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Le souvenir lancinant des martyrs égyptiens

Jour de colère, jours de deuil

Il y a trois ans jour pour jour, des milliers d’Égyptiens descendaient dans les rues pour dénoncer le pouvoir policier. Le photographe Denis Dailleux rend hommage aux personnes tuées lors de ce « jour de la colère » qui marquera un tournant dans la révolution égyptienne.

Leurs portraits et leurs visages hantent les rues du Caire. La rue Mohammed Mahmoud a été renommée à leur mémoire « rue des Martyrs », tout comme la station de métro qui s’appelait auparavant « Moubarak ». Combien sont-ils à avoir été tués depuis le début de la révolte égyptienne, le 25 janvier 2011 ? Le ministère de la santé fait état de 840 morts et 6467 blessés, rapporte Amnesty international. « Il va de soi que les chiffres réels sont plus importants », note l’ONG.

Pour que ces morts ne restent pas de simples chiffres, Daniel Dailleux a tenu à raconter leur histoire en allant à la rencontre de vingt familles qui ont perdu un père, une fille, un mari, un frère. Le photographe, qui séjourne au Caire depuis une vingtaine d’années a travaillé avec Mahmoud Farag, un artiste et vidéaste égyptien, et l’écrivain marocain Abdellah Taïa. Avec Farag, Dailleux interviewait les familles. Le travail, qui s’est étalé sur quatre mois était éprouvant. Mahmoud Farag est décédé en 2012, avant la fin de l’ouvrage. Abdellah Taïa a terminé les traductions et rédigé l’introduction du livre. Les trois hommes laissent une trace de la vie des martyrs de la révolution à travers des photos présentées sous la forme de triptyques (portrait du martyr, de ses parents ou de membres de sa famille, de son lieu de vie) et un livre.

Le photographe s’est particulièrement intéressé aux martyrs du 28 janvier 2011. Trois jours après le début des premières révoltes, une insurrection secoue le Caire et l’Égypte. Des jeunes gens manifestent contre l’omnipotent pouvoir policier. Des snipers installés sur les toits tirent. Ils visent la tête, la poitrine. Ce "vendredi de la colère" marque un tournant dans la révolution égyptienne : c’est là qu’elle a réellement débuté1. Le 30 janvier, les photos des personnes tuées circulent déjà sur la place Tahrir, brandies par leurs amis. « C’est à cet instant précis que j’ai décidé que je rendrais hommage à ces jeunes héros égyptiens en photographiant leurs parents et leur lieu de vie pour que ces disparus ne deviennent pas des oubliés », explique Denis Dailleux.

Ces victimes ne sont pas forcément mortes sur la place Tahrir ou lors de manifestations. La jeune Hadir Adel Soleiman, 14 ans, était promise à un brillant avenir par ses professeurs. Une balle lui a transpercé le cœur alors qu’elle saluait un cortège depuis son balcon. Elle est morte devant ses parents, qui voyaient d’un mauvais œil les révoltes que leur fille comprenait et admirait de loin.

Contrairement à son mari Oussama, Souha soutenait les révoltes. Lui ne pensait qu’à travailler pour subvenir aux besoins de sa femme, de ses deux filles et de son fils. Le 28 janvier 2011, Oussama empêche Souha d’aller manifester. Il n’ira pas non plus. Un concours de circonstances l’amène à accomplir la grande prière du vendredi à la mosquée de la place de Gizeh, un point de ralliement des manifestants. Il est tué d’une balle tirée par un sniper devant la mosquée, juste après la prière.

Ainsi, le photographe et le cinéaste s’infiltrent dans la dimension intime de la révolution. Ils donnent vie à ceux qui restent et qui ont payé le plus lourd tribut pour la « liberté » du pays ou à ces familles de simples passants ou témoins, dont la mort a croisé le chemin. Les photos racontent l’un des aspects les plus douloureux de cette révolte contre le pouvoir qui n’en finit pas de voir la liste des morts et des blessés s’allonger.

Balles en caoutchouc ou non, gaz lacrymogènes, canons à eau, fusils, camions blindés lancés à toute allure sur les manifestants2 : ce travail tend à rappeler que les mouvements pacifiques sont durement réprimés depuis le début des révoltes et que parler d’« affrontements entre manifestants et forces de l’ordre » ne rend pas compte du déséquilibre des forces.

Les manifestations sont désormais limitées par une nouvelle loi mise en place par le gouvernement de Adly Mansour. Celles qui étaient destinées à commémorer le troisième anniversaire de la révolution ont fait au moins 64 morts, 247 blessés et 1079 civils ont été arrêtés3.

2Source : Amnesty international.

3Chiffres communiqués par les ministères de la santé et de l’intérieur, le 27 janvier 2014.