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La vie politique iranienne vue par une journaliste américaine libérale

La journaliste américaine Laura Secor a suivi en profondeur de 2005 à 2012 l’actualité iranienne. Son livre, Children of Paradise, propose une analyse des forces politiques qui façonnent l’Iran post-révolutionnaire, en privilégiant les réformistes.

Vu de l’étranger, et sans doute par une majorité d’étrangers, l’Iran était depuis une quinzaine d’années l’ennemi de la communauté internationale, un État voyou en train de se doter en douce de bombes atomiques. La littérature à ce sujet, et dans toutes les langues, est aussi gigantesque qu’est modeste ce qu’on sait sur ce qui s’y passe réellement. Laura Secor, une journaliste américaine passée par The New Yorker, The New York Times ou Foreign Affairs, a suivi en profondeur de 2005 à 2012 l’actualité iranienne. Elle en a tiré un livre majeur et une analyse du jeu des forces politiques qui façonne l’Iran post-révolutionnaire en privilégiant non pas les gouvernants, mais, au contraire ceux qui tentent, depuis l’intérieur du régime, de le changer : les réformistes. Républicains et islamistes, ils ont depuis la fin de la guerre contre l’Irak en 1988 mené un combat inlassable pour faire évoluer le régime et ont à chaque fois perdu la bataille, payant leur défaite d’une avalanche de tortures, d’années de prison quand ce n’est pas par l’exil et la mort. Entre 1996 et 2005, pendant près de dix ans, l’un des leurs, Mohammad Khatami, a été président de la République et a déçu ses partisans par son inaction et son incapacité à les défendre contre les conservateurs qui, derrière le Guide Ali Khamenei, la justice et les services de sécurité, contrôlent le gouvernement élu et bloquent ses audaces les plus timides au nom du velayat-e faqih, un pouvoir parallèle clérical qui est le vrai décideur iranien.

En 2009, de nouveau, les résultats de l’élection présidentielles sont outrageusement « rectifiés » pour donner la victoire au candidat sortant proche du Guide. La répression qui s’ensuit est terrible et écrase les réformistes dont les leaders sont emprisonnés ou tués. On les croit disparus en tant que courant politique quand, en 2013, ils réapparaissent sous une autre forme, « relookés » derrière un centriste, ancien des services, Hassan Rouhani, élu président contre le Guide. Il réussira à sortir l’Iran de son aventure atomique deux ans plus tard. C’est l’une des caractéristiques du régime post-impérial : les réformistes se recrutent parmi les conservateurs. Ils ont les mêmes buts : sauver la République islamique, mais des stratégies opposées pour y parvenir. Les uns veulent ouvrir le régime pour le sauver, les autres écraser l’opposition par la force.

L’auteure raconte cette histoire subtile, compliquée et sanglante en mettant en scène un grand nombre d’acteurs, en soulignant l’importance de la bataille des idées et l’ancienneté des prises de position. L’anti-américanisme trouve ses racines dans un classique de la littérature iranienne, Gharbzadegui (traduit en anglais par le terme « westoxication » et en français par « occidentalite »1 de Djalal Al-e Ahmad qui dénonce dès 1962 l’adoration-illusion de l’Occident. Autre géant, Ali Shariati, mort à Londres deux ans avant la révolution, qui s’oppose au marxisme et préfère à la démocratie une direction « ferme », religieuse ou non. Les deux camps s’en réclament même s’ils n’en tirent pas les mêmes conséquences.

Un livre à lire, hélas uniquement en anglais, en attendant une traduction, avec toutefois un regret : l’absence totale de l’international, et d’abord des États-Unis, dans le making de la politique iranienne.

1L’occidentalite. Gharbzadegui, L’Harmattan, 1988.