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Orient XII
Politique, culture, société, économie, diplomatie

Le leader d’Ennahda explique ses ambitions pour la Tunisie

De la révolution à la réforme

Le leader du principal parti politique tunisien a pour la première fois exposé à l’Institut de recherche et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (iReMMO) ses analyses et ses projets. Rien qui soit de nature à inquiéter l’opinion occidentale, la Tunisie de Rached Ghannouchi entend rejoindre le camp des pays démocratiques. Reste à voir si autant de modération affichée séduira son électorat.

Costume bleu pétrole, un pas de sénateur, le sourire aux lèvres et la poignée de mains facile — y compris avec les dames —, Rached Ghannouchi a passé fin juin un week-end parisien militant, diplomatique et journalistique. Le 23 juin à l’iReMMO, devant un auditoire fourni et attentif, il a présenté la vision et les options de son parti, Ennahda (la Renaissance en arabe), qui est de loin la principale formation politique tunisienne, et qui a succédé à la fin des années 1980 au Mouvement de la tendance islamique (MTI). Auparavant, il avait tenu plusieurs meetings et rencontré des personnalités françaises — notamment à l’Élysée où il s’est rendu —, mais pas, semble-t-il, François Hollande.

Son propos, exprimé en arabe mais dont la traduction en français a été suivie de près par cet ancien étudiant de la Sorbonne, est de clarifier la situation tunisienne. Il entend montrer avant tout la portée de la révolution qu’a connue son pays avec le renversement du régime de Zine El-Abidine Ben Ali resté au pouvoir pendant plus de 23 ans. «  La révolution tunisienne a fait entrer le monde arabe dans une nouvelle ère. Il pourra y avoir des allers et retours, mais le djinn1 est sorti de la bouteille et le peuple au pouvoir introduit le monde arabe dans l’ère moderne.  » Loin d’être une exception, la Tunisie a été l’étincelle qui a embrasé la région «  parce que nous partageons la même culture…  » Ghannouchi ne précise pas si sous ce mot très séculier il évoque la religion musulmane et/ou la civilisation arabe.

Mais depuis janvier 2011, un événement majeur a visiblement marqué le leader d’Ennahda : le coup d’État militaire de l’été 2013 au Caire. «  On a tenté d’exporter le coup d’État égyptien en Tunisie  », affirme-t-il sans en identifier les auteurs ni détailler les préparatifs, si préparatifs il y a eu…La tentative a échoué parce que la société civile, importante dans ce petit pays (à peine 10 millions d’habitants) est intervenue, a imposé sa médiation puis un compromis : les députés de l’opposition, qui boycottaient l’Assemblée nationale constituante où ils sont minoritaires, y sont revenus et la «  troïka  » des trois partis associés au gouvernement et au pouvoir depuis deux ans a accepté de l’abandonner.

Gouverner au consensus

Quel bilan tirer de ces deux années à la tête de l’exécutif  ? D’abord Ennahda s’est refusé à l’exercice solitaire du pouvoir et s’est associé à deux partis dont l’un est social-démocrate. Ensuite, le consensus, l’ijma, doit être la règle de gouvernement. Ghannouchi se méfie de la loi de la majorité qui polarise la société et crée de faux clivages : «  les deux grands courants qui s’opposent ne sont pas les islamistes d’un côté et les laïcs de l’autre, mais les partisans de la dictature et ses adversaires.  » Et de rappeler qu’en 2005 déjà, son parti est parvenu à s’entendre avec une fraction de l’opposition séculière pour adopter une plate-forme commune sur des questions comme la condition féminine, l’alternance au pouvoir, la liberté de conscience ou le refus de l’hégémonie d’un parti.

Aux prochaines élections législatives, Ennahda présentera ses candidats sous son drapeau sans s’allier à personne. En revanche, elle n’aura pas de candidat à la présidentielle qui suivra. «  Il faut un président de consensus  », désigné à l’avance par entente entre les partis sur le modèle de ce qui a été fait en 2013 pour l’adoption de la nouvelle Constitution et qui est tenté actuellement pour la définition d’un programme économique pour le deuxième semestre 2014 et les années suivantes. «  Notre ambition est d’être un modèle de démocratie réussie pour le reste du monde arabe  », explique Ghannouchi qui dit refuser toute idée de conquête du pouvoir. «  Nous avons quitté le gouvernement mais nous restons au pouvoir  », précise-t-il. Notamment à l’Assemblée qui fait les lois. Un peu à la manière de Léon Blum en 1936, le leader tunisien se place dans l’optique de l’exercice du pouvoir, pas dans sa conquête définitive par les islamistes qui imposeraient leurs vues à toute la société.

«  La Tunisie est un pays ouvert, il accueille 6 à 7 millions de touristes par an, 80 % de la population vit sur le littoral, on veut conserver cette ouverture…  », indique-t-il. Les mosquées doivent rester en dehors de la politique et les imams respecter une stricte neutralité «  comme les journalistes  ». Pas question non plus de chasse aux sorcières, les députés d’Ennahda se sont opposés à ce que les responsables du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de Ben Ali, soient interdits de candidature.

La modération est de mise

Au plan social et économique, si le modèle retenu est scandinave, le propos est plus vague en dehors d’une référence à la «  justice sociale  ». L’investissement étranger est bienvenu en Tunisie, les entreprises doivent faire des bénéfices et les syndicats ont parfois été excessifs dans leurs revendications, y compris au niveau de la centrale, l’Union générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT), partie prenante de la société civile par ailleurs. «  C’est un héritage de la France  », ironise Ghannouchi, sa filiation avec la CGT française n’en faisant pas a priori une institution naturelle de la cité musulmane.

Au premier rang des défis à relever figurent les salafistes. «  C’est un héritage de Ben Ali, ils ont été libérés par la révolution. Certains se sont lancés dans le trafic d’armes. Il y a deux catégories de salafistes, les non violents et les violents. Ceux-là, nous les combattons : ce sont des terroristes  !  »

Autant de modération et de largeur de vues ne peuvent qu’être entendues de ce côté-ci de la Méditerranée. Rached Ghannouchi s’est «  normalisé  » et ne ressemble plus guère, à 73 ans, au jeune révolutionnaire qui combattait Habib Bourguiba, le Combattant suprême depuis l’université ou l’exil et dénonçait sans relâche ses réformes comme «  impies  ». Ses adversaires les plus résolus continueront à voir dans cette évolution un effet de manche, un programme d’exportation destiné à convaincre les «  idiots utiles  » d’Europe et d’Amérique du Nord dont on guigne les capitaux.

Le vrai péril pour le leader d’Ennahda est pourtant à l’intérieur. En adoptant des options modérées sur lesquelles une bonne partie de son électorat ne se retrouve peut-être pas (37,1 % des suffrages en 2011) , et quelle que soit la tonalité des discours de ses candidats qui seront forcément plus sommaires et plus tranchés, il ouvre un boulevard aux partis salafistes qui peuvent espérer faire la jonction avec les déçus de la révolution, les jeunes diplômés sans emploi, les faubourgs paupérisés des grandes villes de la côte et le pays profond d’où est partie la révolution de janvier 2011.

Intervention de Rached Ghannouchi à l’iReMMO, le 23 juin 2014

 

1NDLR. Démon, mauvais esprit.