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Le printemps des peuples arabes

Le Printemps des Arabes, de Jean-Pierre Filiu pour le texte et de Cyrille Pomès pour les dessins, est un récit en bande dessinée des événements qui ont secoué les pays arabes en 2011 et 2012. Au cœur de cette histoire immédiate, les auteurs ont placé les femmes et les hommes, anonymes ou non, souvent très jeunes, qui ont payé de leur personne et parfois de leur vie leur aspiration à plus de justice et de liberté. Un album en forme d’hommage à leur courage et à leur détermination.

Il était une fois un jeune vendeur à la sauvette qui vivait dans une ville pauvre au sud de Tunis. « Le 17 décembre 2010, la police saisit sa carriole et toute sa marchandise : sept kilos de bananes, ainsi que des cartons de pommes et de poires. » Alors, Mohammed Bouazizi « s’asperge de térébenthine face à la préfecture… et craque une allumette. Ce sacrifice enflamme l’ensemble du monde arabe. » Dix jours plus tard, Zine el-Abidine Ben Ali s’enfuit en Arabie saoudite. Ainsi commence ce que Jean-Pierre Filiu nomme le « roman graphique » du « printemps des Arabes ».

En réalité, cette BD documentaire n’a rien d’un roman au sens classique : la fiction y occupe peu de place. Elle enchaîne chronologiquement, en seize chapitres qui sont autant de récits, les événements qui ont marqué l’actualité des pays arabes entre 2011 et 2012. Mais elle emprunte à la littérature — le roman, mais aussi le conte et même le récit épique — ses procédés narratifs : un rythme travaillé, un certain art du suspense et du coup de théâtre et le choix de la centralité des acteurs. Personnes réelles ou parfois personnages fictifs, ils forment tous ensemble une sorte d’épopée héroïque des prémices de la « révolution arabe » que l’auteur du texte appelle de ses vœux et à laquelle il a déjà consacré deux livres1.

Places de l’insurrection

De la place du 7 novembre – devenue la place Mohammed Bouazizi — à Tunis au campus de l’université d’Alep en passant par la place Tahrir du Caire, la place de la Perle à Manama, la place de la Résistance à Laghouat ou la place Tahrir de Sanaa, c’est l’espace public qu’invariablement les manifestants occupent, scandant les mêmes slogans d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre : « le peuple veut la chute du régime », « dégage », « le peuple et l’armée, main dans la main », etc. Pour mieux servir l’idée d’un effet domino d’un bout à l’autre du monde arabe, Cyrille Pomès réinstalle à chaque chapitre le vaste espace (symbolique) à conquérir par un trait libre et ample, des dessins qui souvent occupent toute la page et confèrent au propos une dimension épique. Les scènes, lyriques, débordent des cases, en un effet récurrent de vagues irrépressibles. Le traitement de la couleur privilégie les tons de gris, bleu-vert et d’ocre, où parfois perce le rouge des drapeaux, des flammes et du sang.

L’autre printemps des peuples

« Le printemps des Arabes » : l’allusion au « printemps des peuples » est directe, plus encore que l’expression désormais consacrée de « printemps arabe ». En 1848, en effet, l’Europe voit fleurir plusieurs révolutions populaires contre les pouvoirs monarchiques et les appétits impérialistes. Durement réprimées. « Les rois et les soldats croyaient faire des victimes, ils créèrent des héros. Cette figure de la dignité citoyenne paraît quelque peu morbide. Mais qu’aurait valu la démocratie si des humains n’étaient pas morts pour elle ? », écrit à leur propos Alain Garrigou2. Dans « le rendez-vous » de France-Culture du 6 juin 2013, Jean-Pierre Filiu précise à son tour : « On a voulu ne pas donner le grand récit, le “récit surplombant”, celui qui privilégie en général les intrigues de pouvoir ou les manœuvres diplomatiques, mais être au ras des peuples, au ras des gens qui sont justement ceux qui ont payé de leur vie pour aller vers un peu plus de liberté, même si le chemin est encore long ». Il s’agissait de les mettre au premier plan, de leur donner un visage, une substance. Pour changer le regard du public français, dit-il encore dans un autre entretien à Mediapart : prendre les lecteurs par la main pour les conduire dans cette histoire qui s’est ouverte avec le sacrifice de Bouazizi, auprès d’hommes et de femmes qui ont les mêmes aspirations que n’importe quel citoyen européen, et dont le rêve de liberté est si fort qu’ils ont risqué — qu’ils risquent — parfois leur vie pour le défendre.

Tawakul, Gyath, Hamza et les autres

Défilent tout au long des chapitres des figures célèbres ou anonymes, autour desquels chaque récit est structuré. En Égypte, la récupération par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) est vécue comme une confiscation de la révolution. Le romancier Alaa Al-Aswany côtoie Ahmed Harara, un dentiste qui a perdu ses deux yeux du fait des tirs des forces de l’ordre sur la place Tahrir. Au Yémen, le combat non violent des paysans de Jahachine se mêle aux révoltes qui conduisent le président Ali Abdallah Saleh à quitter le pouvoir ; émerge la figure de Tawakul Karman, une journaliste yéménite qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 2011 pour son activisme non violent contre le régime de Saleh. Dans un premier récit sur la Syrie, le cheikh Jawdat Saïdi défie le régime depuis des années en lui opposant sa liberté de parole tandis que Ghyath Matar, pacifiste de 26 ans, est torturé à mort par le même régime. En face de Mouammar Kadhafi en Libye, Fathi Terbil, jeune avocat et militant des droits de l’homme et Mahdi Zeyo, cadre sans ambition et père de famille qui, du jour au lendemain, se sacrifie en jetant sa voiture bourrée d’explosifs contre la caserne Al-Fadil.

Le Maroc est représenté à travers l’expérience du Mouvement du 20 février. Oussama Khlifi, fils de policier, s’opposant à la corruption de la classe politique et à la mainmise du Makhzen sur le pays, lance sur internet un appel à la contestation. Le roi y répond d’abord par un discours, puis par la mise en place d’une nouvelle Constitution. En Arabie saoudite, Hamza Kashgari, « le Téméraire », est accusé de blasphème pour avoir imaginé un dialogue avec le prophète Mohammed sur son compte Twitter. Incarcéré à Riyad depuis le 12 février 2012, il attend toujours d’être jugé. L’Algérie est quant à elle présentée à travers le mouvement des chômeurs de l’oasis de Laghouat et de ses bidonvilles, réprimé par la police en janvier 2012.

Pendant ce temps, dans leur prison à ciel ouvert, les jeunes rappeurs de Gaza rêvent aussi de liberté, loin des déchirements fratricides du Hamas et du Fatah et de la répression israélienne...

La Syrie occupe bien sûr une place majeure dans l’ouvrage, des premières manifestations à l’organisation de la rébellion. Le livre se clôt, sans commentaires, sur le bilan de vingt mois de « révolution syrienne » selon les chiffres de l’ONU de janvier 2013 : « estimé à 40 000 morts, il est en fait de 60 000. »

La révolte au cœur

Les seize récits illustrent l’histoire sans cesse recommencée du soulèvement populaire contre des régimes autoritaires, comme une démonstration par le nombre et la répétition de la volonté révolutionnaire en marche dans le monde arabe, inéluctable selon Jean-Pierre Filiu. Cette démonstration passe aussi par le choix de « zoomer » sur des parcours individuels divers, pour mieux exprimer le fait que la révolte est au cœur de chacun ou de n’importe qui, profondément ancrée. Manière d’invalider d’avance tous les arguments complotistes. Le dernier chapitre, intitulé « La fin des complots », insiste d’ailleurs explicitement sur la place de la psychose du complot et des théories de la conspiration, instrumentalisées par les dictatures. Ainsi parlent les morts : Mouammar Kadhafi assène que « les partis et les élections ont été inventés par l’Occident pour nous asservir » tandis que son voisin Hafez el-Assad affirme que « les terroristes armés par Israël veulent ruiner notre socialisme arabe » et que pour Saddam Hussein, « les barbares de la Perse sont les éternels ennemis de la nation arabe ». À ces figures renvoyées au passé est opposée en dernière page la galerie de portraits des nouveaux héros « qui se sont levés pour reprendre en main leur destin. »

L’ouvrage est didactique, complété par un index, une bibliographie et une sitographie. Les chapitres sont inégalement intéressants et certains semblent un peu rapides (« La perle du Golfe », « Le ciel de Tripoli »), d’autres en marge des événements décrits (l’étrange « Rap à Gaza »). Mais la plupart mettent en avant les aspects sensibles de l’histoire vivante que sont la violence, la douleur, la colère, les sacrifices individuels, la singularité des trajectoires qui se fondent dans une revendication collective, unitaire, de justice, de liberté et de démocratie.

1La Révolution arabe : dix leçons sur le soulèvement démocratique, Fayard, 2011 et Le nouveau Moyen-Orient. Les peuples à l’heure de la révolution syrienne, Fayard, 2013.

2«  1848, le printemps des peuples  », Le Monde diplomatique, mai 2011.