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Le blues des Kurdes

Nishtiman Project en concert à l’Alhambra

Les musiciens du groupe kurde Nishtiman Project seront en concert à L’Alhambra le 1er février 2017 dans le cadre du festival Au fil des voix organisé par le label Accords croisés. La musique qu’on peut découvrir ou retrouver dans leur album Kobane exprime le pathétique de la situation imposée au peuple kurde tout autant que son immense capacité de résilience.

Lorsque des musiciens kurdes intitulent leur groupe « Nishtiman », c’est à dire « patrie », il s’agit tout à la fois d’un hommage à un Kurdistan s’étendant sur quatre pays (Turquie, Syrie, Irak, Iran) qu’à une musique qui se joue des frontières. Mais qui ne refuse pas les influences, qu’elles soient iraniennes ou turques, arméniennes ou arabes. Le groupe Nishtiman Project, qui sera en concert à L’Alhambra le 1er février 2017 dans le cadre du festival Au fil des voix traduit cette diversité en regroupant des musiciens turcs, irakiens et iraniens, les conditions n’étant pas réunies pour que des Kurdes syriens se joignent à eux. Pour autant, leur album s’intitule Kobane, du nom de la ville martyre du Rojava, le Kurdistan syrien.

Fédérant leurs origines géographiques différentes, ils ont élaboré un projet artistique qui nous dévoile une musique singulière, aux sonorités rares, aux tonalités tour à tour entrainantes et mélancoliques, festives et nostalgiques, graves et enjouées. Le blues des Kurdes.

Nishtiman - Teaser - YouTube

Issue d’une tradition née dans les montagnes parmi les populations pastorales et dans les plaines parmi les agriculteurs sédentaires, la musique kurde contemporaine conserve son substrat mélodique et ses chants traditionnels. Mais, au fil du temps, comme nous le précise Saïd Assadi, directeur du label Accords croisés qui a produit le groupe : « elle est devenue aussi une musique militante. Elle contribue à la perpétuation d’un patrimoine culturel qui permet que l’identité kurde tant malmenée par l’Histoire ne disparaisse pas. Y compris dans la diaspora. Militante, elle l’est d’autant plus en Turquie qu’elle y fut longtemps interdite. Pour l’instant, elle y est tolérée… » (entretien du 2 janvier 2017).

Au cours des siècles, ce sont les dengbêj(que l’on peut traduire par « bardes ») qui ont joué cet indispensable rôle de passeur. Kendal Nezan, président de l’Institut kurde de Paris, décrit le dengbêj comme « un paysan ayant des capacités exceptionnelles de mémoire, une qualité de la voix ou la maîtrise éventuelle d’un instrument de musique. Le dengbêj ne se contente pas de diffuser d’un bout à l’autre du territoire kurde les créations locales des autres en se faisant ainsi un agent efficace de l’élaboration d’une culture nationale kurde : il est lui-même créateur, poète, compositeur. »1.

Nishtiman - Batmane Batmane - YouTube

Comme dans la plupart des sociétés paysannes, la musique et les chants recèlent une grande variété de formes qui correspondent aux moments marquants de l’année : départ dans les alpages, retour pour la tonte des moutons, célébration du Nouvel An (le 21 mars), moissons, récoltes mais aussi mariages — qui font la part belle aux dilok, musiques entrainantes propices à la mise en place des dabkas, les danses de groupe.

Quant aux chants religieux, ils restituent en Iran les influences du soufisme, en Turquie celle de l’alévisme, religion syncrétique rattachée au chiisme duodécimain, et en Irak, du zoroastrisme, religion monothéiste dont se revendiquent les yézidis kurdes. Saïd Assadi en témoigne lorsqu’il évoque la légende zoroastrienne qui nous conte que « l’âme humaine refusait de prendre place dans le corps d’Adam jusqu’à ce qu’un ange chante et qu’elle obtempère. »

Le musicien, chanteur et luthier Mamuht Demir, originaire de la région de Sivas (centre de la Turquie) où les alévis sont en grand nombre, complète pour sa part la liste des « genres musicaux » en ajoutant : « les musiques des pleureuses pour les morts et celles qui se lamentent du départ des hommes à la guerre. Sans oublier cette relation particulière que les Kurdes de Turquie entretiennent avec les montagnes, bastions inexpugnables de leur résistance, et qu’ils célèbrent par des chants. » (entretien du 19 janvier 2017). Et Saïd Assadi n’oublie pas de confirmer ce que les musicologues ont constaté : « Les femmes ont joué un rôle déterminant dans la diffusion de cette culture orale. Elles ont été parfois à l’origine de la création des chants et elles sont leurs interprètes les plus nombreuses. »2.

Kurdish (Medes) folk songs - Koma Heray "Leylo" - Xorasan Kurds - YouTube

Selon Kendal Nezan, les instruments dans la musique traditionnelle auraient eu « un rôle secondaire (…), l’accompagnement instrumental visant surtout à préparer chez l’auditeur un certain état d’âme »3. Comme on peut s’en apercevoir en écoutant le groupe Nishtiman Project, dans la reprise de compositions traditionnelles et encore plus dans la création contemporaine, les instruments bénéficient d’un rôle plus autonome. Multiples, ils se répartissent en deux catégories : les instruments à vent : la zourna, hautbois turc ou syrien, le balaban, flute arménienne ou le doudouk, hautbois arménien, privilégiés par les musiciens des montagnes, et ceux à cordes : le oud, le bouzouk, luth arabe, le kamânche persan, instrument à cordes frottées que Saïd Assani présente comme « l’ancêtre du violon » par ceux des plaines.

Le saz, sorte de luth à long manche, était l’instrument de prédilection des bardes. Mamhut Demir en fabrique et en joue avec virtuosité. Il explique qu’« à l’instar des musiciens de flamenco frappant sur leur guitare, j’utilise la caisse de résonance de l’instrument comme une percussion. » Mais les véritables instruments à percussion sont le dohol et le tombak, sortes de petits tambours en peaux. Ou encore le santour, cithare sur table répandue dans tout le Proche-Orient.

Nous savons depuis Alfred de Musset que « les plus désespérés sont les chants les plus beaux. » La musique kurde vérifie l’aphorisme du poète. Telle qu’on la découvre ou qu’on la retrouve dans l’album Kobane, par les images qu’elle suggère, elle nous donne à voir tout autant qu’à entendre le pathétique de la situation qui est imposée au peuple kurde ainsi que son immense capacité de résilience. C’est ce que l’anthropologue Estelle Amy de la Brétèque appelle les « chants de héros et autres lamentations » parce que, dit-elle : « la très grande majorité des chants épiques que j’ai pu entendre était dédiée à des héros morts. Il y a quelques exceptions bien sûr, tels les chants d’éloge à Öcalan ou ceux pour les maquisards du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais si ces héros ne sont pas morts, ils sont pour le moins inaccessibles »4.

Kurdistan Niştiman - YouTube

1Document de la fondation Institut kurde de Paris.

2Pour l’instant, en Iran, les femmes se heurtent à de grandes difficultés pour se produire en concert, ainsi qu’en témoigne le film No Land’s Song de Ayat Najafi.

3Document de la fondation Institut kurde de Paris.

4Kedistan, édition du 20 janvier 2017.