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Le roman de l’Arabie

Une oeuvre majeure de la littérature arabe

Dans Villes de sel, Abdul Rahman Mounif raconte la transformation de la péninsule arabique après la découverte du pétrole. Né à Amman en 1933 d’un père saoudien et d’une mère irakienne, l’auteur a consacré cinq tomes à cette spectaculaire mutation, publiés entre 1984 et 1989. Dans L’errance, il plante le décor et décrit la façon dont les oasis seront transformées et la vie de leurs habitants totalement bouleversée par l’arrivée des Américains, avec la complicité d’Arabes cupides ou naïfs. C’est l’une des œuvres les plus marquantes de celui qui fut l’un des plus grands romanciers du monde arabe, pour la première fois traduite en français.


Tout commence dans l’oasis minutieusement décrite de Wadi al-Ouyoun : « au cœur d’un désert hostile, impitoyable, surgit cette tâche verte, comme jaillie du ventre de la terre ou tombée du ciel, en contraste parfait avec ce qui l’entoure. Les palmiers dans le lit de l’oued, des sources qui jaillissent (…) un miracle (...) cerné de collines ». La vie y est simple, rythmée par les saisons, les mariages, les naissances et le passage des caravanes auxquelles on offre l’hospitalité. Les familles de Bédouins vivent en harmonie avec la nature. Le vent, la chaleur, le manque d’eau, tout dépend de la clémence de Dieu et ici plus qu’ailleurs, on en est conscients. Alors on patiente dans les moments les plus rudes et on se réjouit quand les prières sont exaucées.

La vie suit son cours, immuable, jusqu’au jour où débarque un groupe d’Américains, munis d’une recommandation adressée par l’émir au cheikh de la tribu. Les visiteurs sont bien accueillis, tradition hospitalière oblige. Mais Mut’ih al-Hadhal, l’un des piliers de la tribu, se méfie immédiatement de ces intrus : il « pressentait qu’une chose terrible allait leur arriver et les commentaires des autres n’y faisaient rien. (…) Une intuition de prophète habitait son âme et son existence ». Ils prétendent chercher de l’eau, mais le père de famille n’y croit pas une seconde. Qui sont ces « diables » qui parlent arabe et citent le Coran par cœur mais n’ont ni pudeur ni respect ? 
Sont-ce des « djinns »  ? Les esprits des Bédouins vacillent entre croyances islamiques et superstitions arabes.

« Si on les laisse faire, ils vont retourner tout le wadi et nous y enterrer ! », s’indigne Mut’ib, à quoi son fils Sha’lan rétorque « avec une ombre de reproche », « c’est l’affaire du gouvernement, s’il est au courant et que l’émir nous dit que ça ne nous regarde pas, il n’y a rien à faire ». Oui, l’émir est au courant, mais Mut’ib pense qu’il ignore ce qui se trame dans l’oasis. Il a tort. « Vous serez bientôt les plus riches et les plus heureux des hommes… comme si Dieu n’avait d’yeux que pour Wadi al Ouyoun », assure l’émir avant de dévoiler le secret : « sous nos pieds il y a une mer de pétrole, une vraie mer d’or, nos frères sont là pour nous aider. » Mais ces Américains n’ont aucun respect pour les Bédouins qui se sont imposés comme en terrain conquis. Les habitants les désignent de manière peu flatteuse : « les bâtards », « les diables », « les fils de p*** », mais l’émir les qualifie de « frères ».

Ibn al-Rashid, une autre figure de la tribu, se laisse séduire. Allié des Américains, il est prêt à tout pour les satisfaire, même à trahir les siens et à renier les principes transmis par ses aïeux. Il ne sera pas le seul. Mut’ib mènera la résistance puis finira par quitter femme et enfants, pour devenir une figure mythique. Le récit plonge alors dans le fantastique et le destin des habitants prend un tour tragique.

Tout le monde est forcé de s’exiler. Attirés à Harran, petite ville côtière, appâtés par l’argent, les fils de la tribu trahissent leurs pères. Mais ceux qui étaient hier les maîtres des lieux se retrouvent dans des baraques de fortune, « des caveaux ». Ils deviennent ouvriers au service d’un projet qui va les détruire et sous les ordres d’étrangers qui les méprisent. Les deux univers ne se mélangent quasiment pas, sauf à l’occasion du mariage d’un Arabe — personnage éminent. Reçus comme des frères, les Américains, pour certains, se comportent comme dans un zoo, mitraillent les invités avec leurs appareils photo, les raillent.

La petite ville se transforme en un monstrueux port, les Bédouins découvrent la mer, cette mer qui leur fait peur et emportera l’un d’entre eux. Elle apporte aussi son lot de bateaux de croisière, où des Américaines à demi-nues se livrent à des orgies. C’en est trop pour ces Arabes qui n’ont jamais vu des femmes se comporter ainsi et sont pour la plupart séparés des leurs. Ils en perdent la raison, ne mangent plus, ne dorment plus, ne pensent plus qu’à elles.


Mais finalement, les fiers Bédouins se révolteront et c’est sur ces révoltes que ce premier tome s’achève, pour mieux donner envie aux lecteurs l’envie de lire le suivant.

Abdul Rahman Mounif est l’auteur d’une dizaine de romans qui lui ont valu le premier Grand Prix du roman arabe. « Personne ne s’était étonné, lors du premier congrès du roman arabe tenu au Caire en 1998, que Mounif ait été consacré par ses pairs comme le premier des romanciers arabes, après Mahfouz qui avait parrainé la rencontre », explique Hassan Daoud. Jusqu’à présent, un seul de ses livres, À l’Est de la Méditerranée avait été publié en français. Ce premier tome de Villes de sel a été traduit par France Meyer, qui a effectué un travail minutieux et offre un texte aussi imagé et bien écrit que l’œuvre originale. Il s’inscrit dans une nouvelle vogue littéraire « à l’heure où les romanciers novateurs se plaignaient du manque de lecteurs, les romans de Mounif étaient recherchés et lus par les écrivains, les professeurs des écoles et des universités, les lecteurs des journaux, les politiciens de tous bords et les leaders des mouvements nationaux et pan-arabes », selon Daoud. Pour Éric Gautier, « c’est dans ses romans du désert que Mounif s’est véritablement révélé et qu’il a le plus innové. L’itinéraire personnel de l’écrivain doit naturellement être pris en considération. Fils d’un Saoudien originaire du Nejd, et lui même expert dans le domaine de l’économie pétrolière, il a pu compter, lors de l’élaboration de Mudun al-milḥ (Villes de sel) et de ses autres romans du désert, sur les données issues d’une expérience vécue.

Villes de sel, son huitième roman, est une pentalogie sans équivalent dans la littérature arabe contemporaine, moins par ses dimensions (5 tomes et 2446 pages), que par l’importance des thèmes qui y sont abordés ».