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Le projet impérialiste napoléonien en Égypte

L’un explore « une boucherie permanente » à travers les récits croisés des Français et des Égyptiens. L’autre décrit une première immigration arabe en France dans la foulée du retour d’Égypte. Deux historiens, le premier américain, le deuxième australien tentent de revisiter l’un des événements fondateurs des relations entre Orient et Occident : la conquête manquée de l’Égypte par Napoléon Bonaparte.

Dans Bonaparte et la révolution française d’Égypte, Juan Cole, professeur d’histoire à l’université du Michigan, spécialiste du Proche-Orient et auteur d’un blog de référence sur la région entend montrer que le choc entre le conquérant républicain et la civilisation islamique annonçait une longue période de malentendus et d’échecs, aboutissant de nos jours aux désastreuses interventions américaines en Irak. Dans Une France arabe, Ian Coller, enseignant à l’université La Trobe de Melbourne, explore pour sa part les suites peu connues de l’expédition d’Égypte, l’arrivée en France de milliers d’Égyptiens ou de ressortissants d’autres nations de l’empire ottoman qui avaient lié leur destin à celui du général conquérant.

Les deux ouvrages donnent de la chair à l’Histoire à travers des destins individuels. Juan Cole a pioché dans les mémoires des deux côtés, français et égyptien, pour illustrer la complexité de ce « choc des civilisations ». Au début du livre, nous sommes avec les 20 000 soldats et les milliers de marins qui embarquent à Toulon et en Corse pour une destination inconnue. Le secret a été gardé sur l’objectif de la flotte. « J’étais loin d’avoir aucune idée de la nature de l’armement qui se préparait et encore moins de notre destination quand je me précipitai comme tant d’autres jeunes gens dans cette expédition aventureuse », écrit un jeune officier, Jean-Gabriel de Niello Sargy. « J’étais séduit par la renommée du général en chef et par l’éclat de nos armes ; c’était un délire, un entraînement presque universel ».

L’entreprise coloniale ratée de Bonaparte

Napoléon Bonaparte, lui, sait ce qu’il fait. Du moins le croit-il. À côté de ses buts stratégiques — couper la route des Indes à l’Angleterre —, le projet qu’il a présenté au Directoire est celui d’une colonisation. Où l’on retrouve un paradoxe promis à une longue existence. Pénétrés des idées des Lumières, les parlementaires français se sentent un devoir de « régénérer » un pays à demi barbare auquel il convient de rendre sa grandeur antique tout en lui apportant la modernité. Des historiens modernes, et en particulier Henry Laurens1, à qui Juan Cole rend hommage, ont déjà fait justice de cette mythologie, démontrant le caractère colonial de l’entreprise et rappelant les nombreux liens déjà tissés entre les deux rives de la Méditerranée.

La postérité de la propagande de l’époque est soulignée par Cole : « L’écho puissant des proclamations de Bonaparte résonne dans les discours des néoconservateurs de l’administration Bush qui tentaient de justifier leur mésaventure catastrophique en Irak ». Les malentendus se répondent d’un siècle à l’autre. Comme plus tard les Américains, les Français manquent d’arabisants. Les élites égyptiennes ne comprennent pas grand-chose à la première proclamation de Bonaparte qui affirme être venu en libérateur. Et pour cause : le texte est rédigé par l’orientaliste Venture de Paradis dans un dialecte tunisien bourré de fautes.

La tentative du général pour obtenir une légitimité religieuse échoue piteusement. Bonaparte se prétend musulman, puisqu’il prie un Dieu unitaire, selon le déisme abstrait de la Révolution. Une ruse grossière qui ne prend pas avec les autorités religieuses, comme le raconte l’historien Mustafa Al-Ahnaf, cité par Cole. Quand Bonaparte demande aux oulémas de l’université d’Al-Azhar d’édicter une fatwa imposant obéissance au nouvel État, le président de ces savants religieux Cheikh Abdallah El-Cherkaoui lui répond : « Vous voulez la protection du Prophète, il vous aime…Vous voulez relever la gloire de l’Arabie…Faites-vous musulman ; 100 000 Égyptiens et 100 000 Arabes viendront de l’Arabie, de Médine, de La Mecque se ranger autour de vous ! »

L’appel à la guerre sainte lancé par le sultan Sélim III mit fin à ces tentatives de ravir l’Égypte à la Sublime porte. Bonaparte changea alors de tactique pour s’appuyer sur les chrétiens coptes, communauté à laquelle il promit de rétablir « une dignité et des droits inséparables de l’homme, qu’elle avait perdus ». Une tactique qui préfigure les méthodes de division confessionnelle des Français en Algérie avec la citoyenneté accordée aux juifs, puis en Syrie et au Liban après la première guerre mondiale. La même idée fut appliquée par George W. Bush en Irak, s’appuyant sur les chiites au détriment des sunnites, avec les résultats que l’on voit aujourd’hui.

La force des armes échoua elle aussi. Les Français ne purent jamais contrôler le territoire. Constamment harcelés, ils répondaient aux embuscades par des massacres, Bonaparte ordonnant fréquemment de décapiter tous les hommes d’un village et de planter leurs têtes sur des piques. Jusqu’à la grande révolte du Caire du 21 octobre 1798, qui fit 800 morts côté français et 5 à 6000 morts chez les insurgés. Le bilan de ce grand choc entre Orient et Occident, rappelle Juan Cole, est celui de l’« expérience pionnière d’une forme d’impérialisme utilisant des institutions et une rhétorique libérales pour extorquer des richesses et gagner des avantages géopolitiques ».

Les Arabes français, des sujets sans droits

La suite de cette histoire se déroule sous nos yeux. Ses conséquences immédiates sont moins connues. Qui se souvient du destin des centaines d’ « Égyptiens » qui débarquèrent en France quasiment dans les bagages de Napoléon ? Militaires, commerçants, intellectuels, ils avaient secondé la tentative coloniale française en Égypte et étaient obligés de la quitter pour leur propre sécurité. Ils ne furent pas les seuls. Un peu plus tard, une vague de chrétiens grecs-catholiques syriens arriva en France pour fuir les persécutions d’autres chrétiens, les grecs-orthodoxes. Qui leur reprochaient leur union à l’Église de Rome et aux Français…

Une grande partie de ces réfugiés étaient donc chrétiens, mais il y avait aussi des musulmans. Leur vie en France se déroula entre deux conquêtes coloniales françaises dans le monde arabe, de 1798, date du débarquement des troupes françaises à Alexandrie, à 1830, lors de la conquête de l’Algérie. Pendant cette trentaine d’années, sur deux générations, ils tentèrent de créer une « France arabe », que Ian Coller tente de reconstruire à partir d’archives inédites et de belles gravures montrant des personnages en costume oriental vivant au milieu de la population parisienne. Une société fragile et mouvante, pensionnée par l’État, qui « tentait d’embrasser une spécificité arabe, aux côtés d’un sentiment de “francité” ». Il y avait les soldats, qui rêvaient de reconstituer une force militaire armée pour retourner se battre en Égypte, et qui finirent par intégrer la Grande armée de Napoléon dans le corps des « Mamelouks ».

Parmi les intellectuels se détache la figure de Joseph Agoub, Égyptien d’origine arménienne, arrivé à Marseille à l’âge de six ans. Professeur au collège Louis-Le-Grand, traducteur de la littérature arabe, il écrivait aussi des poèmes en français et se voulait « le premier Arabe qui ait compris Virgile, admiré Racine, médité Montesquieu ». Personnalité parisienne, fêté dans les salons littéraires les plus en vue, il perd tout brutalement en 1831 — poste, notoriété et éditeurs. La France est en train de conquérir l’Algérie. Le monde arabe est pour Louis-Philippe un objet de colonisation. La question du statut des Arabes français, restée floue jusque-là, est résolue : ils sont renvoyés, comme les Algériens, à l’état de sujets sans droits.

Agoub quitta Paris et rentra à Marseille et y mourut à 37 ans, pauvre et oublié. Marseille, la communauté des « Arabes » avait déjà subi de plein fouet la chute de l’empire : le 25 juin 1815, après la chute de Napoléon, des milices royalistes aidées par une foule en furie massacrèrent tous ceux que désignait leur couleur de peau ou leur habillement au cours d’un « pogrom » qui fit des dizaines de morts.

La « France arabe » sombra dans l’oubli. Coller y voit la première d’une longue série d’intégrations ratées. Son livre est dédié à Zyed Benna et Bouna Traoré, les deux adolescents morts en octobre 2005 après s’être réfugiés dans un transformateur électrique pour échapper à la police. Leur décès déclencha des émeutes dans toutes les grandes villes de France. « Il est difficile, pour certaines populations, d’arracher une forme de reconnaissance à l’État français », conclut l’historien.

1Henry Laurens, L’expédition d’Égypte, 1798-1801, Le Seuil, collection Points Histoire, 1966.