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Les médias en Tunisie entre État, société et « transition insolite »

L’histoire des médias en Tunisie est étroitement liée à celle du monde politique qu’incarnait l’institution étatique. Mais depuis la « Révolution de jasmin » de 2011, les Tunisiens sont passés en un temps très court à une situation de transition où le rôle et la place de l’État doivent être redéfinis face à l’éclosion d’un nouveau paysage médiatique en pleine effervescence. Larbi Chouikha, professeur à l’Institut de presse et des sciences de l’information de l’université de la Manouba, raconte cinquante ans de cette « difficile transformation ».

Dans les premiers temps de l’indépendance de la Tunisie, au tout début de la présidence d’Habib Bourguiba, les médias sont sous contrôle. La parution d’un titre de presse, sa diffusion, ses ressources financières dépendent entièrement du bon vouloir de l’administration publique qui autorise ou non, finance ou non, selon un « code de bonne conduite » plus ou moins implicite et dicté par les contingences politiques.

À partir des années 1970, le pouvoir politique entre dans un processus de « décompression autoritaire » sous la pression des crises politiques et sociales qui le traversent. En 1977, les premiers journaux indépendants apparaissent dans le sillage d’Ech Chaab (Le Peuple), le journal de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), première tentative d’autonomie de la centrale syndicale alors dans le giron du parti unique. Mais l’embellie est de courte durée. Au cours de ce qui restera dans les mémoires sous le nom de « Jeudi noir »1, l’UGTT organise une grève générale contre le pouvoir ; l’armée tire sur des centaines de manifestants.

Ce mécanisme de raidissement après une période d’ouverture se reproduira, avec le sempiternel argument de « l’intérêt général du pays ». L’existence de partis d’opposition et par voie de conséquence, celle d’une presse critique ne peuvent qu’apparaître menaçants pour le jeune État. Pourtant, Habib Bourguiba devra se résigner à accepter le pluralisme politique lors du XIe Congrès du Parti socialiste destourien (PSD) en 19812. La marge de manœuvre des formations politiques est cependant très étroite. La diffusion de leurs publications est bien souvent leur seul outil d’action. Mais, alors que les entreprises publiques d’information bénéficient d’aides de l’État, les titres de la presse d’opposition en sont totalement privés. Pire : la proscription s’étend aux encarts publicitaires, aux abonnements administratifs, à l’accès aux informations officielles et à la couverture de la vie nationale. « La diffusion de fausses nouvelles de nature à troubler l’ordre public », « l’outrage à un corps constitué » ou « la diffamation contre le gouvernement » entraînent la saisie ou la suspension du titre. Mais les directeurs des publications redoutent plus que tout les blocages divers de l’administration, voire les pressions indirectes exercées sur les imprimeurs ou les sociétés de diffusion.

Plus de dix ans après la « déposition » de Bourguiba en 1987, la loi du 10 avril 1999 énonce des mesures d’aide financière de l’État à la presse d’opposition. Placée sous perfusion, elle s’aligne peu à peu, abandonnant le dynamisme et la créativité déployés du temps des vaches maigres pour un clientélisme d’État ou, à tout le moins, une culture de l’allégeance.

L’audiovisuel marche dans les pas de la presse écrite. En 2003, la libéralisation des ondes se fait sous contrôle étroit de l’État, via une administration qui délivre au compte-gouttes — et dans la plus totale opacité — des autorisations d’émettre. L’ouverture des ondes au secteur privé commence avec Radio Mosaïque. En 2005, les Tunisiens ont leur première télévision privée : Hannibal TV. Le choix des opérateurs, étrangers ou Tunisiens, obéit néanmoins aux mêmes critères d’allégeance et dépend de relations très personnelles avec le sommet de l’État. Les émissions sont de toutes façons filtrées.

Cette « libéralisation » à contre-coeur se fait sous la pression de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et, en matière technologique, d’institutions telles que l’Union internationale des télécommunications. Mais elle est un leurre que les dirigeants ont du mal à camoufler dans leur quête de respectabilité internationale.

À partir de 2005, la mobilisation de la « société civile » s’organise : rassemblements devant le siège de la radio-télévision publique lors de la journée internationale de la liberté de la presse (le 3 mai), grèves de la faim des leaders de l’opposition, dénonciations des pratiques discriminatoires de l’administration et campagnes de sensibilisation nationales et internationales se multiplient. La nouvelle donne technologique permet la création d’« espaces protestataires autonomes » qui échappent à tout contrôle étatique. Les opposants s’adressent aux populations à partir de leur pays d’exil3. Le paysage audiovisuel s’ouvre de facto à des idées et à des expressions nouvelles, jusqu’ici jugulées par la mainmise étatique.

La génération des années 2000 grandie sous l’ère de Zinedine El-Abidine Ben Ali s’empare alors des outils de réseautage qu’offre Internet. News, forums de discussion, réseaux sociaux et pure players démultiplient une information délocalisée, permettent d’échanger et de critiquer ouvertement et impunément la politique nationale et les dirigeants. La cyberdissidence est née. Des newsletters circulent alors dans les messageries. La plus connue est Tunisnews, créée par des islamistes, à laquelle l’auteur consacre plusieurs pages.

Les jeunes militants qui développent une réthorique contestataire radicale en ligne s’engagent pourtant rarement dans la « vraie » vie politique et associative en Tunisie. « Leur opposition à Ben Ali porte sur l’absence des libertés et la dénonciation des injustices et de la corruption ». Après le suicide de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, les images d’immolation par le feu véhiculées par les vidéos sur Internet et aussi par les chaînes satellitaires comme Al Jazira vont pourtant contribuer à renforcer l’indignation et souder tous les mécontents du régime. Les réseaux sociaux véhiculent des appels à manifester, des mots d’ordre de grève. Le mouvement protestataire change d’échelle ; la chute de Zine El-Abidine Ben Ali est dès lors programmée.

L’après-14 janvier 2011 voit la levée des obstacles à la libre expression des médias. En prélude à l’Assemblée nationale constituante du 23 octobre 2013, des instances publiques indépendantes pour la réforme des médias voient le jour, comme l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (Inric), chargée de faire des propositions, la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica) et l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie). Larbi Chouikha détaille leurs rôles respectifs dans le processus de transition.

Après la crise politique de 2013 qui culmine avec les assassinats des opposants Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi et le départ du gouvernement des dirigeants d’Ennahda, la nouvelle Constitution balance entre « deux conceptions opposées de l’État, l’une séculière et l’autre islamo-conservatrice. » Les conditions dans lesquelles se déploient les médias reflètent cette ambivalence. Pour Chouikha, cette transition « insolite et singulière », non adossée à une culture démocratique et sans profondeur historique suit un cheminement imprévisible qui peut tout aussi bien déboucher sur un nouveau paysage médiatique indépendant, transparent et démocratique que renouer avec les anciennes pratiques de collusion avec le pouvoir politique.

1Le 26 janvier 1978.

2Apparaissent alors successivement : Er Raï, en 1977, Démocratie (en français) et El Mostaqbal (L’Avenir) en 1980, tous trois proches des démocrates socialistes. Le Parti communiste tunisien (PCT) crée Attariq Aljahid (la Voie nouvelle) en 1981 et le Mouvement de l’unité populaire (MUP) El Wahda (L’Unité) en 1983.

3Ce fut le cas des chaînes d’El Moustaquilla (L’Indépendante), El Hiwar Ettounsi (Le Débat tunisien) par exemple, qui diffusaient depuis l’Europe.