4 200 €Collectés
9%
45 000 €Objectif
9/46Jours

Cinéma

« Le bleu du caftan ». Au Maroc, l’amour au fil du temps

Un couturier marocain et son épouse tiennent un atelier traditionnel dans la médina de Salé. L’arrivée d’un apprenti va les bouleverser. Dans ce film magnifique et délicat de Maryam Touzani, qui sort ce 22 mars 2023 en France et en Belgique, les fragilités de l’amour s’avèrent d’une solidité à toute épreuve, à la vie à la mort.

Ad Vitam distribution

Les histoires d’amour ne finissent pas toujours mal, même si la part de tragique qu’elles peuvent contenir est souvent bien davantage prégnante que la beauté qu’elles révèlent. Le bleu du caftan, le nouveau film de la réalisatrice marocaine Maryam Touzani, est d’abord le récit presque muet d’une histoire d’amour mutique entre deux hommes et une femme. Entre hétérosexualité et homosexualité, rien n’est vraiment dit sur la nature des rapports entre les personnages, nulle démonstration déclamatoire, à peine des effusions romantiques, et pourtant tout est montré de l’amour entre deux hommes dans le contexte d’un pays arabo-musulman où ses méandres ne sont pas toujours acceptés et compris. Cela n’est pas le moindre mérite de ce film d’une infinie délicatesse, magnifiquement réalisé et mis en musique, de mettre en scène des murmures imperceptibles, de ceux qu’on a du mal à reconnaître dans un pays comme le Maroc où l’amour différent — ou plutôt la différence en amour — fait partie des non-dits.

Halim (Saleh Bakri), un solide moustachu d’une cinquantaine d’années, aux yeux doux et bienveillants, est couturier dans la médina de Salé, grande ville populaire face à Rabat, de l’autre côté du fleuve Bouregreg. Halim tient boutique avec sa femme Mina (Lubna Azabal). Mina, une toute petite femme qui elle a le regard dur, est derrière le comptoir et affronte les clientes irascibles et capricieuses comme elle négocie avec les fournisseurs, tandis que Halim travaille dans l’arrière-boutique, sur un tabouret, à peine éclairé, au milieu des stocks de tissus et des bobines de fil. Halim ne parle pratiquement jamais, ou si peu, tant il est concentré par les gestes précis et répétitifs de son métier, penché des heures sur le fil et l’aiguille et la méticulosité de son travail.

Un « maalem » qui travaille à l’ancienne

Halim est spécialisé dans la réalisation de caftans, ces amples robes traditionnelles marocaines que les femmes arborent pour les grandes occasions, les mariages en particulier. Tissus, parures, formes, couleurs, chaque caftan est en soi une histoire unique. Halim y passe des heures, c’est un maalem, un maître, le nom commun des artisans marocains, et de ceux qui ont un savoir à transmettre. Il travaille à l’ancienne, tout est cousu et brodé manuellement, malgré les moqueries et les agacements des clientes. « La machine et la main c’est pareil, personne ne voit la différence », lâche l’une d’entre elles, mécontente des trop longs délais de fabrication de son caftan. Mais Mina et Halim ne lui répondent pas, c’est l’épouse du chef de la sûreté, rien n’est trop beau ni trop cher pour elle, elle paye « avec les pots-de-vin de son mari », il faut faire attention.

Pour faire face à une charge de travail pressante sur ce caftan bleu qu’on lui a commandé, et pour lequel il compte atteindre la perfection, Halim va engager un apprenti, Youssef (Ayoub Missioui). Ce jeune homme pauvre et solitaire, d’une incroyable beauté, au regard intense, est tellement timide qu’il en est lui aussi quasi mutique, comme Halim. Il semble n’avoir qu’un but, apprendre et comprendre le savoir-faire du maître-couturier si bienveillant et attentif à son égard que le trouble s’installe, presque imperceptible, même s’il n’échappe pas à Mina, qui s’avère plus revêche avec Youssef qu’avec les clientes pénibles. Cela va donner lieu à des affrontements sourds, où presque malgré elle Mina s’en prendra à Youssef, qu’elle voit comme une menace.

L’amour au-delà de la honte et des secrets

Car Halim a un secret, qu’il partage avec Mina, dans un non-dit aussi total que librement consenti entre ces deux époux qui s’aiment tendrement et profondément, multiplient les attentions gourmandes et les gestes d’affection l’un pour l’autre. Halim aime les hommes, il se rend régulièrement dans un hammam de Salé pour partager avec d’autres hommes comme lui du sexe furtif et muet. Cela donne lieu à des scènes magnifiques dans le clair-obscur du sauna, derrière les portes closes des cabines. Au Maroc, la règle de la pratique homosexuelle est le « pas vu pas pris », car l’homosexualité reste un délit pénal, et peut être punie de six mois à trois ans de prison. Halim s’abandonne comme d’autres dans des moments humides à l’ombre du hammam, il en sort et se remet aussitôt à l’ouvrage.

Pourtant, petit à petit, alors que le cancer qui ravage Mina s’aggrave, le jeu amoureux entre les deux époux et leur apprenti va prendre une autre dimension, sans qu’il soit besoin de se parler. Un plat qu’on partage, une cigarette qu’on allume, un fruit qu’on épluche, le magasin qu’il faut aller ouvrir et fermer, autant de gestes d’amour qui ne se font plus à deux, mais à trois, dans le huis clos de l’appartement de la mourante qui devient alors un espace mental totalement ouvert. Entre Halim, Mina et Youssef, rien ne s’est jamais dit, et pourtant tout semble désormais possible. Nulle honte entre eux, ni ambiguïté un peu malsaine. Youssef n’est pas le fils qu’ils n’ont pas eu, mais bien une personne avec qui ils partagent des instants d’intense bonheur alors que la mort approche. Un amoureux, pour ce couple en symbiose que forme Mina et Halim. Il faut saluer la performance des deux principaux comédiens. L’actrice belge Lubna Azabal, qui a été récemment à l’affiche de Pour la France de Rachid Hami, incarne une Mina d’une infinie délicatesse, malgré ses pointes d’aigreur, tandis que le Palestinien Saleh Bakri, issu d’une famille venue du théâtre, est un Halim d’une force expressive rare entre chien battu et tendre compagnon. C’est un film sur les regards, ceux qu’échangent Mina et Halim, et plus encore la façon dont le jeune Youssef, formidablement joué par Ayoub Missioui, les observe dans le secret de son désir.

« N’aie pas peur d’aimer » seront les derniers mots de Mina à Halim, tandis que Youssef est à leurs côtés, fidèle d’entre les fidèles. Mina part apaisée, Halim ne reste pas seul. La femme du chef de la sûreté pourra aller se rhabiller. Sa mesquinerie n’a pas triomphé de l’amour, et Le bleu du caftan laisse le spectateur en larmes, bouleversé par cette leçon d’amour éternel.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.