvement des Officiers libres, sont chargés d’encadrer les autres. Dans le même temps, la CIA américaine, des anciens des services nazis et des experts soviétiques apportent successivement leur coopération et leurs recettes de sales coups en tout genre. Les fameux moukhabarat , les « services » — qui vont faire école ailleurs dans le monde arabe —, sont nés ; ils vont s’étoffer, se diversifier, surveiller et punir des pans entiers de la société égyptienne à commencer par les opposants sionistes, communistes, islamistes...

Réseau de forte influence

Se met alors en place un véritable mariage à trois qui se partage le pouvoir : l’armée, les services sécuritaires et les politiciens. En réalité, cela se réduit très vite à la présidence de la République. Cet attelage instable ne durera pas, les moukhabarat prennent peu à peu le dessus. Véritable direction des ressources humaines du haut personnel du régime, ils ont le pouvoir de faire les carrières, d’éloigner ceux qui leur déplaisent et de promouvoir leurs copains, sous prétexte de « sécurité ». Ils en usent pour repousser des rivaux potentiels dans l’armée comme dans l’administration, la politique, les syndicats ou les affaires.

Grâce à eux, Nasser a pu tenir à l’écart du pouvoir les Officiers libres qu’il a progressivement marginalisés. Mais son « ami », le maréchal Abd Al-Hakim Amer, à qui il a confié le commandement de l’armée avec pour mission essentielle de tuer dans l’œuf toute tentative de putsch militaire, s’autonomise. Il se dote de ses propres services sécuritaires et devient de facto un second centre de pouvoir. L’auteur raconte dans un passionnant chapitre comment la rivalité entre les deux hommes va conduire l’Égypte à la guerre de 1967 avec Israël et au désastre qui s’ensuivit.

Sous Anouar El-Sadate et Hosni Moubarak, l’armée est tenue à l’écart et ses chefs limogés les uns après les autres. Les services de sécurité sont « démilitarisés » au profit de la police et du ministère de l’intérieur qui devient la colonne vertébrale du régime. Avec la bénédiction de la présidence, les capitalistes s’emparent inexorablement du parti officiel, le Parti national démocratique (PND), avec l’argent accumulé grâce à leurs protections politiciennes.

Les "services" et la révolution

Dans la seconde édition de son livre, Hazem Kandil a ajouté une analyse sur la période 2011-2013. Sa lecture du Printemps arabe égyptien est originale : les manifestations ont obligé Moubarak à faire appel à l’armée parce que la police ne tenait plus le terrain. Les généraux, assoiffés de revanche, en ont profité pour le « débarquer ». C’était la première mi-temps. Les maladresses du président islamiste Mohamed Morsi rendaient une explosion anti-Frères musulmans inévitable. Les chefs de l’armée avaient trois options : ne rien faire, réprimer les opposants pour le compte de Morsi ou le chasser. Ils ont choisi la troisième et sifflé la fin de la deuxième mi-temps.

Hazem Kandill est un sociologue égyptien qui travaille à l’université de Cambridge (Grande-Bretagne). Il appartient à une école, les historiens « institutionnalistes » qui privilégient dans leurs analyses le jeu des institutions et leur poids dans les événements. On peut à juste titre lui reprocher l’absence, dans son livre, du peuple égyptien qui s’est pourtant manifesté avec vigueur tout au long du régime militaire égyptien : en 1977, ce furent les émeutes de la faim, en 2004, le mouvement Kefaya et en 2010 l’Association nationale pour le changement, sans parler des nombreux mouvements sociaux locaux survenus dans les usines ou les villages. On peut, de même, juger pour le moins insensible son attitude vis-à-vis de la répression des Frères musulmans par la police égyptienne à nouveau au service des généraux. Ou encore, s’interroger sur les sources utilisées qui sont pour l’essentiel les mémoires (en arabe) des principaux protagonistes qui ont tous parlé, sauf un, le fondateur des moukhabarat, Zakaria Mohiedine, enterré en 2012 en présence de tous les dignitaires de l’armée égyptienne. Ce sont souvent des plaidoyers, mais leur exploitation, en attendant que les archives s’ouvrent, marquent un progrès notable dans l’historiographie du pays. À quand une traduction française de cet ouvrage majeur ?