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Les « vinyle diggers » à Beyrouth

Entre redécouverte des musiques arabes et pillage culturel

À Beyrouth, les « vinyl diggers », fouineurs en quête de trésors musicaux arabes des années 1960-1970, achètent en masse de vieux disques pour les faire circuler, mais également pour les revendre jusqu’à dix fois leur prix. Et fournir à des producteurs de musique électro ou hip-hop en Europe de nouveaux sons samplés en douce. Dans le plus grand mépris du droit d’auteur.

« La semaine dernière, un type m’a pris 150 de ceux-là. » Naji, vendeur au souk al-Ahhad, sud-est de Beyrouth, montre un tas de 45 tours de musique arabe sur son stand. Dans ce marché populaire où les fripes côtoient les ustensiles de plomberie et des livres supposés rares et surtout décrépits, le vinyle est en train de se tailler une place de choix. Même l’antiquaire le plus respecté des lieux, le numismate Fouad Al-Hibri s’y est mis. Longtemps mal conservés ou écrasés dans un coin humide des stands, les disques sont désormais mieux présentés et mis en avant. Derrière cet élan soudain de méticulosité, l’engouement des « vinyl diggers », ces chercheurs de vinyles rares (de gold digger, chercheur d’or) affluant d’Europe, toujours plus nombreux à la recherche des trésors enfouis de la pop arabe.

Avant de faire de Beyrouth et plus globalement du monde arabe leur nouvel eldorado, les diggers ont longtemps arpenté le continent africain, jusqu’à se heurter à une certaine saturation du marché. Quelque part entre ethnomusicologue revisité et DJ exotique, le digger fouine dans des lieux improbables et des cartons poussiéreux de Beyrouth pour trouver les vinyles et les sons rares qui feront ensuite danser une foule parisienne exigeante. Du funk tunisien ou du rock-psyché marocain, une version de I feel good de James Brown en arabe ou les mariages arabo-jazz du Libanais Ziad Rahbani : la musique des années 1960-1980 fait ainsi l’objet d’une redécouverte et de nombreuses rééditions1 en Europe, qui commencent d’abord par les arrières-boutiques et les ruelles des pays arabes.

Héritiers des musicologues orientalistes qui traquent depuis des décennies les 78 tours et les premiers enregistrements de la musique arabe2, les diggers poursuivent ce travail qui s’arrête souvent aux années 1950 et à des musiques traditionnelles, moins commerciales. Eux apparaissent comme les promoteurs d’une musique pop qui, à l’exception d’une poignée de passionnés, intéressait jusqu’ici très peu, y compris au sein des pays arabes. En l’absence de préservation des enregistrements, de « culture du vinyle » ou même de reconnaissance des artistes, les diggers deviennent les archivistes méticuleux de ces musiques, par exemple sur le site discogs.com3, et qu’ils font connaître par des mixs sur Internet. Ils réalisent ainsi une cartographie musicale inédite4 et s’imposent comme les meilleurs connaisseurs et les principaux historiens de la musique arabe contemporaine.

Aventuriers très intéressés

Julien, Yamani, Vincent, Jannis…, les diggers sont un petit monde où l’on s’appelle par son prénom et où l’on aime à cultiver le mythe de l’aventurier du vinyle, prêt à parcourir des milliers de kilomètres pour une poignée de disques. Au point que les fouineurs de vieux cartons deviennent des stars : Victor Kiswell fait désormais l’objet d’une série : Vinyl Bazaar, et avant lui Brian Shimkovitz, Florent Mazzeloni ou Hisham Malet5 ont acquis une notoriété mondiale.

On oublie cependant parfois la face plus lucrative et pragmatique de leur travail, qui passe par l’achat en gros de discothèques entières de particuliers, d’ancien stocks de boites de nuit, de labels ou de radios. Des stocks préservés, qui permettent à la fois d’avoir un nombre important de références en bon état, mais aussi de maîtriser les prix du marché en vendant au compte-gouttes un disque rare dont on dispose de plusieurs exemplaires. Le marché du vinyle a ainsi ses secrets, ses « graal » — comme l’album Ferkat Al-Ard, première référence du label Zida, qui dépasse les 1 000 dollars, ses bluffs, ses paris — acheter des cartons de 45 tours quasi non identifiés, sans pochettes, en espérant y débusquer une perle rare —, ses rabatteurs, et bien sûr ses légendes : ainsi celle de ce DJ londonien qui aurait, en 2010, acheté 1 000 vinyles neufs à 4 dollars l’unité, du label Voice of Lebanon, ou encore cette rumeur évoquant un digger qui aurait racheté tout le stock de Sono Cairo (label égyptien de la chanteuse Oum Kalthoum).

À Beyrouth, deux boutiques, celle d’Ernesto à Burj Hammoud et celle de Diran à Hamra, font désormais office de passage obligé pour tous ces diggers, dont le nombre explose. Dans un autre quartier d’antiquaires, à Basta, ces derniers s’esclaffent lorsqu’on leur demande s’ils ont des vinyles à vendre. « Un Américain est passé il y a 10 minutes, il m’a posé la même question ! ». Les antiquaires, mais aussi toutes les boutiques de musique, ont flairé le filon et ont désormais tous leur bac à vinyles ; des disques qu’ils achètent d’ailleurs parfois directement... au souk al-Ahhad. Dans un mélange de lassitude et d’opportunisme, les vendeurs ont appris à repérer de loin ces touristes un peu spéciaux à qui ils proposent des pièces à des prix fantaisistes, bien conscients du marché qui se joue sur Internet où elles se revendent jusqu’à 15 fois plus cher. « Je sais bien tout ça mais je ne peux pas le faire à leur place, ce n’est pas ma spécialité », explique Naji en haussant les épaules. Soucieux de profiter d’une opportunité économique, aucun de ces vendeurs ne prête attention à la musique concernée, ni à la perte que pourrait représenter ce patrimoine éparpillé loin du Liban.

Sous le radar du droit d’auteur

La route des vinyles de pop arabe ne s’arrête pas là. Une fois sur le marché international, ces sons deviennent un mets de choix pour les producteurs, beatmakers (litt. « faiseurs de rythmes », compositeurs de musique hip-hop et rap), musiciens électro et hip-hop, tel le duo Acid Arab composé des deux DJ d’une des boites de nuit les plus réputées de Paris, Chez Moune. Surfant à la fois sur la mode de l’électro chaabi des révolutions arabes, et ancrés dans une acid house pointue, ils sont devenus les chefs de file d’un son qui s’exporte partout.

Dans la boutique de Yamani Dazi à Paris, Big Cheese Records, les beatmakers ne cessent ainsi de réclamer des compilations de belly dance des années 1970 pour y sampler parfois quelques secondes à peine. Mais cet exotisme en trompe-l’œil souvent limité à quelques arabesques sur des beats pas très orientaux cache aussi d’autres enjeux. La musique arabe, et plus largement les musiques du monde, offrent aux producteurs un échappatoire dans une économie étouffante. Les avocats veillent à faire payer à prix d’or la moindre seconde d’une chanson, au point que sampler est devenu le privilège de riches rappeurs américains, ou alors de musiciens militants comme le groupe Den Sorte Skole qui, l’an passé et au risque de poursuites, a offert sur Internet un album entièrement composé de samples n’ayant fait l’objet d’aucune autorisation.

« Is sampling dying ? » se demandait le magazine Spin en 2008. Les musiques venues d’ailleurs sont dès lors une des voies de sa survie. Et elles ravivent du même coup l’âge d’or du sample, ce début du hip-hop ignorant du droit de la propriété artistique. Un récent colloque organisé à l’Institut du monde arabe en France par la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem)6 montrait à quel point la musique arabe présentait l’avantage de passer sous le radar des droits d’auteurs, en raison de faibles structures locales à même de le faire respecter (institutions du type Sacem ou avocats spécialisés) et d’un flou quant aux ayant-droits (labels disparus, artistes introuvables, etc). Tout concourt à faire d’elle une zone grise dont on peut tirer discrètement profit, que ce soit en ne payant rien — à travers des rééditions sauvages à petit tirage dont ni les artistes ni les producteurs libanais n’ont connaissance — ou bien en payant à prix cassés les samples comme les droits d’auteurs. Un patron d’un label libanais historique se rappelle ainsi en riant la demande d’un jeune label français : « il voulait disposer gratuitement des droits sur plusieurs chansons pour une compilation de musique psyché libanaise. Il regrettait de ne pas pouvoir les payer mais m’accusait presque en même temps d’empêcher de faire connaître cette musique. L’idée c’était me "donner de la visibilité", en faisant miroiter d’autres projets plus rémunérateurs à l’avenir ! »

Ossama Ahmed Fahmy contre Jay-Z

Ce déséquilibre ne se fait pas sans frictions, comme en atteste le procès intenté depuis 2007 à Jay-Z par un héritier du compositeur égyptien Baligh Hamdy, Ossama Fahmy. Attaqué pour l’utilisation d’un sample de la chanson Khossara Khossara (chantée par Abdel Halim Hafez et composé par Hamdy) dans son tube Big Pimpin, le rappeur américain se retrouve malgré lui au centre de débats juridiques, où il s’agit notamment de savoir dans quel mesure le droit égyptien peut s’appliquer aux États-Unis, et dans une affaire qui pourrait faire jurisprudence. C’est la première fois que s’étale devant un tribunal les complexités légales qu’implique le fait de sampler un morceau du Proche-Orient, mais aussi le prix de la tranquillité que les stars sont prêtes à payer, ici 100 000 dollars7. Aaliyah, les Chemical Brothers, Madonna, Nas, ont eux aussi samplé de la musique arabe, mais sans que l’on ne sache rien des droits et des sommes en jeu. « Contrairement aux droits de diffusion qui font l’objet d’un forfait, le sample se fait de gré à gré, directement avec l’artiste, et sans règles précises », souligne Samir Tabet, le directeur de la Sacem Liban.

Reste que les affaires comme celle de Jay-Z sont, pour l’avocat égyptien Mohammad Hossam Loutfi, « très rares des deux côtés, que ce soit des artistes arabes qui chercheraient à faire valoir leurs droits dans le monde occidental ou bien le contraire, et les avocats spécialisés sont peu nombreux ». Et elles ne devraient pas se multiplier pour d’autres raisons : le sampling actuel n’est plus celui des débuts du hip-hop, ni même de l’époque de Big Pimpin’ (2001) ; les samples sont tellement triturés qu’ils en deviennent méconnaissables, à la fois grâce à des évolutions techniques mais aussi parce que les musiciens ont bien intégré les risques légaux. Nul sample revendiqué par exemple dans le dernier extended play (EP, format musical à 4 titres) d’Acid Arab, Djazirat al Maghreb.

Au delà de la sincère passion de ces touristes musicaux, le diggin’ a ainsi ses ramifications et ses contradictions. Il a pu être taxé de néo-colonial8 parce que focalisé sur certaines musiques spécifiques, et parce qu’il implique de faire sortir des collections entières et des pièces rares des pays — ce dont les artistes bénéficient rarement au titre des droits d’auteurs. Mais il apparaît en même temps comme un moyen incontournable de redécouvrir et préserver un patrimoine autrement inaperçu, et de rendre justice (y compris financièrement le cas échéant) à des artistes tombés dans l’oubli.

1À travers par exemple un label comme Habibi Funk.

2Nermeen Khafagy, «  Egypt’s old records : Obsessive collecting and squandered heritage  », Mada Masr (madamasr.com), 17 février 2015.

3Ce site participatif recense des milliers de disques, cassettes, dont toutes les informations, du nom des chansons jusqu’au studio d’enregistrement, sont rapportées avec minutie.

4Parfois au sens propre comme sur radiooooo.com.

5Respectivement fondateur du label Awesome Tapes from Africa, auteur de plusieurs livres sur la musique africaine, et enfin co-fondateur du très respecté label Sublime Frequencies.

8«  The Scramble for Vinyl  », Africa is a country, 14 septembre 2010.