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Le « voile islamique » au crible des textes

Tout le monde parle du « voile islamique » des deux côtés de la Méditerranée, mais qui sait de quoi il parle ? On trouvera la réponse à cette question – et à d’autres soulevées par ceux que taraude l’habit de la musulmane – dans Des mots, des voiles, des femmes en islam, un livre de la Franco-Libanaise Nadia Kantari qui vient de paraître.

Des mots, des voiles, des femmes en islam est une étude savante qui contraste avec l’ignorance des publicistes « voilophobes ». Désireuse d’avoir le cœur net sur ce que prescrit sa religion du vêtement féminin, Nadia Kantari décortique avec compétence et conscience ce qu’en rapportent le Coran, son commentaire exégétique (tafsir), la Sunna, la jurisprudence sunnite (fiqh), les quatre écoles juridiques sunnites et le chiisme jaafarite, en prenant soin de rapprocher ses conclusions de ce que l’on sait des pratiques sociales des sociétés considérées. Il fallait ses talents de traductrice, métier qu’elle a longtemps exercé, sa posture sociologique et sa conscience politique pour parvenir à son résultat clair, édifiant, confondant même : personne ou presque ne sait vraiment de quoi il parle !

Le hijab-rideau

Commençons par le voile de tête — hijab —, puisqu’on rencontre le mot dans le Coran. On sait la difficulté extrême de traduire un livre saint qui ne suit pas d’ordre chronologique ni même parfois logique, use d’une langue dont la vocalisation peut prêter à confusion et emploie des mots dont le sens a divergé par la suite. Ainsi en va-t-il pour le hijab du verset 53 de la sourate 33 :

Si vous (les musulmans) leur demandez (aux épouses du Prophète) quelque objet, demandez-le leur derrière un rideau (hijab).

Quelle différence entre le hijab-rideau ou tenture du Coran et le foulard qu’il désigne aujourd’hui ! Remarquons, de plus, qu’il s’agit ici, d’une part, de bienséance et non de dogme et, d’autre part, que l’obligation touche uniquement les épouses de Mohammed, dont la même sourate assure : « Vous n’êtes comparables à aucune autre femme » (verset 32). Le Coran n’astreint donc nulle autre femme à quelque hijab que ce soit et prévient que tout mimétisme irait à l’encontre de ses prescriptions. C’est aussi à ces seules épouses qu’il réserve la claustration édictée au verset 33 (« Restez dans vos foyers ! »).

« Dis aux croyantes de rabattre leur khimar sur leurs échancrures »

On objectera qu’au-delà de cette homonymie trompeuse, le Coran comporte d’autres dispositions sur le vêtement féminin. On y rencontre effectivement deux habits désignés par les mots khimar et jilbab, mais ceci ne nous avance guère, car nous ne disposons d’aucune description d’époque précisant ce qu’ils recouvrent, au sens propre comme au figuré… Tel est d’ailleurs le cas de beaucoup de noms de vêtements, qui désignent des réalités évolutives. Ces deux appellations sont tombées en désuétude, mais on peut conclure d’autres occurrences dans des textes anciens que le jilbab désignait à l’époque du Prophète une large pièce d’étoffe à enrouler autour de soi, dont les mantes que des femmes arabes revêtent traditionnellement de nos jours s’approchent sans doute. D’origine éthiopienne, le mot n’est pas connoté sur le plan religieux. Le verset 59 de la sourate 33 enjoint les femmes musulmanes de « rabattre sur elles un pan de leur jilbab », sans préciser ce qu’elles doivent cacher, pour se différencier des non-musulmanes, donc dans un objectif communautaire et non dogmatique.

Le khimar semble, quant à lui, avoir désigné le vêtement plus léger porté chez soi ou sous le jilbab quand on sort : « Dis aux croyantes de rabattre leur khimar sur leurs échancrures (juyub, c’est-à-dire entre les seins) et de ne montrer leur zina (parures ou agréments) » qu’aux membres proches de leur famille (sourate 24, verset 31) ! Il s’agit cette fois de pudeur. La première photo jamais prise d’une femme en costume traditionnel du Hedjaz confirme cette double strate, khimar couvert d’un large drap correspondant au jilbab.

Pascal Sébah, « Femme de Djeddah », 1873
in Louis Blin, La Ville d’Ève. Djeddah dans l’iconographie française jusqu’en 1940, Paris Geuthner, 2021.

Une morale sociale consacrée par la religion

On connaît la répartition entre premières sourates mecquoises et sourates médinoises postérieures, relevant d’un contexte influencé par la Bible. Médinoise tardive, la sourate 24 peut ainsi être rapprochée du passage du Nouveau Testament demandant aux femmes de « se vêtir avec pudeur et modestie sans se parer de tresses, ni d’or, ni de perles » (Timothée 2, 9). Elle rappelle les Bédouines coquettes de l’aube de l’islam à l’ordre de bienséance dont le modèle figure dans les traités de l’Église syriaque orthodoxe, diffusés dans l’Arabie de l’époque depuis une société alors plus « moderne ». Il s’agit donc d’une morale sociale consacrée par la religion, en l’occurrence celle de la communauté des croyants en cours de formation, en rupture avec le milieu bédouin.

On trouve dans la poésie bédouine antéislamique un autre atour féminin, le bourqou‘, mince masque de cuir revêtu jusqu’à nos jours par les Arabes du Golfe, qui n’a rien à voir avec la bourqa‘ qui couvre tout le corps en Afghanistan et ne laisse qu’une grille à la hauteur des yeux (il faut encore une fois se méfier des appellations trompeuses).

Les objurgations de la sourate 24 sont de nature sociale et non religieuse. Leur application se heurtera d’ailleurs à la nature rétive à toute autorité des Bédouins, proverbiale dans la littérature arabe. Le Coran prend acte de leur anarchie foncière en ne donnant que de vagues conseils en matière de vêtements et, plus généralement, en admettant que n’existe « nulle contrainte en din » (sourate 2, verset 256), c’est-à-dire dans le « bon chemin choisi » (rouchd, comme mentionné juste après) et non seulement en matière de religion (autre traduction anachronique), y compris en ce qui concerne l’habillement. Mais l’absence de consignes vestimentaires strictes et de toute obligation de se couvrir le visage ou les cheveux dans le Coran s’est avéré un cadeau empoisonné pour les femmes, car elle a laissé la voie libre aux théologiens (masculins) qui s’y sont engouffrés pour sanctifier les us patriarcaux en interprétant le dogme. Les nombreuses musulmanes qui ont adhéré à leur exégèse revêtent de nos jours un hijab malgré l’absence de prescription coranique, aussi persuadées qu’il s’agit d’une obligation canonique que, de leur côté, les religieuses coiffées d’un hijab catholique…

La charia, élaborée bien après le Coran, est passée par là. Et pourtant… Nadia Kantari montre par le détail que ni la Sunna, ni l’exégèse n’édictent de règles précises en matière d’habit féminin, s’étendant d’ailleurs davantage sur celui de l’homme. Pourquoi et comment est-on passé de vagues prescriptions coraniques visant à distinguer les musulmanes des autres femmes dans le but probable de consolider les rangs du petit groupe des premiers convertis, à des règles à prétention universelle ? Comme le Coran sacralise l’infériorité de la femme (cf. notamment les sourates 2, verset 228 et 4, verset 34), tout en améliorant sa condition d’avant l’islam, la musulmane devra se plier aux règles sociales édictées par les hommes, y compris sur le plan vestimentaire.

L’inverse du dogme

On comprend alors la variation de son habit au fil du temps et de l’espace, mais aussi la tendance de l’homme à rattacher ses injonctions au dogme. En société patriarcale, il y va de son honneur. Certains théologiens exégètes considèreront que les cheveux forment une parure (zina), à couvrir donc, les oreilles et la gorge devenant aussi des éléments de séduction à dissimuler ! Encore leur dévoilement ne serait-il que juridiquement blâmable (makrouh) et non illicite (haram). Rien par contre ou presque sur le voile intégral (niqab), récusé par beaucoup d’oulémas et dont l’occurrence dans l’histoire paraît erratique. L’habit, notamment féminin, semble importer trop pour se plier à des règles religieuses rigides. Tout d’abord, car il est de nature culturelle donc évolutive, à l’inverse de tout credo, la mode étant l’inverse du dogme. Ensuite, car la tolérance en la matière représente une condition nécessaire à l’universalité de l’islam. Une simple visite à la grande mosquée de La Mecque, où se mêlent les fidèles du monde entier, est édifiante à ce sujet. Il n’existe pas plus d’habit islamique que de voile islamique, mais des musulmanes qui s’habillent et se voilent suivant des coutumes variées, mais qualifiées telles.

Tout groupe humain a besoin d’afficher son identité collective. Or, la femme en est la conservatrice et son habit le marqueur, tel un drapeau. On raconte que Mohammed en campagne arborait pour bannière le voile noir de son épouse préférée Aïcha. Considérer le voile féminin comme un drapeau musulman revient à transformer celui-ci en arme politique et la femme en porte-drapeau. Nous ne sommes alors plus dans la religion, mais dans l’histoire, ce qui amène l’autrice à conclure avec philosophie : « Libre à la femme de porter ou non le voile, en connaissance de cause, et non sous les pressions sociale, politique ou patriarcale ! »

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