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Le Caire, errance au cœur de la révolution

« Rags and Tatters », de Ahmed Abdalla

Le jeune réalisateur égyptien Ahmed Abdalla est l’un des cinéastes en vue de sa génération et l’auteur du remarqué Microphone, sorti en 2010. Il est revenu en 2013 avec un nouveau long métrage, Rags and Tatters. L’action se situe au Caire, durant la révolution de 2011. Analyse.

Le film raconte l’histoire d’un homme qui s’échappe de prison au moment de la révolution égyptienne de janvier 2011. Un de ses compagnons, blessé, lui laisse son téléphone portable, dans lequel est enregistré un film supposé montrer « comment les choses se sont réellement passées », entend-on sans voir plus que des bribes de son contenu. Il s’agit manifestement d’un enregistrement qui dénonce la violence policière. Cette mission, confiée par son ami mourant, va être le moteur du héros de Rags and Tatters1 et provoquer ses nombreux déplacements dans la capitale égyptienne. Car c’est un film d’errance que nous propose Ahmed Abdalla. Une errance dans le Caire de la révolution, métropole chaotique où l’on ne sait plus à qui se fier. Le fuyard — incarné par un excellent Asser Yassine — retourne dans son quartier de Sayyeda Zeynab où il est molesté. La chose la plus surprenante est que le film est quasiment muet : le héros ne parle presque pas et quand il s’adresse à quelqu’un, on n’entend pas ses paroles. Le réalisateur joue avec un certain talent du contraste entre le silence de son personnage principal et le tumulte ambiant. Il prend aussi à rebours l’un des ressorts principaux du cinéma populaire égyptien : le bruit.

Le héros fuit son quartier pour échouer dans la Cité des morts où il reçoit un accueil bienveillant. On découvre ensuite que le compagnon qui lui a donné le téléphone est un copte issu du « quartier des chiffonniers » du Mokattam. Ces deux quartiers sont des archétypes du quartier informel dans l’imaginaire égyptien et génèrent souvent des discours alarmistes : le nombre de leurs habitants est gonflé et les conditions de vie décrites comme un véritable danger d’épidémie pour la métropole. En montrant l’accueil plutôt favorable qu’y reçoit le héros du film, Ahmed Abdalla retourne le stigmate qui frappe généralement ces lieux. Alors qu’ils sont souvent présentés comme des repaires de brigands, ils se révèlent des endroits où l’on est encore capable de témoigner d’un peu de fraternité.

Rags and Tatters - YouTube
Bande-annonce

La pauvreté vertueuse

On retrouve d’ailleurs ce motif dans certains films du répertoire populaire égyptien. Les derniers hommes respectables (1984), raconte, par exemple l’histoire d’un professeur de province à la recherche d’une de ses élèves disparue lors d’une visite de classe au Caire. Il ne trouvera pour l’aider dans sa quête que les habitants d’un quartier des marges de la ville où l’on rencontre « les derniers hommes respectables » encore attachés aux valeurs traditionnelles de l’hospitalité et de l’honneur. Le professeur retrouve finalement la petite fille grâce aux chiffonniers qui connaissent chaque maison car ils les visitent quotidiennement pour collecter les poubelles. Un peu dans cette veine, Ahmed Abdalla se livre à un portrait généreux des habitants des quartiers déshérités. Le ton se fait même un peu pédagogique quand la parole est donnée à certains d’entre eux. Le témoignage prend des allures de reportage où le forain de la Cité des morts raconte qu’il est méprisé par les islamistes car il travaille dans les pèlerinages populaires, et le chiffonnier à quel point il est maltraité par ceux dont il ramasse pourtant chaque jour les poubelles. Les voix de ces témoins sont, de manière révélatrice, les seules qui soient intelligibles.

Le héros devient malgré lui un messager et se voit confier la mission de divulguer le film qui se trouve dans le téléphone de son ami. Ses nouveaux compagnons de la Cité des morts vont l’aider dans cette quête. Le personnage principal se rend aussi au Mokattam pour annoncer la mauvaise nouvelle à la famille de son ami décédé. Le film montre clairement que l’on a affaire à des coptes, probablement pour souligner que ceux-ci ont aussi été actifs dans la révolution.

Mise en scène de la violence interconfessionnelle

Plus difficile à saisir est la manière dont Abdalla s’est emparé d’un incident interconfessionnel qui a réellement touché le quartier du Mokattam. Il s’est saisi de faits qui se sont déroulés le 8 mars 2011 (près d’un mois après la chute de Hosni Moubarak) mais qui sont ramenés dans le film au cœur-même de la révolution. Les violences commencent au moment où le personnage principal se trouve enfin au siège du journal Masry al-Youm pour montrer sa vidéo. Le film — objet de la quête —, et la réalité se télescopent car les images des combats se déroulant au Mokattam apparaissent sur les écrans des journalistes alors qu’ils sont en train de visionner le film apporté par notre héros. On entend des bribes d’information — l’armée se trouve sur les lieux —, on voit des témoignages d’habitants du Mokattam (de vraies images d’archives) et l’on comprend confusément que des musulmans ont attaqué les chrétiens. Le héros s’y précipite sans hésiter pour tomber au milieu d’une bataille rangée, au cours de laquelle il trouve la mort, dans la scène finale du film.

Cet événement, largement oublié, est ainsi remis à l’avant-plan et a fait l’objet d’analyses par des universitaires2.

Entre politique et contemplation

Son occultation s’explique par le fait que c’est l’armée qui, au cours de son intervention de « maintien de l’ordre » a tué une dizaine de personnes. L’événement est donc souligné par Abdalla mais en pointillés, apparaissant comme éminemment ambigu : comme une manifestation de haine confessionnelle ou même un simple déchaînement aveugle de violence. Car ce qui frappe le plus dans ce film est l’absence de dénonciation. C’est l’impression de confusion qui domine, illustrée par l’errance du personnage.

Le film a le mérite de s’aventurer dans les marges du Caire, loin de la place Tahrir déjà surreprésentée dans les productions post-révolutionnaires. Le réalisateur semble vouloir nous montrer que le pays souffre surtout de problèmes sociaux et d’intolérance. D’ailleurs c’est au moment de la révélation, où l’on va découvrir le contenu du film, que la violence éclate au Mokattam. Comme si le réalisateur souhaitait au final nous renvoyer dans ce quartier pour montrer que c’est là que l’on doit chercher la vraie source des problèmes. Les chiffonniers, comme toujours, sont utilisés pour symboliser autre chose qu’eux-mêmes. Même le drame qui les a frappés leur échappe, tant il est sorti de son contexte.

Rags and Tatters est révélateur des énormes difficultés pour la jeunesse protestataire de formuler un discours politique. Un peu comme le héros du film qui est embarqué malgré lui dans sa mission, le réalisateur semble faire un film sur la révolution sans trop savoir quoi en dire. Ce refus du politique, ou cette difficulté à penser l’événement finit par aboutir à une sorte de mollesse dans le propos. On voit quelques méchants policiers, on sait que l’armée est au Mokattam mais sa responsabilité n’est pas explicitement évoquée. La souffrance sociale est dénoncée, mais les habitants de la Cité des morts et du Mokattam sont un peu naïvement placés du côté de la révolution, comme s’ils étaient en faveur du soulèvement parce que pauvres et rejetés. Ahmed Abdalla aurait peut-être gagné à se concentrer sur l’exercice qu’il maîtrise le mieux : celui de filmer un homme déboussolé perdu dans le chaos révolutionnaire, plutôt que d’essayer de donner à son héros la mission de dénoncer des injustices. Car le film se perd entre deux eaux : pas vraiment politique, pas vraiment contemplatif…

1NDLR. Approximativement "haillons".

2Gaétan du Roy, « La campagne d’al- Misriyyîn al-Ahrâr chez les chiffonniers de Manshiyit Nâser", Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej) ; C. Steuer (dir.), Les élections de la révolution in Egypte/Monde arabe n °10, 3e série, 2013 ; Mariz Tadros, Copts at the Crossroads. The Challenge of Building Inclusive Democracy in Egypt, AUC Press, 2013.